samedi 30 mai 2020

Des mots et des maths - Gérald Tenenbaum

« La nature est un livre écrit en langage mathématique », proclamait Galilée, exprimant ainsi la conviction que seules les mathématiques permettront à l’homme de comprendre le monde qui l’entoure. Pour autant, le langage mathématique demeure très mystérieux, voire anxiogène, au commun des mortels. [G.T.]
Gérald Tenenbaum, mathématicien et écrivain, à moins que ce ne soit l'inverse, explore pour nous une partie du vocabulaire mathématique en s'attardant sur des mots qui appartiennent au langage courant. Il cherche, si c'est le cas, à mettre en lumière les rapports cachés entre les divers sens communs du mot utilisé et les caractéristiques mathématiques d'un objet souvent abstrait appartenant au monde des idées et de la pensée mathématique. On dégage parfois dans ce lien ténu une fenêtre, étroite, mais réelle, qui ouvre le rationnel sur le sensible et l'émotif, qui révèle une partie des sentiments que les mathématiciens éprouvent envers la structure qu'ils dénomment. La terminologie mathématique prend ainsi en la plongeant dans un champ lexical plus large une couleur qu'on ne lui attribuait pas d'office.

Il m'a été impossible de parcourir cet ouvrage sans me replonger dans mes expériences d'enseignement. J'y ai revu les trucs et astuces qu'il faut mettre en branle pour faire saisir toutes les nuances qu'un mot désignant un objet mathématique peut receler surtout s'il appartient aussi au lexique courant. J'avais été sensibilisé à la difficulté langagière que peuvent éprouver certains étudiants au contact de mots du lexique mathématique qui sont chargés de leur sens usuel. En effet, un rapport de recherche intitulé Mathématiques et langages  (Margot de Serres et Jean-Denis Groleau, Collège Jean-de-Brébeuf, 1997) abordait entre autres cet aspect en considérant les problèmes d'incompréhension ou d'ambiguïté que des lacunes sémantiques ou syntaxiques peuvent induire. Des mots et des maths m'aura permis un joyeux retour sur mon passé d'enseignant.
... dis-moi comment tu varies, je te dirai qui tu es. [G.T.]
Au chapitre de la création terminologique, il faut distinguer entre les néologismes de forme, correspondant à la fabrication d’un mot nouveau par dérivation, composition ou analogie, et les néologismes de sens, par lesquels un mot existant reçoit une acception nouvelle. Lorsque les mathématiques empruntent un terme au langage courant, il s’agit évidemment de la deuxième éventualité, même si le nouveau sens n’est destiné qu’à une sphère d’usage restreint. [G.T.]
Bien que, comme l’affirmait Hilbert, il soit possible, sans dommage pour la rigueur, de remplacer dans l’axiomatique de la géométrie les mots « point », « droite » et « plan » par « chaise », « table » et « chope de bière », il est probable qu’une telle terminologie handicaperait significativement le développement ultérieur de la théorie. Si l’on peut concevoir une mathématique indifférente aux connotations de ses termes, il y a fort à parier que les mathématiciens y demeureront sensibles longtemps encore. [G.T.]
« Jusqu’à combien sais-tu compter ? » demandent les enfants avant d’apprendre, presque déçus, qu’il n’y a aucune limite. Au début, ils n’y croient pas tout à fait. Ensuite, ils continuent à se méfier. Peut-être toute leur vie. [G.T.]

dimanche 24 mai 2020

Le théorème du parapluie ou L'art d'observer le monde dans le bon sens- Mickaël Launay

Les voyages en mathématiques commencent parfois dans les endroits les plus anodins. [M.L.]

Le mathématicien et « montreur de mathématiques » comme il aime se dénommer (le site Micmaths et la chaîne Youtube correspondante en témoignent)  nous fait voyager par cet ouvrage dans un monde que certains pourraient croire n'être pas à leur portée. L'extraordinaire vulgarisateur qu'est Launay saura les dédire. Il nous entraîne dans des lieux mathématiques à la limite de la physique qui sont moins fréquentés. Il nous fait réfléchir le fait que le monde semble plus multiplicatif qu'additif. Il joue avec l'infini. Il nous fait suivre les méandres des côtes et des frontières. Il nous initie à des géométries hors de l'ordinaire et nous fait voyager à la vitesse de la lumière. C'est la représentation mathématique qui nous sert de parapluie dans ce périple qui est loin d'être anodin.
Aucune théorie sur le monde n’est définitive. [M.L.]  
Le chemin vers notre connaissance du monde est si beau qu’on voudrait qu’il ne s’arrête jamais. [M.L.] 

