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vendredi 27 février 2026

Doux dément - Gilles Archambault

Jamais je n'aurais pensé vivre si vieux. Quand on veut m'être agréable, on me félicite de mon état de santé. Bon pied bon œil. C'est ce qu'on croit. Ou souhaite croire. Depuis un moment, j'ai l'impression de survivre à l'homme que j'ai été. [G.A.]

Dès les premières lignes, Archambault installe un mélange de lucidité et de fragilité qui caractérise Doux dément. On y retrouve une voix familière : un timbre discret, pudique et honnête.

Le genre littéraire qu'il est convenu d'appeler autofiction a depuis les dernières années le vent en poupe. De nombreux romans se réclamant de ce genre ou étiquetés comme tels par les critiques se sont trouvés à l'avant lors des dernières rentrées littéraires. Cependant, je ne me sens pas a priori attiré par cette tendance. Je m'imagine parfois, fort probablement à tort, que cela découle d'un manque d'imagination, qu'une certaine paresse amène l'auteur à se choisir comme personnage. Et pourtant, je ne compte plus le nombre d'œuvres de ce type que j'ai pris plaisir à lire. Une grande partie du corpus littéraire de Gilles Archambault pourrait être dite autofictionnelle et je ne m'en plains pas, bien au contraire.

Doux dément s’inscrit clairement dans cette veine. Je me suis plongé sans retenue dans ce roman où la frontière entre l’auteur et le narrateur est si poreuse qu'elle en devient accessoire. Ils partagent un nom, des amis, une nostalgie commune, mais se distinguent par les méandres de leurs expériences. Archambault joue sur les écarts, les glissements, les zones d’ombre où la fiction s’invite dans la mémoire. L'auteur utilise ce ton unique, cette voix douce-amère qui transforme le banal en émotion. Doux dément est un livre qui ne fait pas de bruit, mais j'ai trouvé un grand plaisir dans sa lecture. Archambault confirme, une fois de plus, qu’il est maître dans l’art du récit intimiste et qu’il sait transmettre des confidences qui éclairent autant qu’elles troublent.

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Archambault 

Gilles 

À peine un petit air de jazz 

Archambault 

Gilles 

En toute reconnaissance, Carnet de citations plutôt littéraires 

Archambault 

Gilles 

L’ombre légère  

Archambault 

Gilles 

Qui de nous deux ? 






jeudi 12 février 2026

L'Homme qui lisait des livres - Rachid Benzine


Journée ordinaire. Hier, deux frappes ont tué quatre gamins dont le seul crime avait été de jouer au foot sur la plage.
[R.B.]

C'est sur ce constat d'une tragique banalité que s'ouvre le récit de Rachid Benzine. Politologue et romancier franco-marocain, l'auteur nous offre dans ce court texte le portrait bouleversant d'un libraire palestinien et, par ce que celui-ci raconte de sa vie, l'histoire de la Palestine. La plus grande qualité de ce récit est sa simplicité et la sobriété du propos face à l'horreur des événements auxquels cette société a dû faire face. Certains pourraient prétendre qu'il s'agit là aussi de son plus important défaut, mais je ne suis pas de ceux-là. 

Le narrateur, un photographe envoyé en mission à Gaza quelques années avant les événements d'octobre 2023, cherche un sujet qui pourrait être autre que des enfants en larmes devant des immeubles en décombres. Au détour d'une des rues de la ville, il est surpris de découvrir un petit local bondé de livres de toutes sortes. Assis à sa porte, un vieil homme absorbé par une lecture. Voilà, un décor hors de l'ordinaire et un sujet humain pour une photographie qui montre que l’on continue de vivre à Gaza. Le photographe demande à prendre une photo et le libraire lui répond :

« Vous savez, ce n’est pas rien une photographie. Je ne vous connais pas. Vous ne me connaissez pas. Il serait peut-être plus aimable que nous prenions le temps d’abord de nous rencontrer. » Il t’invite à s’asseoir à côté de lui. Lentement, il pose son livre, il te tend un verre de thé.« Je serais honoré que vous acceptiez de partager ce thé. » [R.B.]

