mardi 27 janvier 2026

70 bis, Entrée des artistes - Patrick Modiano, Christian Mazzalai

Il y a quelques mois, nous étions devant le 70 bis rue Notre-Dame-des-Champs quand nous avons surpris une Américaine essayant d'ouvrir la grille qui donne sur la rue.
[P.M.]

Christian Mazzalai et Patrick Modiano ont voulu faire ressurgir la bouillonnante vie artistique de ce coin de Montparnasse où, pendant plus d’un siècle, se sont succédé peintres, poètes et écrivains venus à Paris pour participer à l’élan créateur. À la manière de Modiano, leur projet s’appuie sur des archives : dessins, photographies, fragments d’histoire arrachés au passé. On y croise Monet, George Sand, Rodin, Picasso et bien d’autres. Mais ce sont aussi des créateurs anonymes qui, le temps d’une saison ou davantage, ont occupé l’un des ateliers du 70 bis ou des immeubles voisins. Difficile de ne pas être frappé par la densité d’artisans de l’imaginaire ayant fait pèlerinage rue Notre‑Dame‑des‑Champs, de 1850 à 1960 et même au‑delà. Toutefois, les figures, célèbres ou anonymes, passent, défilent, sans que le livre parvienne vraiment à leur donner corps. 

Modiano a toujours construit son œuvre sur le souvenir, la mémoire, les archives et les parcelles de passé. Pourtant, il manque ici, à mon sens, l’élément personnel : cet alter ego modianesque qui, d’ordinaire, se fait narrateur en quête de réminiscences, d’images imprécises, d’un passé jamais tout à fait clair, jamais tout à fait limpide, baigné dans un Paris enveloppé de brume.

70 bis, Entrée des artistes demeure ainsi un objet littéraire singulier, à la frontière de l’essai, du récit, du roman et de l’album illustré — un défi d’écriture où Modiano semble s’effacer pour laisser parler les lieux.

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Modiano

Patrick

Accident nocturne

18/05/2022

Modiano

Patrick

Encre sympathique

26/02/2020

Modiano

Patrick

La danseuse

02/01/2024

Modiano

Patrick

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier

26/04/2021

Modiano

Patrick

Rue des Boutiques Obscures 

24/08/2015

Modiano

Patrick

Un pedigree

01/09/2021


vendredi 23 janvier 2026

Petits travaux pour un palais - Laszlo Krasznahorkai

Je n'ai rien à voir avec leur fameux écrivain, et pourtant on m'a enquiquiné toute ma vie avec ça, simplement parce qu'on porte le même nom et qu'on a deux ou trois trucs en commun, c'est toujours la même chose, les gens adorent chercher à créer des liens de parenté, et ils y arrivent toujours, qu'ils aillent au diable! [...] [L.K.]

J’ai lu Petits travaux pour un palais de László Krasznahorkai, auteur hongrois devenu en 2025 lauréat du Nobel de littérature, un livre écrit dans une forme si singulière qu’elle semble n’être qu’un seul souffle, un souffle que le narrateur — un petit bibliothécaire obstiné — dépose dans une syntaxe ample, hypnotique, presque incantatoire, un petit bibliothécaire qui nourrit un rêve insensé, celui de transformer la bibliothèque en un palais, une Bibliothèque Éternellement Fermée, gardée comme un trésor afin que les livres dûment indexés qu’elle renferme ne soient jamais empruntés à la légère par des lecteurs susceptibles de troubler leur repos, un petit bibliothécaire dont le nom, herman melvill, ne diffère que d’une lettre de celui de l’auteur de Moby-Dick, et dont il suit les pas dans Manhattan, à la manière de Malcolm Lowry avant lui, ou encore de l’architecte Lebbeus Woods, tous trois conscients que le langage naturel de la réalité du monde n’est autre que la catastrophe, qu’elle surgisse de la nature ou des hommes, et l’écriture ensorcelante de ces carnets nous entraîne dans le projet palatial de melvill, dans ses méditations menées à la New York Public Library à l’insu — croyait-il — de sa hiérarchie, ou dans ses déambulations dans le Lower Manhattan, malgré ses pieds plats, ou plutôt son affaissement de la cheville, ou plus exactement de l’arche interne du pied, jusqu’à ce qu’il tombe sur l’édifice du 33 Thomas Street, ce bloc brutaliste qui pourrait bien être l’écrin idéal pour accueillir la Bibliothèque Éternellement Fermée dont il rêve, un rêve qui se déploie tout au long de ces Petits travaux pour un palais, dont la syntaxe sans point final n’a rien de rébarbatif, et le lecteur que je suis s’est laissé envoûter par ce long monologue que melvill entretient avec ses carnets, au point d’être convaincu d’entreprendre bientôt la lecture de Guerre et guerre du même auteur.

