mardi 15 décembre 2009

BD 2009


Si j’apprécie aussi énormément les délires de Philémon, je découvre avec beaucoup de plaisir la BD associée à un courant plus réaliste et intimiste. L’hiver dernier, j’ai plongé avec délice dans la série Le combat ordinaire du bédéiste Manu Larcenet. J’y ai trouvé quelques airs de parenté avec les Paul de Michel Rabagliati, dont l’inclusion d’éléments autobiographiques, mais avec un personnage principal (photographe) plus jeune et beaucoup plus angoissé. Une série en quatre tomes qui se lit trop vite. Mon deuxième coup de cœur de 2009 va à Lulu femme nue (premier livre). L’auteur s’appelle Étienne Davodeau. Une BD construite comme un scénario de film : des copains réunis sur une terrasse racontent le décrochage de leur amie Lulu, mère de famille, sans emploi, la quarantaine qui, sur un coup de tête, s’est évadée quelque temps sur la côte vendéenne. Le tome 2 n’est pas encore achevé, mais on peut suivre sa progression ici. Déjà sur ma liste d’achats, en tout cas. Vue, mais pas encore lue, cette autre BD bien tentante du jeune Bastien Vivès : Dans mes yeux a été entièrement dessinée aux crayons de bois (genre Prismacolor). L’histoire qu’elle propose est rendue par une sorte de caméra subjective : le regard du lecteur est celui du personnage principal. Intrigant. …Et puis tant d’autres belles, originales et invitantes BD entraperçues au hasard d’une visite chez Renaud-Bray ou ailleurs. Grosse liste au père Noël en perspective…!

samedi 12 décembre 2009

L'anglais n'est pas une langue magique - Jacques Poulin


Prenez moi, par exemple. (J.P.)
Après La traduction est une histoire d'amour, Jacques Poulin récidive. C'est le petit frère de l'écrivain du livre précédent qui est maintenant à l'avant-scène. Il est lecteur. Il lira, entre autres, pour Limoilou, jeune fille dont l'âme est en convalescence. Le décor de cette tranche de vie, c'est la ville de Québec. Ce sont les pentes, les rues et les escaliers de Québec.

Ceux qui cherchent l'aventure et le suspense seront déçus. Ce n'est pas la recette de ce roman, de ce poème en prose, de cette fenêtre sur l'univers personnel de Francis, le lecteur et de son amour des histoires de l'Amérique d'un autre temps, un temps où les Indiens et le français occupaient le territoire.

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :


Poulin
Jacques
L’homme de la Saskatchewan 
Poulin
Jacques
La traduction est une histoire d’amour
Poulin
Jacques
Les yeux bleus de Mistassini
Poulin
Jacques
Un jukebox dans la tête 

Millénium 3 - La reine dans le palais des courants d'air - Stieg Larsson

On évalue à six cents le nombre des femmes soldats qui combattirent dans la guerre de Sécession. (S.L.)
Je ne serai pas le premier à affirmer à quel point la lecture de Millénium a été envoûtante, à quel point le monde présenté par Stieg Larsson nous habite pendant tout le temps où on chemine au travers de ses trois tomes. Même si, parfois, l'auteur fait preuve de capillotractation, on est pris dans la tornade de cette trilogie suédoise en forme de polar. On est fasciné par ce talent que Larsson a de nous entraîner dans les univers intimistes des relations de Mickael Blomkvist ou de Lisbeth Salander et, par la même occasion, d'étaler devant nous la vie politique suédoise, l'univers des grandes sociétés, la mondialisation, l'espionnage politique, le piratage informatique, et cetera.

Vous êtes ici - François Gravel


- Ils sont partis par là, régardez, ils ont enlévé ouné touile et ils ont pris la fouite dans lé tounnel.
François Gravel nous amène dans un univers surprenant, un univers dont la nature même ne prédispose pas à être le décor d'un roman. Le Vous êtes ici du titre est celui qui se retrouve sur l'affiche à l'entrée du centre commercial. Ce centre commercial, Les Galeries de la Rive-Sud, constituera la toile de fond et les acteurs principaux seront ceux de l'équipe de ses agents de sécurité. Cet univers étant placé, on découvrira le rythme de sa vie. On découvrira les êtres qui l'habitent, les évènements qui le façonnent et les quelques enquêtes et interventions de nos protagonistes.

L'écriture simple et directe de Gravel se prête tout à fait au défi que représentait la mise en fiction de ce monde qu'on croirait sans intérêt. L'auteur de Fillion et frères et de Adieu, Betty Crocker frappe encore et nous émeut avec presque rien...