Lors de cette rencontre et des suivantes, le libraire racontera sa vie faite de moments de violence, de déplacements forcés, de pertes, mais aussi de refuge dans la lecture, et dans l'imaginaire, l'émancipation et l'expression de la révolte qu'on peut y trouver. À travers l'histoire du libraire et de sa famille, c'est la Palestine qui se raconte, la Nakba, la Guerre des six jours, la première intifada ... Mais toujours, le libraire nous ramène aux classiques qui l'ont nourri, à ses lectures et à ces mots dans lesquels il a trouvé une manière de tenir debout quand tout autour s'effondrait.  

Benzine ne cherche pas à expliquer la Palestine : il la laisse se dire. Et c’est peut-être là que réside la force du texte. À travers les souvenirs du libraire, on traverse des décennies d’histoire, mais toujours à hauteur d’homme. Pas de grandes analyses géopolitiques, pas de discours. Seulement des gestes, des visages, des livres passés de main en main, parfois sauvés in extremis des ruines. La littérature devient alors un fil ténu, mais tenace, qui relie les êtres entre eux et les arrime à quelque chose de plus vaste qu’eux.

Le libraire, en désignant un livre usé, résume ainsi sa philosophie :

« Celui-là, il a traversé des guerres, des révolutions, des émeutes. Il est resté ici quand tout s’effondrait dehors. Il a vu passer des générations et il a résisté au temps. Il parle d’une autre époque, mais, pour qui sait bien le lire, il parle de maintenant, de nos vies, de la vôtre, de la mienne. C’est cela un grand livre. C’est un monde, un refuge, et un miroir. » [R.B.]

L'Homme qui lisait des livres est un livre nécessaire. C'est un livre doux et humain qui nous amène à reconnaître dans la lecture un espace de rencontre, un espace, où, malgré la violence, malgré la perte, quelque chose continue de vivre.

Le camp entier était devenu un cimetière d’espoirs brisés. [R.B.] 

Avec le temps, j’ai commencé à tenir un carnet. J’y notais mes pensées, mes commentaires sur les livres que je lisais. Je dessinais aussi des croquis, inspirés par les histoires ou les poèmes. [R.B.] 

Comme tout grand livre, L’Incendie a le pouvoir de déplacer le paysage d’un autre pays, les luttes d’un autre peuple vers nos cœurs. Lire, c’est entrer en eux, être avec eux, se trouver dans leurs mots. [R.B.] 

vendredi 23 janvier 2026

Petits travaux pour un palais - Laszlo Krasznahorkai

Je n'ai rien à voir avec leur fameux écrivain, et pourtant on m'a enquiquiné toute ma vie avec ça, simplement parce qu'on porte le même nom et qu'on a deux ou trois trucs en commun, c'est toujours la même chose, les gens adorent chercher à créer des liens de parenté, et ils y arrivent toujours, qu'ils aillent au diable! [...] [L.K.]

J’ai lu Petits travaux pour un palais de László Krasznahorkai, auteur hongrois devenu en 2025 lauréat du Nobel de littérature, un livre écrit dans une forme si singulière qu’elle semble n’être qu’un seul souffle, un souffle que le narrateur — un petit bibliothécaire obstiné — dépose dans une syntaxe ample, hypnotique, presque incantatoire, un petit bibliothécaire qui nourrit un rêve insensé, celui de transformer la bibliothèque en un palais, une Bibliothèque Éternellement Fermée, gardée comme un trésor afin que les livres dûment indexés qu’elle renferme ne soient jamais empruntés à la légère par des lecteurs susceptibles de troubler leur repos, un petit bibliothécaire dont le nom, herman melvill, ne diffère que d’une lettre de celui de l’auteur de Moby-Dick, et dont il suit les pas dans Manhattan, à la manière de Malcolm Lowry avant lui, ou encore de l’architecte Lebbeus Woods, tous trois conscients que le langage naturel de la réalité du monde n’est autre que la catastrophe, qu’elle surgisse de la nature ou des hommes, et l’écriture ensorcelante de ces carnets nous entraîne dans le projet palatial de melvill, dans ses méditations menées à la New York Public Library à l’insu — croyait-il — de sa hiérarchie, ou dans ses déambulations dans le Lower Manhattan, malgré ses pieds plats, ou plutôt son affaissement de la cheville, ou plus exactement de l’arche interne du pied, jusqu’à ce qu’il tombe sur l’édifice du 33 Thomas Street, ce bloc brutaliste qui pourrait bien être l’écrin idéal pour accueillir la Bibliothèque Éternellement Fermée dont il rêve, un rêve qui se déploie tout au long de ces Petits travaux pour un palais, dont la syntaxe sans point final n’a rien de rébarbatif, et le lecteur que je suis s’est laissé envoûter par ce long monologue que melvill entretient avec ses carnets, au point d’être convaincu d’entreprendre bientôt la lecture de Guerre et guerre du même auteur.