[...] l'art, même moi je le sais, n'a rien d'un charme opérant à travers des objets matériels ou spirituels, merde alors ! excusez-moi, l'art ne se manifeste pas dans un objet, ce n'est pas un phénomène esthétique, ni un message, il n'y a aucun message, l'art est seulement relié à la beauté, sans se confondre avec la beauté, et il ne se réduit pas à un charme, on peut même dire qu'à sa façon, il le refoule, par conséquent ce n'est pas dans un livre, dans une sculpture, dans une peinture, dans la danse ou dans la musique qu'il faut le chercher, quand on parle d'art, il n'est pas du tout question de ça, en fait, il ne faut pas le chercher, puisqu'on le reconnaît dès qu'il est là, et ainsi de suite, car en présence de l'art, comment dire, il règne une atmosphère exceptionnelle dans un espace donné, et cela peut-être provoqué par un livre, une sculpture, une peinture, une danse, une musique, mais également par un homme [...] [L.K.] 

[...] je dois changer mes semelles orthopédiques assez souvent, des semelles orthopédiques pour pieds plats, ce qui est parfaitement ridicule, non ? on a beau expliquer qu'on n'a pas les pieds plats mais un affaissement de la cheville, mieux encore, de l'arche interne du pied, rien à faire, les gens simplifient les choses, et celui qui souffre d'affaissement de la cheville, plus exactement de l'arche interne du pied, se retrouve à devoir marcher avec des semelles orthopédiques pour pieds plats, qu'ils aillent au diable! [...] [L.K.]

lundi 19 janvier 2026

Hotline - Dimitri Nasrallah

À deux heures moins cinq, je vérifie l'allure de mon visage dans les murs de miroirs du lobby de l'immeuble, ajuste ma veste, retouche mon rouge, puis entre dans l'ascenseur, direction sixième étage. [D.N.]

Publié en 2022, Hotline de Dimitri Nasrallah est un roman qui appartient à une catégorie de livres en apparence modestes, mais qui aborde des thèmes importants et graves : l’exil, la perte, la pauvreté, la difficulté de s’adapter à un nouvel environnement. Il raconte l’arrivée de Muna Heddad à Montréal au milieu des années 1980, après avoir fui la guerre civile libanaise avec son fils. Dans cette ville nouvelle, où tout semble trop vaste, trop froid, trop rapide, Muna tente de reconstruire une vie. Diplômée en enseignement, mais invisible aux yeux du marché du travail, elle accepte un emploi de téléphoniste dans une entreprise de régimes minceur, un travail répétitif et précaire où sa voix devient son seul outil et son seul refuge. Autour d’elle, la ville se présente comme un territoire étranger et froid. Le roman suit un parcours d’intégration semé d’obstacles, où chaque journée est une tentative de trouver sa place dans un pays qui ne sait pas encore la reconnaître. Rien n’est simple, rien n’est immédiat : ni la langue, ni les gestes du quotidien, ni même la manière de se comporter face au froid.

Le roman se déroule au rythme des difficultés du quotidien : un manteau trop léger, un parcours dans les couloirs souterrains, des locaux sans fenêtre, des autobus qu'on prend en comptant nos pièces de monnaie, les revers dans la recherche d'un logement. À travers ces obstacles, Muna tente de continuer à croire à une forme de dignité : préparer le repas, accompagner son fils, chercher dans la ville un futur qui ne soit pas seulement une succession de sacrifices. Et, en arrière-plan, il y a encore la guerre laissée derrière, le mari absent, la peur de ne pas offrir mieux à son fils. Tout cela fait de Hotline une sorte de portrait en clair-obscur de l'expérience migrante, un portrait qui touche.


mardi 6 janvier 2026

Satie - Patrick Roegiers

Éric Satie n’avait pas un bon souvenir de sa petite enfance. Il était né à Honfleur, à 9 heures du matin, le 17 mai 1866, l’année où Gustave Courbet peignait L’Origine du monde, aussi illustre que La Joconde. [P.R.]

Dans ce roman, Patrick Roegiers s’empare de la figure d’Erik Satie et en joue. Je suis entré dans ce récit en sachant bien qu’il ne s’agissait pas d’une biographie au sens strict, mais plutôt d’une fiction libre, d'un portrait réinventé, la réécriture d'un parcours. Mais la liberté prise fait parfois en sorte que la narration se perd. Roegiers exagère les manies de Satie, multiplie les clins d’œil et les jeux de mots comme des acrobaties. L’excentricité du compositeur, déjà suffisamment singulière, se voit amplifiée au point de devenir un procédé.

Dans ces pages, on perçoit Satie comme une silhouette que l’on voudrait suivre, mais le texte nous en détourne sans cesse par des artifices d’écriture. Le quotidien, qui pourrait être un lieu d’intimité, devient un prétexte à accumuler des détails, parfois charmants, souvent superflus.

Il reste, bien sûr, quelques éclats : une atmosphère, un geste, une phrase qui soudain touche juste. L’ensemble, toutefois, peine à me convaincre. À force de vouloir rendre hommage à l’homme aux parapluies, Roegiers semble l’avoir enfermé dans une caricature élégante, mais peut-être un peu vide. Je suis donc resté à distance, ne pouvant m'empêcher de comparer ce texte à mes bons souvenirs de deux autres œuvres qui me semblent supérieures : Les parapluies d'Erik Satie de Stéphanie Kalfon et Le gentleman de velours : Vie et presque mort d'Erik Satie de Richard Skinner. 

