lundi 11 décembre 2017

Maître Glockenspiel - Philippe Meilleur

Si Maître Glockenspiel rêvait depuis longtemps d'être assassiné, l'envie n'avait jamais été aussi forte qu'aujourd'hui. [P.M.]
Philippe Meilleur nous offre un premier roman en forme de dystopie, une oeuvre à la frontière entre l'absurde, l'ironie et la satire. Il nous projette dans un futur où les ouvriers compressés dans des machines à pression de plus en plus performantes fournissent une sueur de qualité pour créer de la richesse, une richesse qui sert à s'offrir à qui le le peut une nouvelle personnalité, une identité originale, un nouveau soi. Il nous fait voir le pouvoir de Maître Glockenspiel, sa mégalomanie, son despotisme, sa propension à imposer sa volonté au peuple, à son peuple.  Il nous entraîne dans un monde où les grandes questions politiques se règlent dans une réelle arène, là où des représentants des castes sociales s'affrontent à la lutte selon un scénario préétabli comme le veut la tradition de ce type de match et où le résultat est invariablement celui que Maître Glockenspiel met de l'avant après avoir consulté l'Oracle.

Mais cet ordre des choses est en péril, l'Oracle est en perdition. Une révolution est en marche, un nouvel équilibre se cherche.

Cette fable un peu gauche fait sourire, mais on comprend que l'auteur a voulu réagir à la société  dans laquelle il vit et ce monde de Glockenspiel est d'une certaine façon le nôtre reflété dans un miroir qui en altère les limites et le grossit quelque peu.

Il a obtenu le prix Robert-Cliche du premier roman en 2017.

lundi 27 novembre 2017

L'ordre du jour - Éric Vuillard

Le soleil est un astre froid. [É.V.]
Est-ce un roman? Est-ce un roman historique? Est-ce un essai? C'est surtout une habile incursion dans l'histoire. Éric Vuillard nous transporte littéralement en 1938 au moment de l'Anschluss. Il nous dépeint avec une verve assumée les instants, les mois, les années qui précéderont cet acte, l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne, qui marque pour certains le premier temps de la Seconde Guerre. Avec une résonance inquiétante avec l'histoire contemporaine, avec l'évolution des mouvements politiques, avec les actes de certains gouvernements, Éric Vuillard nous montre et nous démontre avec quel assentiment naïf, avec quelle complicité ingénue, la société a laissé faire, la société a même contribué à cette prise de pouvoir, à cette nazification de l'Autriche et, par là, à la montée d'un mouvement, d'une vague, qui ne pouvait se résoudre qu'en une guerre, enflammant avec elle la cité et le monde.
Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d'épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. [É.V.]
Éric Vuillard nous fait assister, confondus, à un dîner au 10 Downing Street où était convié Ribentrop, l'ambassadeur du Reich en Grande-Bretagne. C'est avec Chamberlain, Churchill et Cadogan que Ribentrop palabre et fait s'éterniser un repas alors même que les chars allemands franchissent la frontière de l'Autriche. C'est ce sentiment d'impuissance de la société face à une déviation incontournable de l'histoire qui horripile, qui fait peur.

L'ouvrage comportant peu de pages se lit rapidement, amplifiant d'autant l'effet qu'il a eu sur le lecteur que je suis. Il s'est mérité un Goncourt. Je n'ai pas lu les romans qui étaient avec lui à la ligne de départ, mais je reconnais qu'un prix devait lui être accordé.