[...] l'art, même moi je le sais, n'a rien d'un charme opérant à travers des objets matériels ou spirituels, merde alors ! excusez-moi, l'art ne se manifeste pas dans un objet, ce n'est pas un phénomène esthétique, ni un message, il n'y a aucun message, l'art est seulement relié à la beauté, sans se confondre avec la beauté, et il ne se réduit pas à un charme, on peut même dire qu'à sa façon, il le refoule, par conséquent ce n'est pas dans un livre, dans une sculpture, dans une peinture, dans la danse ou dans la musique qu'il faut le chercher, quand on parle d'art, il n'est pas du tout question de ça, en fait, il ne faut pas le chercher, puisqu'on le reconnaît dès qu'il est là, et ainsi de suite, car en présence de l'art, comment dire, il règne une atmosphère exceptionnelle dans un espace donné, et cela peut-être provoqué par un livre, une sculpture, une peinture, une danse, une musique, mais également par un homme [...] [L.K.] 

[...] je dois changer mes semelles orthopédiques assez souvent, des semelles orthopédiques pour pieds plats, ce qui est parfaitement ridicule, non ? on a beau expliquer qu'on n'a pas les pieds plats mais un affaissement de la cheville, mieux encore, de l'arche interne du pied, rien à faire, les gens simplifient les choses, et celui qui souffre d'affaissement de la cheville, plus exactement de l'arche interne du pied, se retrouve à devoir marcher avec des semelles orthopédiques pour pieds plats, qu'ils aillent au diable! [...] [L.K.]

lundi 19 janvier 2026

Hotline - Dimitri Nasrallah

À deux heures moins cinq, je vérifie l'allure de mon visage dans les murs de miroirs du lobby de l'immeuble, ajuste ma veste, retouche mon rouge, puis entre dans l'ascenseur, direction sixième étage. [D.N.]

Publié en 2022, Hotline de Dimitri Nasrallah est un roman qui appartient à une catégorie de livres en apparence modestes, mais qui aborde des thèmes importants et graves : l’exil, la perte, la pauvreté, la difficulté de s’adapter à un nouvel environnement. Il raconte l’arrivée de Muna Heddad à Montréal au milieu des années 1980, après avoir fui la guerre civile libanaise avec son fils. Dans cette ville nouvelle, où tout semble trop vaste, trop froid, trop rapide, Muna tente de reconstruire une vie. Diplômée en enseignement, mais invisible aux yeux du marché du travail, elle accepte un emploi de téléphoniste dans une entreprise de régimes minceur, un travail répétitif et précaire où sa voix devient son seul outil et son seul refuge. Autour d’elle, la ville se présente comme un territoire étranger et froid. Le roman suit un parcours d’intégration semé d’obstacles, où chaque journée est une tentative de trouver sa place dans un pays qui ne sait pas encore la reconnaître. Rien n’est simple, rien n’est immédiat : ni la langue, ni les gestes du quotidien, ni même la manière de se comporter face au froid.