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Sur Rives et dérives, de Gravel, on trouve aussi :


Gravel
François
Fillion et frères 
Gravel
François
Voyeurs, s’abstenir 

dimanche 18 octobre 2009

Un monde sans fin - Ken Follett

Gwenda n'avait pas peur du noir, et pourtant elle n'avait que huit ans. (K.F.)
Dans Un monde sans fin, Ken Follett nous invite à un saut de deux cents ans après Les piliers de la terre, toujours autour du village de Kingsbridge en Angleterre (en 1327). Ce sont les descendants des bâtisseurs de la cathédrale qui s'affrontent dans ce monde où la politique, l'église et la science s'entrecroisent pour faire face à de nouveaux défis, à de nouvelles épreuves, à des sursauts de vie, de guerre, de fièvre et de peste. Des personnages attachants, des êtres qui ne soient pas univoques, des humains sensibles dont les vies s'étalent sur 1 286 pages et 35 ans. La cathédrale et le prieuré, le pont et la tour, l'ile aux lépreux et les boisés environnants sont les lieux de ce monde qui veut survivre et ne point s'éteindre.

mercredi 19 août 2009

Nicolas Bourbaki - Histoire d'un génie des mathématiques qui n'a jamais existé - Amir D. Aczel


C'était une lecture entendue. La lecture d'Impératif catégorique de Jacques Roubaud m'a replongé dans une époque où l'appréhension structurelle des mathématiques était ma vie, une période où Bourbaki était encore au centre des développements de cette science.

Nicolas Bourbaki, membre éminent de l'Académie des sciences de Poldévie, n'a, en effet, jamais existé. Il est le nom emprunté, sur la base d'un canular, par un groupe de mathématiciens français regroupés autour d'Henri Cartan, Claude Chevalley, Jean Dieudonné et André Weil (frère de la philosophe Simone Weil). Cette association des amis de Nicolas Bourbaki, à laquelle se sont joints plusieurs autres mathématiciens influents, a été le phare de l'organisation rigoureuse des mathématiques pendant le XXe siècle. La publication, sous le nom de Nicolas Bourbaki, des différents volumes de l'œuvre collective que constitue les Éléments de mathématique a marqué l'évolution, l'organisation, le développement ainsi que l'enseignement des mathématiques jusqu'au début des années soixante-dix et même au-delà.

Comme mathématicien, j'étais bien conscient de cette prépondérance bourbakiste dans le développement structurel des mathématiques du XXe siècle. Ce que je connaissais moins et que cette lecture m'a fait découvrir, c'est la place que Bourbaki a occupé dans la naissance du structuralisme.

Je ne savais pas que le structuralisme trouvait son origine en linguistique, que c'est Saussure et Jakobson (dans les années trente) qui avaient délimité les principes fondateurs de la linguistique structurale, que cette linguistique structurale s'exprime par la prééminence de la structure dans l'étude d'une langue [nos linguistes me corrigeront, j'espère]. J'ai appris que l'utilisation que Lévi-Strauss a fait du concept en anthropologie résidait en partie sur un lien qu'il avait établi avec André Weil (de Bourbaki) et que c'est l'application de la théorie des groupes à un problème proposé par Lévi-Strauss qui initie le mouvement structuraliste à l'extérieur de la sphère linguistique.

Finalement, cet ouvrage m'aura permis de constater les liens multiples entre un groupe de mathématiciens, la notion de structures en mathématiques et la ramification de l'influence structuraliste dans des domaines aussi divers que la psychologie avec Piaget, la psychiatrie et la psychanalyse avec Lacan, l'économie avec Leontief, ... et la littérature avec l'Oulipo, l'Ouvroir de littérature potentielle (eh oui). La boucle est donc bouclée.

vendredi 7 août 2009

Chamboula - Paul Fournel


Au Village Fondamental, la vie était organisée selon les compétences de chacun. (P.F.)
Mais, l'africain Village Fondamental sera chamboulé. Pas tant par l'incommensurable beauté de Chamboula qui s'inscrit dans la juste lignée de l'évolution et est approuvée par les Ancêtres, mais plutôt par l'intrusion incongrue d'éléments d'un autre monde, par l'envahissement cryptocolonialiste d'extracteurs d'or noir, or noir qui se trouvera sous le sol, à l'endroit même où les Ancêtres tiennent leurs assemblées.