vendredi 17 novembre 2017

Simone au travail - David Turgeon

C'était un matin de blizzard et la galerie était déserte. [D.T.]
J'étais curieux de prendre la mesure de l'écriture de David Turgeon, j'étais curieux de le lire et de plonger dans son univers, de m'asseoir Simone au travail en main et de me laisser emporter vers ailleurs. Ses mots font images, la forme de son discours se dessine devant moi et des représentations s'esquissent sur un écran virtuel et mental. Et puis, une phrase vient confirmer ce sentiment figuré:
Sur le sol parsemé d'aiguilles elle recensa quelques mégots de cigarette, ainsi qu'un bout de papier déchiré, vestige sans doute de l'étiquette d'une boîte de conserve; au verso elle déchiffra, manuscrit, le nom d'un navire qui ne lui dit rien. [D.T.] 
Voilà ce que je ressentais à ma lecture, ce que je lis est en fait la mise en mots d'une bande dessinée utilisant la ligne claire, celle qu'Hergé utilise lorsqu'il parle du Karaboudjan, une bande dessinée dont les décors auraient pu être adroitement construits par E.P. Jacobs  et qui montrent une ville, Bruant, appartenant à un état ayant autant d'existence que la Syldavie ou la Poldévie où Nicolas Bourbaki professait naguère, une BD d'aventures où les différents moments forts s'étalent sur quelques pages et tendent vers des noeuds dramatiques à saveur d'espionnage et d'exotisme. J'y ai totalement adhéré à ce monde bédéesque où la planète de l'art côtoie sans s'en rendre compte un univers de complot et de conspiration qui s'étalent de Bruant à Port-Merveille. Ces cases, ces vignettes, qui s'organisent en planches sur un écran quelque part derrière ma tête, ne sont que des avatars de ma lecture. Si j'ai trouvé quelques indices dans le texte pour susciter cette matérialisation, cela est sûrement attribuable au pouvoir d'évocation que Turgeon inscrit si merveilleusement dans ses mots et ses phrases.
Ils se quittèrent sur un baiser dont on localiserait la teneur non loin du point médian d'une droite qui irait de l'amour à l'amitié, ceci sachant que le chemin qui relie ces deux points, s'il existe, est tout sauf une droite. [D.T.] 

jeudi 9 novembre 2017

Un certain Blatte - Patrice Delbourg

Il pleut depuis ce matin. [P.D.]
Cette première phrase ne témoigne pas tout à fait adéquatement de l'écriture de Delbourg dans ce roman initialement publié au Seuil en 1989 et réédité ici chez Arbre Vengeur. Patrice Delbourg nous plonge avec son personnage atypique, ce Blatte syllogomane, cet accumulateur compulsif, qui vit d'une certaine façon par procuration au travers son amas de déchets scrupuleusement recueillis tels des reliques, dans un univers de mots et de figures de style, dans des métaphores, des oxymores, des métonymies et autres anacoluthes. À ma lecture, le cadre de vie d'Adrien Blatte bien qu'exprimé dans toute sa solitude et son existence en fuite perpétuelle par rapport à une autre réalité est devenu secondaire et ce sont les mots, les phrases, le style, l'écriture elle-même qui ont pris la place du héros, qui sont devenus le personnage principal, qui sont devenus la raison de cette lecture, le fil rouge qui m'a maintenu comme lecteur en lien à un auteur inventif, créatif qui joue du mot comme d'autres d'un instrument, qui crée une musique difficile mais contemporaine et éclatante.
Parmi les cassettes éparpillées sous le choc, la police avait retrouvé les standards de Miles Davis, le quatuor no 19 de Mozart, Köchel 465 dit Les Dissonnances, un concert de Michel Jonasz en public, tout Boby Lapointe. Le premier mouvement adagio d’une symphonie de Haydn, no 94, La Surprise, fut bloqué au moment de la collision. [P.D.]
Patrice Delbourg sème ses textes d'images fortes, il juxtapose des syntagmes provenant d'univers disjoints. Son ludisme l'amène, et nous avec lui, sur des territoires où la stylistique devient jeu, où le mot devient boule sur une table de billard, où les phrases s'inscrivent comme une trajectoire sur cette table-dictionnaire. Le lire et le suivre dans ses élucubrations d'écriture devient une expérience sans égale.
La rue sature ses slogans. [P.D.]
Un essaim de grues flèche le ciel cyanosé. [P.D.]
Mais il était lui, Adrien. Profession endurance. Signes particuliers: dégoût et des douleurs. [P.D.]
On dira à l’entrée du palafitte: «Je vous présente un monsieur qui fut moitié un autre, moitié tout le monde, surtout personne. Il n’eut ni enfance ni maturité. Il ne fut rien après comme il avait été zéro avant.» Avec un peu d’aubaine, il bénéficiera peut-être d’un non-lieu. [P.D.]