Le roman se déroule au rythme des difficultés du quotidien : un manteau trop léger, un parcours dans les couloirs souterrains, des locaux sans fenêtre, des autobus qu'on prend en comptant nos pièces de monnaie, les revers dans la recherche d'un logement. À travers ces obstacles, Muna tente de continuer à croire à une forme de dignité : préparer le repas, accompagner son fils, chercher dans la ville un futur qui ne soit pas seulement une succession de sacrifices. Et, en arrière-plan, il y a encore la guerre laissée derrière, le mari absent, la peur de ne pas offrir mieux à son fils. Tout cela fait de Hotline une sorte de portrait en clair-obscur de l'expérience migrante, un portrait qui touche.


mardi 6 janvier 2026

Satie - Patrick Roegiers

Éric Satie n’avait pas un bon souvenir de sa petite enfance. Il était né à Honfleur, à 9 heures du matin, le 17 mai 1866, l’année où Gustave Courbet peignait L’Origine du monde, aussi illustre que La Joconde. [P.R.]

Dans ce roman, Patrick Roegiers s’empare de la figure d’Erik Satie et en joue. Je suis entré dans ce récit en sachant bien qu’il ne s’agissait pas d’une biographie au sens strict, mais plutôt d’une fiction libre, d'un portrait réinventé, la réécriture d'un parcours. Mais la liberté prise fait parfois en sorte que la narration se perd. Roegiers exagère les manies de Satie, multiplie les clins d’œil et les jeux de mots comme des acrobaties. L’excentricité du compositeur, déjà suffisamment singulière, se voit amplifiée au point de devenir un procédé.

Dans ces pages, on perçoit Satie comme une silhouette que l’on voudrait suivre, mais le texte nous en détourne sans cesse par des artifices d’écriture. Le quotidien, qui pourrait être un lieu d’intimité, devient un prétexte à accumuler des détails, parfois charmants, souvent superflus.

Il reste, bien sûr, quelques éclats : une atmosphère, un geste, une phrase qui soudain touche juste. L’ensemble, toutefois, peine à me convaincre. À force de vouloir rendre hommage à l’homme aux parapluies, Roegiers semble l’avoir enfermé dans une caricature élégante, mais peut-être un peu vide. Je suis donc resté à distance, ne pouvant m'empêcher de comparer ce texte à mes bons souvenirs de deux autres œuvres qui me semblent supérieures : Les parapluies d'Erik Satie de Stéphanie Kalfon et Le gentleman de velours : Vie et presque mort d'Erik Satie de Richard Skinner. 

Quiconque habite une tour est un touriste. [Erik Satie] 

Satie avait le sens des chiffres et des mathématiques. Les nombres, qui comptent tant dans la musique, étaient une façon de comprendre la vie et ils avaient beaucoup d’influence d’un point de vue artistique. [P.R.] 

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Kalfon

Stéphanie

Les parapluies d’Érik Satie

24/06/2019

Skinner

Richard

Le gentleman de velours : Vie et presque mort d’Erik Satie

14/01/2025


 

vendredi 2 janvier 2026

L'invention de Morel - Adolfo Bioy Casares

Aujourd'hui dans cette île, s'est produit un miracle.
[A.B.C.]

C'est un article à propos des liens qu'a pu entretenir Georges Perec avec l'écriture de l'argentin Adolfo Bioy Casares qui m'a mené à la lecture de ce classique de la littérature fantastique qu'est L'invention de Morel. L'article de Shuichiro Shiotsuka publié dans Perec, l'œuvre-monde, Cahiers Georges Perec 14, montre que l'auteur oulipien avait dans sa bibliothèque le roman de Casares et que des passages en sont réécrits dans son roman lipogrammatique, La disparition. Il n'en fallait pas plus pour me convaincre de m'y plonger et je n'ai pas été déçu.

Casares nous transporte dans un univers clos, où tout se déroule sur une île apparemment déserte que le narrateur, un fugitif, a atteinte. Sur cette île censée être inhabitée, il découvre un jour des personnes qui y vivent, qui y dansent et qui nagent dans une piscine. Il les observe discrètement, sans se faire remarquer, et finit par éprouver une attirance ou un sentiment amoureux pour l’une d’entre elles, Faustine. Mais celle-ci, semble l’ignorer, comme s'il était invisible. On comprendra plus tard que c'est l'invention de Morel qui se joue ainsi du narrateur. Cette invention, une machine à simuler l'existence, permet de projeter dans le décor de l'île des images vivantes des protagonistes, des hologrammes perfectionnés, des « images extraites des miroirs, parfaitement synchronisées avec les sons, la résistance au toucher, la saveur, les odeurs, la température ». Le roman se situe sur la frontière mince entre le réel et l'anormal, entre les aléas d'une vie réglée sur les marées et les comportements programmés et répétitifs des images animées sous la lumière des deux soleils. Le narrateur, en voulant rejoindre Faustine, aspire à devenir lui-même une dérive : une image qui flotte éternellement dans le temps de l'île, déconnectée de la réalité et du temps qui passe.