mercredi 13 mai 2020

L'étrange fraternité des lecteurs solitaires - Patrick Deville

Le titre de cet ouvrage m'avait intrigué, la résonance qu'il peut avoir avec le bizarre moment que nous vivons avait titillé ma curiosité. Bien que le nom de cet auteur ne m'était pas inconnu, je ne connaissais aucune de ses oeuvres. Après coup, je me demande si cela a vraiment été une bonne chose d'en amorcer la découverte par cette plaquette hors norme. En effet, voilà ici regroupés de courts textes, lettres à des amis auteurs ou éditeurs, dont le thème très général serait le lecteur. Ce sont des textes érudits à propos des liens qui relient les auteurs entre eux et avec leurs lecteurs, fussent-ils d'une autre époque ou d'un autre lieu. Ne connaissant ni l'oeuvre antérieure de Deville, ni ses liens avec les auteurs cités, je suis probablement passé à côté de plusieurs idées sans les entrevoir. J'ai tout de même retiré quelques concepts intéressants de cette lecture.
Après tout, je lis les Anciens sous forme de traces d'encre sur des feuilles de papier assemblées en livres et tous ces objets et matériaux leur étaient inconnus aussi bien que la langue dans laquelle je les  lis, et pourtant ils sont mes contemporains le temps de la lecture. [P.D.]
Devenir lecteur est l'oeuvre d'une vie. non pas seulement lire des livres mais lire la bibliothèque, les grands morts et les contemporains, emprunter les chemins de traverse, découvrir les connexions secrètes, les souterrains cachés qui relient les textes. [P.D.] 

dimanche 10 mai 2020

Le vol de la Joconde - Dan Franck

L’histoire commence un matin, dans les premières années du XXe siècle, à la terrasse d’un café, Dôme ou Rotonde selon l’inclinaison du soleil. [D.F.]
En 1911, la Joconde disparaît du Musée du Louvre. Un vol a été commis. La Mona Lisa ne reprendra sa place que deux ans plus tard. Dans l'intervalle, une enquête s'anime, mais l'objet de ce roman n'est pas tellement cette enquête, c'est plutôt l'impact que cela aura sur une certaine société artistique marginale de Paris. Guillaume Apollinaire, dont l'une des relations avait déjà trempé dans la disparition de statuettes ibériques qui étaient en montre au même Louvre quelques années plus tôt, craint que des soupçons soient portés sur lui, d'autant plus que, comme son ami Pablo Picasso, il est d'origine étrangère (il est né en Italie de parents polonais). S'amorce ainsi un joyeux périple dans le Paris de ce début de siècle. Les deux lurons que sont Apollinaire et Picasso visitent à tour de rôle leurs amis et connaissances du milieu et cherchent désespérément un coin où cacher leur valise contenant les deux statuettes ibériques qui avaient inspiré Picasso pour Les Demoiselles d'Avignon. On croisera ainsi le Douanier Rousseau, Alfred Jarry, Modigliani et Gertrude Stein parmi tant d'autres. On s'insèrera dans des lieux mythiques comme le Bateau-Lavoir et on se frottera avec bonheur au vécu de cette grandiloquente bohème parisienne. Voici donc un roman qui, bien qu'il soit court, s'imprègne de belle façon et avec un sourire complice dans l'imaginaire de notre bibliothèque personnelle.

mercredi 29 avril 2020

Le service des manuscrits - Antoine Laurain

Marcel Proust ouvrit ses lourdes paupières pour révéler un regard bienveillant teinté d'une pointe d'ironie, comme s'il savait pourquoi elle était là. [A.L.]
Voilà un court roman qui pourrait se situer sur un axe quelconque entre le polar, le sarcasme et le conte, s'il existe. L'auteur nous plonge d'office dans le monde des éditeurs, dans l'univers où se fait les choix de ce qui sera publié ou relégué aux oubliettes au moyen d'une courte et doucereuse lettre de refus. Ici, certains lecteurs ont pour tâche de dénicher la perle, ou du moins « tenir quelque chose ». C'est dans ce milieu parfois désabusé qu'un texte de cent soixante-dix pages fait irruption accompagné d'une lettre de présentation minimaliste: « Bonjour, je m'appelle Camille Désencres, j'espère que mon texte vous plaira. Bien à vous. CD. » La première lectrice l'identifie alors tel un ouvrage à publier de toute urgence. Une deuxième lectrice confirme le verdict et Les Fleurs de sucre débute son aventure littéraire qui le mènera jusqu'à la courte liste du Prix Goncourt. Il y a un hic, personne ne sait qui est Camille Désencres qui n'a communiqué avec l'éditrice que par voie électronique.

Parallèlement, un certain nombre de crimes commis en Normandie après la publication semblent se rapprocher étrangement de ceux décrits dans Les Fleurs de sucre. Qu'en est-il? Une enquête s'engage, enquête qui n'aura pas l'heur de soutenir tout à fait l'intrigue. Disons que le côté polar du roman n'est pas sa facette la plus réussie. On passe un bon moment de lecture, mais ce n'est probablement pas la pépite attendue. Les premières pages m'avaient amené à espérer plus.