lundi 30 octobre 2017

Madame Victoria - Catherine Leroux


Germain Léon n'aime pas les morts. [C.L.]
Même si c'est la mort qui a été l'argument initial d'écriture, ce sont des histoires de vie que Catherine Leroux nous offre. À l'été 2001, le corps d'une femme est découvert dans un boisé près de l'Hôpital Royal Victoria. Malgré les recherches, elle n'est jamais identifiée, on la surnomme alors Victoria. Catherine Leroux nous ouvre son imagination et invente pour nous des cheminements, des parcours, des vies, des chemins de traverse vers une mort inéluctable, mais sans éclat dans un petit bois jouxtant un hôpital montréalais. Madame Victoria se démultiplie dans l'imaginaire de l'auteure, elle s'inscrit dans plusieurs temps, dans plusieurs univers et, de version en version, elle se permet quelques détours dans des fictions s'inspirant d'un fantastique affirmé. C'est plus qu'un exercice de style, ce sont des histoires de solitudes, des histoires anonymes, une mise en abyme de situations qui touchent par leur violence sourde trop de femmes. La plume est belle et la lecture engageante. Je me suis aventuré allègrement dans cette réinvention multiple d'un certain extrait de réalité.

lundi 16 octobre 2017

Des hommes - Laurent Mauvignier

Il était plus d'une heure moins le quart de l'après-midi, et il a été surpris que tous les regards ne lui tombent pas dessus, qu'on ne montre pas d'étonnement parce que lui aussi avait fait des efforts, qu'il portait une veste et un pantalon assortis, une chemise blanche et l'une des cravates en Skaï comme il s'en faisait il y a vingt ans et qu'on trouve encore dans les solderies. [L.M.]
Lecture difficile que ce roman de Mauvignier, difficile parce que chargée émotionnellement, difficile parce que la guerre, difficile par ce qui n'est pas dit, difficile en raison du choc que ces hommes ont vécu, choc qui propage son onde sur toute leur vie et sur toutes celles et ceux qui les côtoient. Laurent Mauvignier, pour transmettre tout ce poids et tout ce tourment, adopte une écriture qui est proche du langage parlé avec ses hésitations, avec ses non-dits, avec ses phrases qui n'aboutissent pas et qui restent en suspens, avec...

Sous la plume de Mauvignier, plusieurs narrateurs racontent, en différents moments de la ligne du temps. Le sujet, c'est celui de la guerre d'Algérie, mais surtout celui d'une famille élargie qui vit encore aujourd'hui dans son quotidien les affres de cette guerre. Ce sont les relations de Bernard avec sa famille, avec sa soeur et ses frères, avec son cousin qui a aussi vécu les «événements», avec ceux qui ont soufferts et qui souffrent de ce tumulte non cicatrisé. C'est aussi Bernard et des soldats qui envahissent un village, c'est Bernard dans la nuit en sentinelle seul avec sa peur.

C'est une oeuvre marquante par sa forme et par l'impact de son propos.
Il se demande si une cause peut être juste et les moyens injustes. Comment c'est possible de croire que la terreur mènera vers plus de bien. [L.M.]
Nicole, tu sais, on pleure dans la nuit parce qu'un jour on est marqué à vie par des images tellement atroces qu'on ne sait pas se les dire à soi-même. [L.M.] 
Peut-être que ça n'a aucune importance, tout ça, cette histoire, qu'on ne sait pas ce que c'est qu'une histoire tant qu'on n'a pas soulevé celles qui sont dessous et qui sont les seules à compter [...] [L.M.]

jeudi 12 octobre 2017

Piégée - Lilja Sigurdardottir

Il ne restait plus une goutte de café dans le gobelet. [L.S.]
C'est dans une Islande tourmentée par une crise financière et les cendres produites par l'éruption d'un volcan que se situe ce roman à suspense. C'est le premier polar d'origine islandaise qui s'insinue sur ma table de chevet, je ne peux donc pas faire de comparaison avec d'autres romans de la même souche. Cela a été une lecture agréable, facilitée par la brièveté des chapitres, mais le style de la traduction demeure très terre à terre, était-ce ainsi dans le texte original? Je n'ai donc pas été soulevé par l'écriture. L'aventure, l'histoire qui se déroule sous nos yeux, est tout de même palpitante et se joue sur plusieurs niveaux. On suit Sonja empêtrée dans un trafic qu'elle n'a jamais souhaité, passeuse de drogue pour une organisation qui la maintient à sa merci, tentant par tous les moyens d'accumuler les fonds nécessaires pour convaincre la cour qu'elle pourrait reprendre une garde partagée de son petit Tómas. Sonja est engagée dans une relation particulière avec Agla, pour sa part impliquée dans des tractations financières qui vaudront à sa firme d'être poursuivie. Et puis, il y a un douanier, Bragi, qui cherche à faire survivre sa relation avec son épouse qui est à un stade assez avancé d'Alzheimer. Malgré le potentiel émotif de ces éléments, Piégée demeure bizarrement réservé, pas autant que le jeu des acteurs dans une oeuvre danoise mais tout de même. Cela fait en sorte que même si j'ai vécu une belle lecture, je me suis senti un peu en retrait, comme un observateur non impliqué. Ce retrait n'est toutefois pas suffisant pour ne pas recommander ce roman à suspense, j'ai aimé.