Voilà une lecture dont on ne revient pas intact, hanté que l'on peut être par l'idée que, quelque part entre deux soleils, nos simulacres continuent de danser.

Je vécus alors un de ces moments où les héros eux-mêmes connaissent la peur. [A.B.C.]

mardi 30 décembre 2025

La république de Kafka - Louis St-Pierre

On commence le récit comme il se doit, avec une de ces scènes aguicheuses dont on ne comprend rien à rien, mais où l'excitation - générée par une sursimulation visuelle et soutenue par une musique industrielle synthétisée - est à son comble : dans l'eau. [L.S.-P.]
Voici une œuvre qui fait appel à Kafka dans une réflexion sur la bureaucratie, l’absurde, le pouvoir et surtout la désinformation, une réflexion transposée dans un contexte contemporain qui ne cherche pas à imiter l'écrivain praguois. C'est sûrement un roman qu'il est difficile à cerner, à placer dans une catégorie, mais n'est-ce pas là une caractéristique de l'originalité ?

Louis St-Pierre, réalisateur de son état, s’est rendu à Prague pour y tourner un documentaire sur l’industrie du tourisme et son exploitation de la vie et de l’œuvre de Kafka. Cela lui a fourni de la matière pour l’argument de ce premier roman. En effet, son personnage principal, documentariste, est invité dans une résidence artistique à Prague par une obscure fondation. L'intention avouée serait de lui faire tourner un long métrage documentaire sur l'auteur de La Métamorphose. Pour cela, il est doté d'une petite équipe et bien encadré dans ses aspirations de vérité. C'est en empruntant dans une large mesure le langage et les codes cinématographiques que se déroule ce récit ponctué de péripéties qui brouillent le rapport au réel que tente de maintenir le narrateur. On aura ainsi droit à des extraits de scénarios, des références à un documentaire sur Asbestos, des séquences commentées et annotées du document qu'il tente de tourner. Au cœur d'une désinformation soutenue, le narrateur avance dans Prague et dans son projet comme dans un labyrinthe qui se reconfigure à mesure qu’il tente de le comprendre. Son projet de film, déjà fragile, s'effrite peu à peu. Il doute de son sujet, de sa méthode, de sa capacité à saisir son environnement. Et c’est précisément dans ces hésitations que le roman trouve sa force. Si le questionnement autour du rapport à la vérité se situe au centre du roman, celui-ci ne propose toutefois pas une critique frontale de la désinformation : il en montre plutôt les effets intimes et insidieux. Ne sommes-nous pas tous un peu citoyens d'une république de l'absurde ?

L'horloge astronomique ne ressemble à rien d'autre en ce bas monde. Sa face complexe - bleu firmament, traversée d'aiguilles fines - comporte plusieurs cadrans imbriqués inscrivant dans sa circonférence des signes astrologiques (Gémeaux, Poissons, Balance, ...) qui, par leur multitude, rendent impossible tout déchiffrement. En arrière-plan se révèlent des lignes - les arcs célestes de la lune et du soleil - dont les origines et destinations débordent du cadre de leur inscription. Et tout autour - comme ici-bas, au pied de la tour - figurent des personnages mythiques : les apôtres du Christ, la faucheuse armée de son sablier, des anges et des bêtes sauvages, encerclent le temps qui passe. [L.S.-P.]

mercredi 17 décembre 2025

À tout prix - Marc Ménard

Cette nuit, l'oncle Arthur a rendu l'âme. [M.M.]