Quiconque habite une tour est un touriste. [Erik Satie] 

Satie avait le sens des chiffres et des mathématiques. Les nombres, qui comptent tant dans la musique, étaient une façon de comprendre la vie et ils avaient beaucoup d’influence d’un point de vue artistique. [P.R.] 

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Kalfon

Stéphanie

Les parapluies d’Érik Satie

24/06/2019

Skinner

Richard

Le gentleman de velours : Vie et presque mort d’Erik Satie

14/01/2025


 

vendredi 2 janvier 2026

L'invention de Morel - Adolfo Bioy Casares

Aujourd'hui dans cette île, s'est produit un miracle.
[A.B.C.]

C'est un article à propos des liens qu'a pu entretenir Georges Perec avec l'écriture de l'argentin Adolfo Bioy Casares qui m'a mené à la lecture de ce classique de la littérature fantastique qu'est L'invention de Morel. L'article de Shuichiro Shiotsuka publié dans Perec, l'œuvre-monde, Cahiers Georges Perec 14, montre que l'auteur oulipien avait dans sa bibliothèque le roman de Casares et que des passages en sont réécrits dans son roman lipogrammatique, La disparition. Il n'en fallait pas plus pour me convaincre de m'y plonger et je n'ai pas été déçu.

Casares nous transporte dans un univers clos, où tout se déroule sur une île apparemment déserte que le narrateur, un fugitif, a atteinte. Sur cette île censée être inhabitée, il découvre un jour des personnes qui y vivent, qui y dansent et qui nagent dans une piscine. Il les observe discrètement, sans se faire remarquer, et finit par éprouver une attirance ou un sentiment amoureux pour l’une d’entre elles, Faustine. Mais celle-ci, semble l’ignorer, comme s'il était invisible. On comprendra plus tard que c'est l'invention de Morel qui se joue ainsi du narrateur. Cette invention, une machine à simuler l'existence, permet de projeter dans le décor de l'île des images vivantes des protagonistes, des hologrammes perfectionnés, des « images extraites des miroirs, parfaitement synchronisées avec les sons, la résistance au toucher, la saveur, les odeurs, la température ». Le roman se situe sur la frontière mince entre le réel et l'anormal, entre les aléas d'une vie réglée sur les marées et les comportements programmés et répétitifs des images animées sous la lumière des deux soleils. Le narrateur, en voulant rejoindre Faustine, aspire à devenir lui-même une dérive : une image qui flotte éternellement dans le temps de l'île, déconnectée de la réalité et du temps qui passe.

Voilà une lecture dont on ne revient pas intact, hanté que l'on peut être par l'idée que, quelque part entre deux soleils, nos simulacres continuent de danser.

Je vécus alors un de ces moments où les héros eux-mêmes connaissent la peur. [A.B.C.]

mardi 30 décembre 2025

La république de Kafka - Louis St-Pierre

On commence le récit comme il se doit, avec une de ces scènes aguicheuses dont on ne comprend rien à rien, mais où l'excitation - générée par une sursimulation visuelle et soutenue par une musique industrielle synthétisée - est à son comble : dans l'eau. [L.S.-P.]
Voici une œuvre qui fait appel à Kafka dans une réflexion sur la bureaucratie, l’absurde, le pouvoir et surtout la désinformation, une réflexion transposée dans un contexte contemporain qui ne cherche pas à imiter l'écrivain praguois. C'est sûrement un roman qu'il est difficile à cerner, à placer dans une catégorie, mais n'est-ce pas là une caractéristique de l'originalité ?

Louis St-Pierre, réalisateur de son état, s’est rendu à Prague pour y tourner un documentaire sur l’industrie du tourisme et son exploitation de la vie et de l’œuvre de Kafka. Cela lui a fourni de la matière pour l’argument de ce premier roman. En effet, son personnage principal, documentariste, est invité dans une résidence artistique à Prague par une obscure fondation. L'intention avouée serait de lui faire tourner un long métrage documentaire sur l'auteur de La Métamorphose. Pour cela, il est doté d'une petite équipe et bien encadré dans ses aspirations de vérité. C'est en empruntant dans une large mesure le langage et les codes cinématographiques que se déroule ce récit ponctué de péripéties qui brouillent le rapport au réel que tente de maintenir le narrateur. On aura ainsi droit à des extraits de scénarios, des références à un documentaire sur Asbestos, des séquences commentées et annotées du document qu'il tente de tourner. Au cœur d'une désinformation soutenue, le narrateur avance dans Prague et dans son projet comme dans un labyrinthe qui se reconfigure à mesure qu’il tente de le comprendre. Son projet de film, déjà fragile, s'effrite peu à peu. Il doute de son sujet, de sa méthode, de sa capacité à saisir son environnement. Et c’est précisément dans ces hésitations que le roman trouve sa force. Si le questionnement autour du rapport à la vérité se situe au centre du roman, celui-ci ne propose toutefois pas une critique frontale de la désinformation : il en montre plutôt les effets intimes et insidieux. Ne sommes-nous pas tous un peu citoyens d'une république de l'absurde ?