vendredi 29 septembre 2017

Quand sort la recluse - Fred Vargas

Adamsberg, assis sur un rocher de la jetée du port, regardait les marins de Grimsey rentrer de la pêche quotidienne, amarrer, soulever les filets. [F.V.]
Vargas nous entraîne encore dans le cercle intime et professionnel du  commissaire Adamsberg. Le hasard jouera un rôle très important dans le fait qu'une certaine araignée au comportement plutôt furtif, la recluse, vienne modifier l'agenda de l'équipe du commissariat. Plus que l'emploi du temps, c'est toute la structure organisationnelle qui sera touchée par cette intrusion liée aux pulsions instinctives du commissaire. On retrouvera avec bonheur les membres d'une escadre hors du commun dont les membres sont loin d'être unidimensionnels. L'enquête, car il y a une certaine enquête, avance parfois à force de capilotraction, mais, quoi qu'il en soit, c'est en toute volonté que l'on se laisse mener ainsi dans le temps et l'espace de ce polar qui se joue en grande part dans les pensées et les peurs du commissaire Adamsberg.
- Je veux dire: ça pue réellement, dans cette pièce. Vous ne sentez rien? Les agents levèrent leurs têtes tous ensemble pour repérer l'odeur. Curieux, pensa Adamsberg, que l'être humain hausse instinctivement le nez de dix centimètres quand il s'agit de saisir une odeur. Comme si dix centimètres allaient y changer quoi que ce soit. Mue par ce réflexe animal conservé depuis la nuit des temps, la troupe des agents évoquait tout à fait un groupe de gerbilles cherchant à capter l'odeur de l'ennemi dans le vent.  [F.V.]
Comme tant d'autres, Adamsberg aimait les voyages en train, qui vous faisaient l'offrande d'une parenthèse, voire d'une excursion fugitive hors du monde. Les pensées s'y mouvaient mollement, fuyant les écueils. [F.V.] 
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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Vargas
Fred
L’armée furieuse et Sous les vents de Neptune 

jeudi 21 septembre 2017

Le plongeur - Stéphane Larue

La gratte éclaire de son gyrophare la façade blanchie des immeubles. [S.L.]
Roman hyperréaliste, s'il en est. L'auteur, ou son alter ego, a moins de vingt ans. Il étudie en graphisme au Cégep du Vieux-Montréal. Amateur de musique métal, il a pour projet de dessiner la pochette du groupe de musique de l'un de ses amis. Il a un problème important avec le jeu. Il ne peut voir un bandit manchot (une machine à sous) sans tressaillir, sans avoir l'impulsion incontrôlable de devoir s'asseoir devant l'appareil et d'y insérer l'essentiel de son avoir et de sa vie. Pour tenter de rembourser ses dettes, pour essayer de contribuer au paiement du loyer du co-locataire qui l'héberge, pour éventuellement payer les impressions de ses dessins de pochette, pour jouer encore..., il déserte ses cours et s'insinue dans la plonge d'un restaurant huppé, La Trattoria. On découvrira avec lui un univers, celui de l'arrière-cuisine, un monde sombre où se jouent des amitiés et des luttes et où l'alcool et les drogues ont leur rôle.
La serveuse s’est arrêtée au seuil d’une pièce dont les étagères étaient encombrées de vaisselle. Ça devait être la plonge. C’était une pièce relativement grande, dix pieds par vingt pieds, peut-être. Du côté gauche, on avait entreposé la vaisselle propre. Du côté droit, la sale. Au centre, c’était un champ de bataille où gisaient les vestiges du service du midi. Sur une étagère crasseuse en métal haute et large s’entassaient des piles d’assiettes maculées, des chaudrons recouverts de sauce tomate cramée dans lesquels on avait laissé des louches tordues ou des pinces enduites de couches indifférenciées de jus, des récipients au fond desquels croupissaient des légumes en juliennes molasses ou des restes visqueux de marinade, des plaques de cuisson couvertes de gras et de lambeaux de peau de poulet calcinée.  [S.L.]
Stéphane Larue nous emmène avec lui dans ce monde en faisant usage d'une langue tranchée et vive qui donne aux descriptions leur tonalité crue. J'ai aimé l'hyperréalisme de ce roman montréalais et on peut très bien comprendre qu'il ait pu se mériter le Prix des libraires en 2017.
Une femme, dans un long manteau crème, m'a coupé en laissant un sillage de parfum vanillé. Elle parlait d'une voix cassante au cellulaire. Les talons de ses bottines claquaient sur le trottoir humide. [S.L.] 