Après Un automne noir et rouge et Para bellum, vient le printemps 1937, toujours à Montréal, une ville qui s’agite, une ville où les voix ouvrières, les espoirs et les colères se mêlent. Marc Ménard nous entraîne à nouveau dans les pas de Stanislas, un personnage pris dans un tourbillon d’événements qui le dépassent : la disparition d’un mentor, la visite d’André Malraux, la grève des midinettes, le retour d’un ennemi, les hésitations d’une maîtresse, le rêve de Paris qui scintille et le tumulte de la guerre d'Espagne.

Le récit oscille entre l’intime et l’historique. Les grandes secousses sociales, la grève et les clameurs ouvrières ne servent pas seulement de toile de fond : elles traversent les personnages, les obligent à se définir, à choisir, à se perdre parfois. Stanislas demeure un homme en devenir, pris dans les contradictions de son époque. Ménard excelle à faire sentir la fragilité des convictions face aux secousses du réel, à montrer comment une vie peut être infléchie par les mouvements sociaux, par les rencontres imprévues et les spectres du passé.  

À tout prix vient clore le cycle de cette trilogie qui s'exprime dans la turbulence sociale d'une époque montréalaise que je connaissais trop peu. Ménard me l'aura fait redécouvrir à travers les états d'âme, les réflexions et les hésitations de Stanislas.  

[Le livre] que je suis en train de lire s'intitule Voyage au bout de la nuit, d'un certain Louis-Ferdinand Céline. Je me suis discrètement informé autour de moi, et on m'a répondu que c'était un facho antisémite fanatique. Dommage, j'essaie de faire la part des choses, de distinguer l'homme de l'écrivain, car c'est tout un livre. Il y a plein de mots que je ne comprends pas, de l'argot français dont j'essaie de deviner le sens, mais quelle plume! Je n'ai jamais rien lu de pareil, c'est comme s'il avait inventé un nouveau langage, une façon révolutionnaire de décrire le monde. [M.M.]

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Ménard

Marc

Para bellum

23/10/2025

Ménard

Marc

Un automne rouge et noir

29/07/2025


 

dimanche 23 novembre 2025

Vie et mort de Vernon Sullivan - Dimitri Kantcheloff

Reprenons depuis le début.
1946, donc.
Le 25 juin, pour être précis.
C'est un mardi et Boris Vian s'emploie à quelque activité à l'Office Professionnel des Industries et des Commerces du Papier et du Carton. [D.K.] 
Vernon Sullivan, cet écrivain américain, auteur de polars sulfureux, est une créature de Boris Vian, un pseudonyme qui aura permis à ce dernier de publier, en se prétendant traducteur, quelques romans noirs qui se démarquaient par le style de ceux qu'il avait publiés sous son nom. Dimitri Kantcheloff nous offre donc le récit de cette aventure qui débute par un pari. La France d'après-guerre est alors sous le charme de culture américaine, de sa musique et de ses écrivains. Vian, découragé par l'insuccès de son roman poétique L'écume des jours, gage alors avec son éditeur qu'il peut, en dix jours, écrire un best-seller américain, un pastiche de roman noir, une histoire de vengeance sur fond de ségrégation raciale. Il lui en faudra quinze. Mais, au-delà de l’anecdote, ce qui se joue est une véritable mise en scène de l’identité littéraire, une comédie de masques où l’auteur se dédouble et se perd.

Le succès est immédiat, mais il entraîne son cortège de scandales. J’irai cracher sur vos tombes choque par sa crudité, attire la censure et finit par mener Vian devant les tribunaux. Le procès, relaté par Kantcheloff, devient un théâtre où l’on juge autant le livre que l'époque, où l’on tente d'encadrer l’imaginaire et de rappeler l’écrivain à ses responsabilités, comme si la fiction devait rendre des comptes. Vian, contraint de défendre un texte qu’il avait voulu pastiche, se retrouve pris au piège de son propre artifice. Le pseudonyme Sullivan, né d’un pari, se transforme en fardeau : il incarne le succès autant que la condamnation.