L'horloge astronomique ne ressemble à rien d'autre en ce bas monde. Sa face complexe - bleu firmament, traversée d'aiguilles fines - comporte plusieurs cadrans imbriqués inscrivant dans sa circonférence des signes astrologiques (Gémeaux, Poissons, Balance, ...) qui, par leur multitude, rendent impossible tout déchiffrement. En arrière-plan se révèlent des lignes - les arcs célestes de la lune et du soleil - dont les origines et destinations débordent du cadre de leur inscription. Et tout autour - comme ici-bas, au pied de la tour - figurent des personnages mythiques : les apôtres du Christ, la faucheuse armée de son sablier, des anges et des bêtes sauvages, encerclent le temps qui passe. [L.S.-P.]

mercredi 17 décembre 2025

À tout prix - Marc Ménard

Cette nuit, l'oncle Arthur a rendu l'âme. [M.M.]

Après Un automne noir et rouge et Para bellum, vient le printemps 1937, toujours à Montréal, une ville qui s’agite, une ville où les voix ouvrières, les espoirs et les colères se mêlent. Marc Ménard nous entraîne à nouveau dans les pas de Stanislas, un personnage pris dans un tourbillon d’événements qui le dépassent : la disparition d’un mentor, la visite d’André Malraux, la grève des midinettes, le retour d’un ennemi, les hésitations d’une maîtresse, le rêve de Paris qui scintille et le tumulte de la guerre d'Espagne.

Le récit oscille entre l’intime et l’historique. Les grandes secousses sociales, la grève et les clameurs ouvrières ne servent pas seulement de toile de fond : elles traversent les personnages, les obligent à se définir, à choisir, à se perdre parfois. Stanislas demeure un homme en devenir, pris dans les contradictions de son époque. Ménard excelle à faire sentir la fragilité des convictions face aux secousses du réel, à montrer comment une vie peut être infléchie par les mouvements sociaux, par les rencontres imprévues et les spectres du passé.  

À tout prix vient clore le cycle de cette trilogie qui s'exprime dans la turbulence sociale d'une époque montréalaise que je connaissais trop peu. Ménard me l'aura fait redécouvrir à travers les états d'âme, les réflexions et les hésitations de Stanislas.  

[Le livre] que je suis en train de lire s'intitule Voyage au bout de la nuit, d'un certain Louis-Ferdinand Céline. Je me suis discrètement informé autour de moi, et on m'a répondu que c'était un facho antisémite fanatique. Dommage, j'essaie de faire la part des choses, de distinguer l'homme de l'écrivain, car c'est tout un livre. Il y a plein de mots que je ne comprends pas, de l'argot français dont j'essaie de deviner le sens, mais quelle plume! Je n'ai jamais rien lu de pareil, c'est comme s'il avait inventé un nouveau langage, une façon révolutionnaire de décrire le monde. [M.M.]

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Ménard

Marc

Para bellum

23/10/2025

Ménard

Marc

Un automne rouge et noir

29/07/2025


 

dimanche 23 novembre 2025

Vie et mort de Vernon Sullivan - Dimitri Kantcheloff

Reprenons depuis le début.
1946, donc.
Le 25 juin, pour être précis.
C'est un mardi et Boris Vian s'emploie à quelque activité à l'Office Professionnel des Industries et des Commerces du Papier et du Carton. [D.K.] 
Vernon Sullivan, cet écrivain américain, auteur de polars sulfureux, est une créature de Boris Vian, un pseudonyme qui aura permis à ce dernier de publier, en se prétendant traducteur, quelques romans noirs qui se démarquaient par le style de ceux qu'il avait publiés sous son nom. Dimitri Kantcheloff nous offre donc le récit de cette aventure qui débute par un pari. La France d'après-guerre est alors sous le charme de culture américaine, de sa musique et de ses écrivains. Vian, découragé par l'insuccès de son roman poétique L'écume des jours, gage alors avec son éditeur qu'il peut, en dix jours, écrire un best-seller américain, un pastiche de roman noir, une histoire de vengeance sur fond de ségrégation raciale. Il lui en faudra quinze. Mais, au-delà de l’anecdote, ce qui se joue est une véritable mise en scène de l’identité littéraire, une comédie de masques où l’auteur se dédouble et se perd.

Le succès est immédiat, mais il entraîne son cortège de scandales. J’irai cracher sur vos tombes choque par sa crudité, attire la censure et finit par mener Vian devant les tribunaux. Le procès, relaté par Kantcheloff, devient un théâtre où l’on juge autant le livre que l'époque, où l’on tente d'encadrer l’imaginaire et de rappeler l’écrivain à ses responsabilités, comme si la fiction devait rendre des comptes. Vian, contraint de défendre un texte qu’il avait voulu pastiche, se retrouve pris au piège de son propre artifice. Le pseudonyme Sullivan, né d’un pari, se transforme en fardeau : il incarne le succès autant que la condamnation.