Ce choc de deux mondes, cette étincelle, sera l'occasion pour Fournel de décliner l'histoire sous forme d'un conte à volets, sous forme de récits se propageant dans des univers parallèles sinon perpendiculaires, des aventures reflétant des réalités se côtoyant dans des contextes distants. Chamboula sera donc à la fois un roman se situant résolument contre l'impérialisme et un conte constituant un exercice de style sur les parcours possibles d'une réalité inventée. À ce titre, Chamboula possède des points communs avec L'art et la manière d'aborder son chef de service pour lui demander une augmentation de Perec. Mais, est-ce surprenant? Perec et Fournel sont de la même école.

Paul Fournel est l'actuel président de l'Ouvroir de Littérature Potentielle.

dimanche 26 juillet 2009

La route - Cormac McCarthy

Quand il se réveillait dans les bois dans l'obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l'enfant qui dormait à son côté. (C.McC.)

Quel univers que celui, sec, dévasté et gris de McCarthy! Il est très difficile de décrire ce livre. Le père et le fils marchent. Ils marchent dans une Amérique détruite, brulée et ensevelie. Ils marchent à la recherche du bleu de la mer, à la recherche de la sérénité perdue, à la recherche d'un passé presque oublié. McCarthy a, par ce livre, exploré les sentiments profonds d'un homme face à la désolation, face à l'inimaginable et pour qui son fils constitue le seul lien avec ce qui reste de la vie. La route est un roman dépouillé qui déstabilise autant par sa forme que par son objet.

samedi 13 juin 2009

Comment parler des livres que l'on n'a pas lus? - Pierre Bayard

Né dans un milieu où on lisait peu, ne goutant guère cette activité et n'ayant de toute manière pas le temps de m'y consacrer, je me suis fréquemment retrouvé, suite à ces concours de circonstances dont la vie est coutumière, dans des situations délicates où j'étais contraint de m'exprimer à propos de livres que je n'avais pas lus. (P.B.)

C'est la première phrase de cet ouvrage, mais il faut aussi mentionner la citation d'Oscar Wilde que Pierre Bayard met en exergue:
Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique; on se laisse tellement influencer.

Pierre Bayard cache bien sa provenance car ce livre dont le titre peut faire sourire démontre une grande connaissance du monde des livres et de ses diverses bibliothèques. P.B. en souligne d'ailleurs trois :
  • la bibliothèque collective : l'ensemble large de tous les livres déterminants sur lesquels repose une certaine culture à un moment donné. Bayard insiste sur le fait que le lecteur ou le non-lecteur doit pouvoir s'orienter dans la bibliothèque collective et pour ce faire la lecture intégrale n'est pas essentielle;
  • la bibliothèque intérieure : sous-ensemble de la bibliothèque collective sur lequel notre personnalité se construit et qui organise notre rapport aux textes et aux autres, une bibliothèque où figurent quelques titres précis, mais qui est surtout constituée de fragments de livres oubliés et de livres imaginaires à travers lesquels nous appréhendons le monde;
  • la bibliothèque virtuelle définie comme un espace ludique de communication sur les livres dans lequel il est admis de parler de livres non lus ou seulement parcourus, un espace composé de livres-fantômes, objets insaisissables et mouvants que nous faisons surgir quand nous parlons d’un livre.
Bayard parle longuement du livre intérieur, celui que, moi, j'ai intégré. J'ajouterais celui que j'ai créé, car pour moi l'acte de lecture a toujours été un acte créateur. Le livre que j'ai lu n'est pas celui que vous avez lu, même s'il porte le même titre et les mêmes signes extérieurs.

Est-ce que j'ai mentionné que Pierre Bayard est psychanalyste et qu'il enseigne la littérature à Paris 8?

En parcourant les pages de cet ouvrage et les exemples de non-lectures tirés de la littérature ou du cinéma, un souvenir me hantait. Changement de décor m'avait déjà plongé dans ces réflexions sur les livres que l'on n'a pas lus. Ce roman de David Lodge, caricature pas très éloignée de la réalité du monde universitaire, présentait, en effet, un personnage, professeur nouvellement engagé dans une faculté de littérature anglaise, qui était initié à un jeu intellectuel assez paradoxal. Il s'agit d'avouer la non-lecture d'une oeuvre essentielle que tous doivent avoir lue. On marque un point lorsque nous sommes seul dans le groupe des joueurs à n'avoir pas lu l'oeuvre en question, le «jeu de l'humiliation».

Quelle n'a pas été ma surprise, lorsqu'à la page 113, Pierre Bayard cite lui-même ce jeu et livre un extrait de Changement de décor. Dans cet extrait, le jeune professeur va jusqu'à avouer sa non-lecture de Hamlet, ... dans un département de littérature anglaise...

En bref, Comment parler des livres que l'on n'a pas lus? est un livre à lire (ou non), mais absolument!