Vie et mort de Vernon Sullivan raconte ainsi une époque où la littérature pouvait encore déclencher des tempêtes. Vian, poète touche-à-tout, aura trouvé dans Sullivan un double qui l’a propulsé, mais aussi détruit. Kantcheloff exprime habilement cette dualité avec une plume vive, et nous rappelle que, derrière le scandale, il y a toujours un homme qui écrit et qui doute.

Et se rappelant soudain une activité urgente – un rendez-vous professionnel, l’écriture d’un article ou quelque dîner mondain, allez savoir –, il s’excuse de devoir quitter si vite son vieil ami, salue celui-ci d’une tape dans le dos et s’en va à grandes enjambées vers la sortie du jardin, riant à l’idée – et au bon mot – d’avoir laissé derrière lui, Raymond penaud. [D.K.]

lundi 27 octobre 2025

La télégraphiste de Chopin - Éric Faye

Les pavés étaient humides et particulièrement glissants mais, à tout prendre, il préférait risquer une entorse plutôt que de perdre du terrain et laisser filer la femme qui trottait trente mètres devant lui, femme qui, s’il avait bien compris les explications de Slaný, communiquait avec Frédéric Chopin un siècle et demi après la mort de celui-ci. [É.F.]

Dans La télégraphiste de Chopin, Éric Faye nous entraîne dans une Prague automnale de 1995, où une femme prétend recevoir la visite du compositeur Frédéric Chopin… mort depuis plus d’un siècle. Ce postulat étrange, presque irréel, devient le point de départ d’une enquête menée par Ludvík Slaný, journaliste intrigué par cette médium qui transcrit des partitions inédites dictées par l’esprit du maître.

Ce roman, inspiré par Rosemary Brown, cette médium britannique qui prétendait se faire dicter de nouvelles pièces par des compositeurs décédés, m’a captivé par son atmosphère feutrée, presque spectrale, où le doute s’installe dès les premières pages. Le journaliste, comme Faye, ne se prononce jamais catégoriquement sur la nature du phénomène. Il nous laisse dans une zone grise, entre rationalité et croyance, entre journalisme et poésie.

En arrière-plan, on a aussi une société en mutation, celle de la Tchéquie postcommuniste, un contexte montrant une lente métamorphose dans l'ambiguïté et l'équivoque d'une nation en mouvance. Cela ne constitue pas l'objet le moins intéressant du roman. Peut-être que La télégraphiste de Chopin se présente comme une interrogation des frontières, frontière entre l'art et le mensonge, entre l'inspiration et la manipulation, entre le monde d'avant et celui qui vient. Si on ne trouve pas toutes les réponses, la lecture de ce roman nous procure une expérience unique et réflexive qui continue de résonner longtemps après la dernière note.  

Lire en début de matinée était sacré. C’était absorber un contrepoison avant de se remettre à vivre. [É.F.]

Il y aurait beaucoup à dire également sur les périodes intermédiaires, les interrègnes, lorsqu’un régime fort cède la place à une démocratie en gésine, comme dans le cas présent. Les nouvelles règles n’ont pas encore été clarifiées ou ne sont appliquées qu’au compte-gouttes, avec l’esprit de la période passée, et, dans cette manière de glissement tectonique entre deux civilisations, bien des choses restent permises qui ne devraient plus l’être. Tout est en transit, tout coulisse. Tout change de nom.  [É.F.]

[...] me venaient à l’esprit les mots d’un poète : “Je suis une étagère de flacons vides.” Voilà exactement ce que j’étais, et jamais autant qu’à ce moment-là je n’ai compris que l’homme est seul avec sa propre déroute ; au fond, sa sincérité, ses hypothèses ou ses intimes convictions n’intéressent personne.  [É.F.]

vendredi 3 octobre 2025

Passage - Karel Pecka

Un gratte-pieds d’acier, encastré dans le dallage au niveau de la sortie, interrompait la mosaïque régulière du carrelage gris-blanc et rouge. [K.P.]