Vie et mort de Vernon Sullivan raconte ainsi une époque où la littérature pouvait encore déclencher des tempêtes. Vian, poète touche-à-tout, aura trouvé dans Sullivan un double qui l’a propulsé, mais aussi détruit. Kantcheloff exprime habilement cette dualité avec une plume vive, et nous rappelle que, derrière le scandale, il y a toujours un homme qui écrit et qui doute.

Et se rappelant soudain une activité urgente – un rendez-vous professionnel, l’écriture d’un article ou quelque dîner mondain, allez savoir –, il s’excuse de devoir quitter si vite son vieil ami, salue celui-ci d’une tape dans le dos et s’en va à grandes enjambées vers la sortie du jardin, riant à l’idée – et au bon mot – d’avoir laissé derrière lui, Raymond penaud. [D.K.]

dimanche 16 novembre 2025

La vengeance de la pelouse - Richard Brautigan

Ma grand-mère, à sa façon, éclaire comme un phare le passé orageux de l’Amérique. [R.B.]

Richard Brautigan n’a jamais quitté l’Amérique, mais il a fait de ses errances intérieures un vaste territoire. Le poète de la beat generation, pêcheur de truites en eaux troubles, nous livre ici un recueil de soixante-deux éclats d’un miroir brisé où se reflètent l’enfance, les femmes, les forêts, les motels, les armes à feu, les silences et les pelouses. Il raconte l'Amérique de la marge, des amours maladroites et des destins avortés.

Ce sont de courtes nouvelles qui ne cherchent pas à conclure. On y entre comme dans un grenier où l'on trouve un bric-à-brac de souvenirs, de visions absurdes et de phrases suspendues. Brautigan écrit avec tendresse, parfois avec ironie, souvent avec lassitude, avec une forme de légèreté qui ne dissimule jamais tout à fait la tristesse. 

Avec La vengeance de la pelouse, Brautigan ne raconte pas, il évoque. Il ne décrit pas, il suggère. Voici une littérature de l’éphémère, de la perte, du presque rien. Une écriture qui refuse le spectaculaire, qui préfère la grâce d’un détail : une boîte de sardines, un souvenir d’école, une pelouse qui se venge. C’est une œuvre qui déroute, mais qui, comme une vieille photo retrouvée dans une boîte à chaussures, touche juste. 

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Brautigan

Richard

L’avortement, une histoire romanesque en 1966

18/07/2020

Brautigan

Richard

Sucre de pastèque et La pêche à la truite en Amérique 

24/08/2016

Brautigan

Richard

Un privé à Babylone

13/12/2016


mardi 11 novembre 2025

L'art de ne pas toujours avoir raison ou Penser contre soi-même avec Montaigne - Martin Desrosiers

On nous avait promis un tout autre monde. [M.D.]

Certains livres ne cherchent pas à nous convaincre, mais plutôt à susciter la réflexion. L’art de ne pas toujours avoir raison de Martin Desrosiers est de ceux-là. Très vite, on sent que cet essai nous apportera quelque chose — non pas une nouvelle perspective révolutionnaire, mais un rappel de quelque chose d’essentiel.


Desrosiers ne cherche pas à nous faire gagner le débat, mais nous invite à prendre un pas de recul , parfois, pour mieux écouter. Il s’interroge sur notre capacité — ou notre incapacité — à dialoguer dans un monde où la joute en ligne, les réactions immédiates et les positions polarisées semblent avoir pris le pas sur l’écoute, la nuance et la remise en question. S’appuyant sur l’esprit de Michel de Montaigne, il met en lumière la vertu de penser « contre soi-même », de rester à l’écoute de l’autre, de reconnaître qu’on peut se tromper, ou qu’on n’a pas toutes les cartes en main. Il s’éloigne des débats verbaux et des certitudes qui inondent nos écrans, nous rappelant que le doute n’est pas un signe de faiblesse, mais plutôt une forme d’élégance. Que l’humilité intellectuelle est une posture, pas une défaite. Le recours à Montaigne donne à l’essai un ancrage historique et philosophique qui enrichit le propos et lui donne de la profondeur.


L’art de ne pas toujours avoir raison est un ouvrage qui porte une grande ambition : raviver notre capacité à penser autrement, à échapper à nos préjugés, à renouer avec l’écoute et le dialogue. Il ne promet pas de recette miracle — mais un chemin possible. Il n’affirme pas que l’on sera toujours en harmonie avec l’autre — simplement que l’on peut «ne pas toujours avoir raison» et que cela peut devenir un art, une vraie force. 

Le fait d’être intellectuellement adroit n’a jamais été un gage de droiture intellectuelle. [M.D.]