lundi 11 septembre 2017

Mémoires d'Hadrien - Marguerite Yourcenar

Mon cher Marc, Je suis descendu ce matin chez mon médecin Hermogène, qui vient de rentrer à la villa après un assez long voyage en Asie. [M.Y.]
C'est au moyen d'une longue lettre d'Hadrien à Marc-Aurèle que Marguerite Yourcenar nous fait pénétrer dans l'univers de cet empereur romain du IIe siècle. Par les yeux d'Hadrien, elle réussit à donner vie à une période particulière de l'Empire romain, elle réussit à nous faire sentir le regard qu'Hadrien porte sur sa vie. Je suis loin d'être très informé sur la période dont il est question, je ne suis pas un historien, mais je peux apprécier avec quelle minutie Yourcenar nous fait pénétrer la pensée d'Hadrien et, par là, la vie de l'Empire. Les réflexions politiques, philosophiques, poétiques d'Hadrien bien qu'ancrées dans son époque nous démontrent leur universalité et leur intemporalité, nous sommes par elles interpellés. Et l'auteure nous le rend dans un langage inégalé, dans une forme qu'on trouve peu aujourd'hui. Elle utilise une langue précise et belle, teintée d'académisme et pourtant simple. Cette écriture possède quelque chose d’envoûtant, de séduisant, d'enivrant, à la limite du langage poétique.
Les poètes nous transportent dans un monde plus vaste ou plus beau, plus ardent ou plus doux que celui qui nous est donné, différent par là même, et en pratique presque inhabitable. [M.Y.]
 Au plus profond, ma connaissance de moi-même est obscure, intérieure, informulée, secrète comme une complicité. [M.Y.] 
L'ordre aux frontières n'était rien si je ne persuadais pas ce fripier juif et ce charcutier grec de vivre tranquillement côte à côte. [M.Y.]
Les musiciens se rassemblaient dans la cour plantée d'un cyprès, au pied d'une statue d'Hermès. Six ou sept seulement; un orchestre de flûtes et de lyres, auquel s'adjoignait parfois un virtuose armé d'une cithare. Je tenais le plus souvent la grande flûte traversière. Nous jouions des airs anciens, presque oubliés, et aussi des mélodies nouvelles composées par moi. [M.Y.] 
Marguerite Yourcenar nous indique dans ses Carnets de notes de « Mémoires d'Hadrien » en annexe du roman, comment ce roman historique a pris forme, comment il est né de son travail, par quels processus il a pu nous être livré et offert à notre lecture reconnaissante.
L'une des meilleures manières de recréer la pensée d'un homme : reconstituer sa bibliothèque. [M.Y.] 

jeudi 7 septembre 2017

Intérieur nuit - Marisha Pessl

Que cela nous plaise ou non, nous avons tous une histoire avec Cordova. [M.P.]
Quel être mystérieux que ce Cordova, cinéaste mythique auteur d'un ensemble d'oeuvres maudites qui sont au centre des considérations quasi fétichistes de ses admirateurs. Sa fille Ashley est également fascinante, pianiste prodige, elle disparaît de la scène médiatique et son corps est découvert dans un entrepôt du Chinatown de New York. C'est le coup d'envoi de ce roman. Dans un cadre cinématographique, il fait intervenir un journaliste d'investigation qui, après avoir confronté le père, il y a quelques années, s'est retrouvé sur une voie de garage. Une enquête s'amorce. Le journaliste indépendant se voit, par le hasard des rencontres, attribuer une équipe improbable. C'est donc un trio incongru qui tentera, au travers une masse d'informations de tous ordres, de dénouer ce mystère qui prend des teintes de magie noire et de soufre.