Après un court séjour à Prague, je suis revenu enthousiasmé par les passages et les galeries, qui témoignent d’un héritage architectural remarquable du début du 20e siècle. Ces palais sont le théâtre d’une vie animée et éclectique grâce à une offre commerciale et culturelle dynamique. Je n’ai pas pu résister à l’envie de lire ce roman tchèque où un labyrinthique passage constitue l'unique décor. Je n'ai pas été déçu. L'auteur, Karel Pecka, met en scène un sociologue, Antonin Tvrz, qui se perd à la fois dans sa vie et dans le passage. Il constate que le temps n'a pas, dans ce passage, la valeur qu'il peut avoir dans la société extérieure marquée par les responsabilités, les contraintes du quotidien et les manifestations du parti des «Purs». Le passage est en soi un univers insolite, mais il y trouve une liberté qu'aucune expérience précédente n'a pu lui procurer. Antonin Tvrz, le sociologue, semble mener une expérience de recherche-action participative, plongeant profondément dans son milieu d'étude jusqu'à ce que le monde extérieur déferle brutalement dans le passage et signale avec violence sa présence.  

Écrit en 1974, Passage porte la trace de la société dans laquelle il a été créé, avec les doutes, les questionnements et l'impasse de sa gouvernance. 

Par un concours de circonstances j’ai passé tout l’après-midi d’aujourd’hui dans le passage et ce que j’y ai vécu m’a surpris. J’ai rencontré un homme qui échange des appartements, un retraité qui revend des billets de cinéma, j’ai vu une vieille qui récupère les restes du self. J’ai comme le sentiment que ce sont là des fragments isolés d’un ensemble, d’une réalité qu’il ne m’est pas donné de comprendre, que derrière leurs occupations apparentes il existe d’autres plans. Je sais que cela paraît un peu fou, mais je ne peux pas me défaire de cette impression. Ça ne te paraît pas bizarre ?  [K.P.]

Tout ne prouve-t-il pas qu’il s’agit présentement de la disparition définitive de cette civilisation bâtie sur des cycles d’éphémères et qu’il ne reste d’autre solution que de trouver sa propre voie dans le noir, sans tenir compte des événements extérieurs ? [K.P.] 


mardi 12 août 2025

Oreille rouge - Éric Chevillard

Ne rien attendre de sensationnel venant de lui. Il pourrait s’appeler Jules ou Alphonse. Il pourrait s’appeler Georges-Henri. [É.C.]

Voilà un écrivain casanier invité à une résidence d'écriture dans un village du Mali, sur le Niger. Refus, mauvaise foi, hésitations, il déclinera. Puis, l'idée du poème global sur l'Afrique, qui pourrait s'inscrire au gré du voyage dans un petit carnet de moleskine noir, et l'évocation de possibles rencontres avec l'hippopotame le convainc, il partira. Dans une écriture faite de fragments, Chevillard nous entraine ainsi dans un délire halluciné sur l'Afrique. Nous sommes déstabilisés. En cela, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à Impressions d'Afrique de Roussel même si les propos portés par ces deux romans sont bien distincts. 

Avec Oreille rouge, c'est à un regard satirique sur l'Occidental posant le pied sur le continent africain que Chevillard nous convie. Voilà donc un récit de voyage déconstruit par l'absurde et dont l'ironie est portée par cette écriture minimaliste typique de Chevillard. Le récit est donc minimal en cela qu'il se résout systématiquement dans des épisodes portant en eux-mêmes la déception. L'attente de l'hippopotame se conclura par la vision sur la rive sableuse du large dos gris du crapaud.   

Oreille rouge est une œuvre singulière qui peut désorienter, mais qui ne trompe pas les attentes du lecteur.

À Ségou, il entre dans la Librairie-Papeterie-Quincaillerie Hamady Coulibaly et il trouve en effet du fil de toutes les couleurs et des boutons. Tel sera mon livre, décide Oreille rouge en quittant la boutique. [É.C.]

Ce qu'il a vécu au Mali reste de l'ordre de l'ineffable, mais ceci au moins est une chose qui peut être dite de multiples façons. Indicible, indescriptible, inimaginable, inracontable, inénarrable, inexprimable sont des synonymes bien utiles et, quand le lexique est épuisé, il y a encore le regard rêveur qui en dit long. Les détails sont dans les battements de cils. [É.C.] 

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