Être humble, c’est vouloir transcender son ego ou, du moins, c’est mener des quêtes intellectuelles en s’efforçant de rester indifférent à ce qu’elles pourraient, égoïstement, nous rapporter. [M.D.] 

Dans le contexte actuel, alors qu’on préfère se gargariser de ses certitudes plutôt que de s’interroger honnêtement, alors que chacun reste cloîtré derrière ses convictions sans jamais sortir de soi, et alors que tout le monde voit l’idéologie et l’irrationalité dans la cour du voisin mais jamais dans la sienne, l’humilité qu’incarne Montaigne est peut-être non seulement la plus importante, mais la plus urgente des leçons philosophiques. [M.D.] 

mardi 4 novembre 2025

Je ne suis personne, une anthologie - Fernando Pessoa

Je suis parvenu subitement, aujourd’hui, à une impression absurde et juste. Je me suis rendu compte, en un éclair, que je ne suis personne, absolument personne. [F.P.]

Il m’arrive parfois de lire non pour comprendre, mais pour me perdre dans un voyage sans but. Je ne suis personne, cette anthologie de Fernando Pessoa présentée par Robert Bréchon, est de ces livres qui ne se laissent pas saisir d’un bloc. Il est multiple, fait de fragments et de dispersions. Il offre une plongée vertigineuse dans l’univers éclaté du poète portugais, maître du masque et du paradoxe.

Pessoa ne se contente pas d’écrire : il s’efface, se divise et revêt plusieurs identités. Il s'invente des hétéronymes – Caeiro le sage païen, Reis le stoïcien latin, Campos l’exalté moderne, Soares le scribe de l’intranquillité – comme autant de voix qui dialoguent, s’opposent, se contredisent. Ce n’est pas un jeu, mais une quête de vérité par le détour. Une manière de dire : je ne suis pas un, je suis plusieurs. Et peut-être que, dans cette pluralité, quelque chose de plus juste émerge.

Lire Pessoa, c’est accepter de ne pas savoir qui parle. C’est accueillir le doute comme une forme de lucidité. C’est entendre des phrases comme :

Je ne suis rien. Je ne serai jamais rien. Je ne peux vouloir être rien. Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde. [F.P., Bureau de tabac]

Robert Bréchon, dans cette anthologie, ne cherche pas à résoudre l’énigme Pessoa. Il l’accompagne, la balise, la rend accessible. Il ne se contente pas de compiler des textes : il les éclaire, les contextualise, les relie. Son introduction est précieuse pour qui découvre Pessoa. Les extraits choisis – poèmes, fragments du Livre de l’intranquillité, pensées éparses de Pessoa et de ses hétéronymes – dessinent une cartographie mouvante de l’être multiple qu'est ce poète portugais, la cartographie d'un homme qui, en affirmant qu'il n'est personne, nous offre un passage vers plusieurs. 

Un jour où […] j’avais renoncé à ce projet, je m’approchai d’une commode assez haute et, ayant pris une feuille de papier, je me mis à écrire debout, comme je le fais chaque fois que cela m’est possible. Et j’écrivis plus de trente poèmes à la file, dans une espèce d’extase dont je ne parviens pas à définir la nature. Ce fut le jour triomphal de ma vie, et je n’en connaitrai plus jamais de semblable. Je commençai par le titre, le Gardeur de troupeaux. Et ce qui s’ensuivit, ce fut l’apparition de quelqu’un en moi, à qui je donnai aussitôt le nom d’Alberto Caeiro. Pardonnez-moi l’absurdité de l’expression ; c’est mon maître qui était apparu en moi. Ce fut l’impression que j’éprouvai immédiatement. [F.P.]

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Pessoa

Fernando

Le banquier anarchiste

18/07/2021

Tabucchi

Antonio

Une malle pleine de gens

01/07/2025

 

lundi 27 octobre 2025

La télégraphiste de Chopin - Éric Faye

Les pavés étaient humides et particulièrement glissants mais, à tout prendre, il préférait risquer une entorse plutôt que de perdre du terrain et laisser filer la femme qui trottait trente mètres devant lui, femme qui, s’il avait bien compris les explications de Slaný, communiquait avec Frédéric Chopin un siècle et demi après la mort de celui-ci. [É.F.]

Dans La télégraphiste de Chopin, Éric Faye nous entraîne dans une Prague automnale de 1995, où une femme prétend recevoir la visite du compositeur Frédéric Chopin… mort depuis plus d’un siècle. Ce postulat étrange, presque irréel, devient le point de départ d’une enquête menée par Ludvík Slaný, journaliste intrigué par cette médium qui transcrit des partitions inédites dictées par l’esprit du maître.

Ce roman, inspiré par Rosemary Brown, cette médium britannique qui prétendait se faire dicter de nouvelles pièces par des compositeurs décédés, m’a captivé par son atmosphère feutrée, presque spectrale, où le doute s’installe dès les premières pages. Le journaliste, comme Faye, ne se prononce jamais catégoriquement sur la nature du phénomène. Il nous laisse dans une zone grise, entre rationalité et croyance, entre journalisme et poésie.