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Sur Rives et dérives, à propos de Bayard, on trouve :

Bayard
Pierre
Il existe d’autres mondes

lundi 18 mai 2009

Philémon - Fred


Rares sont les vaisseaux-théâtres,
trafiquants de souffleurs
pour ringards faméliques,
qui passent l'Atlantique
sans sombrer, quelle douleur,
victimes des critiques
des criticakouatiques...
(extrait d'un poème de Schariki le Dément,
plombier-poète du second A)

Je viens de relire avec délice l'épopée de Philémon sur les lettres de l'Atlantique, ce délire poétique de Fred, cet imaginaire débridé, cette invention onirique, cette inspiration fantasmatique. Quelle écriture! Quelle liberté avec la case et le cadre de l'album de bd! Existe-t-il des oeuvres récentes de la bédéthèque qui soient comparables? J'aimerais les connaître...

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :


Fred
Philémon, Le train où vont les choses... 


La mezzanine - Nicolas Baker


Il était presque une heure lorsque j'entrai dans le hall de l'immeuble où je travaillais et que je pris la direction des escalators. (N.B.)

On le présente en quatrième de couverture comme le petit cousin de Perec et de Queneau. Oui, mais il est surtout le cousin germain du Calvino qui a écrit Monsieur Palomar - que je dois relire au plus tôt. C'est ma deuxième lecture de La mezzanine et j'y ai retrouvé ce qui la première fois m'avait séduit, cette impression d'être carrément dans la tête du protagoniste. Protagoniste qui est d'abord l'employé de bureau (peut-être un cadre), mais qui de chapitre en chapitre devient de plus en plus l'écrivain conscient. Le chapitre 14, le pénultième, est une petite merveille de prose annotée sur la digression et la note de bas de page. On y lit : « les notes de bas de page sont les finitions qui permettent à des paragraphes tentaculaires de tenir bon face à la réalité plus large de la bibliothèque*. » On y trouve également une réflexion palomaresque sur la périodicité et la fréquence relative des idées. Jouissif.

* « Et pourtant le traité de style que j'avais à l'université mettait en garde contre de trop longues notes. »

samedi 2 mai 2009

La mathématique du chat de Philippe Geluck - Daniel Justens


J'ai découvert Le Chat récemment. Il existe pourtant depuis 25 ans. J'ai découvert Le Chat par la voie des blogues de mathématiciens. En effet, à l'occasion, l'un ou l'autre des blogueurs mathématiciens que je fréquente mentionnait une allusion mathématique du Chat. Cela m'a intrigué assez pour que j'y jette un coup d'oeil plus attentionné. Et ce coup d'oeil a été révélateur. Le Chat est un philosophe dont la pensée aborde tous les aspects de la nature humaine. Le Chat fait réfléchir, Le Chat fait également réfléchir sur la mathématique, et pas seulement sur le calcul de base, mais également sur ses fondements et quelques théories profondes. Surprenant? Allez consulter cette présentation PDF de l'auteur, vous y verrez quelques extraits du livre.

dimanche 19 avril 2009

La traduction est une histoire d'amour - Jacques Poulin


Nue comme une truite, je sortais de l'étang avec une poignée d'algues dans chaque main, lorsque tout à coup je vis ma chatte se ruer tête baissée vers une petite chose noire qui descendait la côte menant au chalet.

Jacques Poulin, ce québécois de Quebec City, possède une écriture dont la simplicité cache la profondeur de la réflexion sur l'humain. Comme Pierre Morency (lui aussi de Québec), ce poète de la nature, aviaire notamment, il traduit en quelques mots et en prases toute simples des sentiments complexes, mais non tourmentés. Que ce soit dans Volkswagen Blues ou dans La tournée d'automne, Poulin réussit à décrire un amour ou une amitié qui se développe lentement, à la vitesse des saisons qui passent. On ne retrouve pas dans La traduction est une histoire d'amour les kilomètres et les mouvements, le voyage et la route, mais son écriture demeure poétique tant elle est dépouillée.

Les protagonistes de ce roman (monsieur Waterman, un écrivain solitaire, Marine, une traductrice et Limoilou, une adolescente délaissée) se retrouvent dans la plus récente livraison de Jacques Poulin, L'anglais n'est pas une langue magique que j'espère lire sous peu pour retrouver l'atmosphère qu'il sait si bien peindre.

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Poulin
Jacques
L’anglais n’est pas une langue magique
Poulin
Jacques
L’homme de la Saskatchewan 
Poulin
Jacques
Les yeux bleus de Mistassini
Poulin
Jacques
Un jukebox dans la tête