Marisha Pessl nous convie à un polar multiforme qui s'exprime sur un drame qui prend à certains égards des allures convaincantes de réalité.
La musique classique, ce n'et pas simplement de la musique. C'est un journal intime. Une confession débridée en pleine nuit. une mise à nu de l'âme. [M.P.] 

jeudi 31 août 2017

Le club des veufs noirs - Isaac Asimov


Ce soir-là, Hanley Bartram était l'invité des Veufs Noirs, qui se réunissaient chaque mois dans leur repaire tranquille... [I.A.]
Une curiosité que ce recueil de nouvelles policières d'Isaac Asimov qu'un ami m'a amené à découvrir. Eh, oui, Asimov a commis un nombre assez important de nouvelles policières. Elles étaient publiées dans différentes revues ou magazines au cours des année 70 et 80. Elles ont été regroupées en recueil. Le club des veufs noirs est le premier de cette série. Nettement inspiré de la littérature policière britannique, Asimov a conçu un cadre selon lequel un groupe d'amis partage un souper un soir par mois dans le même restaurant. Henry Jackson est alors leur serveur pour la soirée. Ce souper est l'occasion d'échanger sur divers sujets, mais une règle veut que l'un des membres du groupe invite une personne, un ami, une connaissance, qui aura pour les membres du groupe, une anecdote, un mystère, une énigme dont la recherche de résolution occupera l'essentiel des discussions de la soirée. Même si cela se passe à New York, l'atmosphère est on ne peut plus british.

J'ai aimé bien que, parfois, les énigmes soient cousues de fil blanc et que les solutions apparaissent un peu triviales. C'est le style et le cadre bien campé qui font le charme de ces nouvelles.

jeudi 24 août 2017

L'armure du Jakolass - Valérian vu par Manu Larcenet

Ô espace infini qui éblouit l'imagination du pauvre attracté terrestre...
Manu Larcenet, l'auteur, entre autres, du Combat ordinaire et du Retour à la terre, nous offre un hommage à Valérian, Laureline, Mézières et Christin. Il ne faut pas y voir une suite de la fabuleuse série, il s'agit bien d'une nouvelle interprétation du thème développé par Mézières et Christin, une relecture se situant dans l'univers imaginé par Larcenet, c'est à la limite un pastiche reconnaissant de l'original. Il faut donc accepter ce contexte et se laisser porter par l'imagination de Larcenet.

René Pérouillard, vénère l'espace, les galaxies entrelacées et les voies lactées où tous les possibles sont aventure... Il le fait savoir par sa poésie naïve à son comparse Jean-Pierre en allongeant plusieurs verres dans son bar favori. Mais, ce soir-là, à la sortie du bar, il est interpellé par Albert qui est accompagné de trois êtres particuliers, les Shingouzs. À partir de ce moment, l'univers de René, ce fumeur alcolo et bedonnant, se transforme et il revivra les aventures qui, semble-t-il, étaient les siennes lors d'une autre vie. Cet exercice de style est très bien mené par Larcenet et c'est un Valérian déjanté auquel on a droit. Je me suis donc laissé porter et j'ai aimé.

lundi 7 août 2017

Repose-toi sur moi - Serge Joncour

Avant de sonner au portail Ludovic prend toujours une grande inspiration, histoire d'accélérer son rythme cardiaque, se préparer au coup de sang ou à l'accueil glacial. [S.J.]
Joncour, celui-là même qui participe brillamment à l'émission Des papous dans la tête, nous offre ici Repose-toi sur moi, qui, tel L'écrivain national, est en quelque sorte un roman d'amour, un roman où l'élan amoureux est mis en scène dans un contexte qui ne lui est pas naturel, avec des intervenants dont les univers partagent peu de zones communes, où le choc des cultures urbaines et campagnardes est en toile de fond, l'urbain plongé dans le milieu forestier de L'écrivain national laisse place ici à un agriculteur reconverti en recouvreur de dettes trouvant mal sa place dans l'urbanité de Paris. Joncour nous guide donc vers un amour improbable entre ce recouvreur et une styliste de mode habitant l'immeuble voisin. L'auteur, par sa narration, nous fait adopter, en alternance, le regard de l'un et de l'autre et l'on voit se construire une émotion. L'évolution de ces sentiments, la naissance de cet amour, provoque chez les protagonistes des questionnements existentiels, des remises en cause, la mise en scène de leurs contradictions et de leurs peurs. C'est probablement là que ce situe le sujet principal, l'interrogation sur soi, la confiance et l'abandon.

J'aime la façon d'écrire de Serge Joncour et on se livre aisément à la lecture de ce roman plein d'humanité.
Attendre l'autre c'est déjà partager quelque chose. [S.J.]
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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Joncour
Serge
L’écrivain national
Joncour
Serge
L’idole