En arrière-plan, on a aussi une société en mutation, celle de la Tchéquie postcommuniste, un contexte montrant une lente métamorphose dans l'ambiguïté et l'équivoque d'une nation en mouvance. Cela ne constitue pas l'objet le moins intéressant du roman. Peut-être que La télégraphiste de Chopin se présente comme une interrogation des frontières, frontière entre l'art et le mensonge, entre l'inspiration et la manipulation, entre le monde d'avant et celui qui vient. Si on ne trouve pas toutes les réponses, la lecture de ce roman nous procure une expérience unique et réflexive qui continue de résonner longtemps après la dernière note.  

Lire en début de matinée était sacré. C’était absorber un contrepoison avant de se remettre à vivre. [É.F.]

Il y aurait beaucoup à dire également sur les périodes intermédiaires, les interrègnes, lorsqu’un régime fort cède la place à une démocratie en gésine, comme dans le cas présent. Les nouvelles règles n’ont pas encore été clarifiées ou ne sont appliquées qu’au compte-gouttes, avec l’esprit de la période passée, et, dans cette manière de glissement tectonique entre deux civilisations, bien des choses restent permises qui ne devraient plus l’être. Tout est en transit, tout coulisse. Tout change de nom.  [É.F.]

[...] me venaient à l’esprit les mots d’un poète : “Je suis une étagère de flacons vides.” Voilà exactement ce que j’étais, et jamais autant qu’à ce moment-là je n’ai compris que l’homme est seul avec sa propre déroute ; au fond, sa sincérité, ses hypothèses ou ses intimes convictions n’intéressent personne.  [É.F.]

jeudi 23 octobre 2025

Para bellum - Marc Ménard

Montréal, hiver 1937.

Il pleut. Je n’ai pas souvenir d’un mois de janvier si chaud, si gris. L’obscur plafond du ciel, d’un anthracite opaque et déprimant, reflète la crasse poussiéreuse qui écrase Montréal. [M.M.]

Para Bellum est un roman noir historique qui nous plonge dans le Montréal de 1937, une ville aux prises avec le chômage et les tensions idéologiques dans le contexte d'une modernité naissante. Marc Ménard peint une fresque dense et minutieusement documentée, où le personnage principal, Stan, tente de survivre et de protéger sa jeune sœur Thérèse dans un climat de plus en plus menaçant.

La richesse du contexte historique et la précision dans la description du décor, des discours et des figures politiques de l’époque permettent une immersion dans les années 30 et donnent au roman une texture réaliste et inquiétante.

Marc Ménard suit donc son personnage d'abord rencontré dans Un automne rouge et noir, Stan, un personnage complexe et tiraillé. Son parcours, entre les conseils d’un mentor anarchiste, les promesses d’une artiste fantasque et les manipulations d’un agent de la Police montée, illustre bien les dilemmes moraux et les jeux de pouvoir qui traversent le récit. 

Tout cela est raconté de manière vive et dans un style précis, presque cinématographique. 

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Ménard

Marc

Un automne rouge et noir

29/07/2025



jeudi 16 octobre 2025

La Grande Aventure - Victor Pouchet

Le fil c’est peut-être une histoire très simple: tragi-comédie en cinq actes et deux personnages. L’un régulièrement menacé de partir. L’autre se contente d’écrire des poèmes, dans l’espoir absurde de l’en empêcher. Est-ce que ça marche? [V.P.]

De plus en plus souvent, je retrouve des recueils de poésie parmi mes lectures et cela répond chez moi, je crois, à un besoin de simplicité du verbe, de recherche de ludisme avec les mots, d'expression fine de sentiments. Cette fois-ci, c'est l'écoute d'une entrevue avec Hervé Le Tellier qui m'a amené sur la piste de La Grande Aventure. Le Tellier signe d'ailleurs une courte, mais accrocheuse, préface au recueil. 

On suit donc Victor Pouchet, l'auteur de ce roman-poème, dans une aventure d'amitié, d'amour, de distance, de retour et de routine, un poème à la fois, au croisement de petites joies, de musique douce et de défis du quotidien. J'ai apprécié le sentiment de dépouillement et de fraicheur que nous laisse cette lecture.

Il y a trop de vies dans la mienne 

trop de chemins à ne pas prendre

que j’en sors très labyrinthique.  [V.P]

Si je me répète
très intensément
c’est peut-être juste

qu’on a en fait
une seule chose à dire
une longue plainte
un grand cri de joie
une seule chanson
deux ou trois histoires
quelques théories
qui reviennent en boucle
selon le moment
Enfin j’espère
que demain
viendront de toutes
nouvelles histoires

Tu me dirais si je t’ennuie ? [V.P.]

vendredi 3 octobre 2025

Passage - Karel Pecka

Un gratte-pieds d’acier, encastré dans le dallage au niveau de la sortie, interrompait la mosaïque régulière du carrelage gris-blanc et rouge. [K.P.]

Après un court séjour à Prague, je suis revenu enthousiasmé par les passages et les galeries, qui témoignent d’un héritage architectural remarquable du début du 20e siècle. Ces palais sont le théâtre d’une vie animée et éclectique grâce à une offre commerciale et culturelle dynamique. Je n’ai pas pu résister à l’envie de lire ce roman tchèque où un labyrinthique passage constitue l'unique décor. Je n'ai pas été déçu. L'auteur, Karel Pecka, met en scène un sociologue, Antonin Tvrz, qui se perd à la fois dans sa vie et dans le passage. Il constate que le temps n'a pas, dans ce passage, la valeur qu'il peut avoir dans la société extérieure marquée par les responsabilités, les contraintes du quotidien et les manifestations du parti des «Purs». Le passage est en soi un univers insolite, mais il y trouve une liberté qu'aucune expérience précédente n'a pu lui procurer. Antonin Tvrz, le sociologue, semble mener une expérience de recherche-action participative, plongeant profondément dans son milieu d'étude jusqu'à ce que le monde extérieur déferle brutalement dans le passage et signale avec violence sa présence.  

Écrit en 1974, Passage porte la trace de la société dans laquelle il a été créé, avec les doutes, les questionnements et l'impasse de sa gouvernance. 

Par un concours de circonstances j’ai passé tout l’après-midi d’aujourd’hui dans le passage et ce que j’y ai vécu m’a surpris. J’ai rencontré un homme qui échange des appartements, un retraité qui revend des billets de cinéma, j’ai vu une vieille qui récupère les restes du self. J’ai comme le sentiment que ce sont là des fragments isolés d’un ensemble, d’une réalité qu’il ne m’est pas donné de comprendre, que derrière leurs occupations apparentes il existe d’autres plans. Je sais que cela paraît un peu fou, mais je ne peux pas me défaire de cette impression. Ça ne te paraît pas bizarre ?  [K.P.]

Tout ne prouve-t-il pas qu’il s’agit présentement de la disparition définitive de cette civilisation bâtie sur des cycles d’éphémères et qu’il ne reste d’autre solution que de trouver sa propre voie dans le noir, sans tenir compte des événements extérieurs ? [K.P.] 


samedi 23 août 2025

Mathématique : (Récit) - Jacques Roubaud

Il y avait trois issues : la première en haut, à gauche, en regardant vers le bas, face au tableau noir. [J.R.]

Jacques Roubaud, poète et mathématicien, relate entre autres dans ce récit éclaté, comportant plusieurs branches et moult bifurcations, l’histoire de son expérience mathématique, de ses premiers choix jusqu'à sa rencontre avec le bourbakisme. Dans un autre lieu, à une autre époque, dans un contexte culturel différent, j’aurai vécu quelque chose qui aurait pu s’apparenter à ce parcours. Vingt ans plus tard, l’influence bourbakiste n’était pas disparue. Bien que, de ce côté-ci de l’Atlantique, la culture mathématique m’apparaissait plus marquée par la façon de faire américaine. Dans mon parcours d’enseignant, j’aurai plus d’une fois été confronté à cet état de fait lorsque je privilégiais des exemples pratiques et que, parfois, cela désarçonnait des étudiants de formation typiquement française. Outre les remémorations que cette lecture provoquait chez moi, j’y ai trouvé un plaisir non feint, notamment lorsque Roubaud parle de son expérience en bibliothèque et qu'il fait référence au principe du «bon voisin» émis par l'historien de l'art Aby Warburg. « Une bibliothèque, disait-il en substance, n'est une bibliothèque digne de ce nom qu'à la condition suivante : quand vous allez prendre un livre dans ses rayons, celui dont vous avez réellement besoin n'est pas celui-là, mais son voisin. »

Roubaud, dans ce récit, ne cherche pas tant à narrer son rapport à la mathématique, ni à faire état de sa biographie de mathématicien. Il cherche, je crois, à montrer en quoi son passage par l’univers mathématique bourbakiste et une certaine vision de la mathématique ont contribué à un projet plus grand, un projet de poésie et de roman.

L'auteur du livre (celui qui, ici, dit «je») est (a été, plutôt) ce qu'on appelle un mathématicien. Il a (c'est de moi que je parle) consacré de très nombreuses heures à étudier, à enseigner, gravissant avec lenteur quelques échelons de l'échelle enseignante dans l'université [...] [J.R.]

Pour beaucoup, et d'une manière plus ou moins réfléchie, le «bourbakisme» semblait [...] ruiner l'édifice de toutes les mathématiques antérieures et rebâtir un édifice entièrement neuf. [J.R.] 

Les bourbakistes, les membres du groupe des fondateurs, les apôtres de la nouvelle religion mathématique avaient été les inventeurs d'une entreprise générale assez exaltante : tout reconstruire de l'édifice mathématique, en puisant (ce sont leurs propres termes) à une «source unique», la théorie axiomatique des ensembles. [J.R.] 

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

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Jacques

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