dimanche 22 novembre 2020

Ornithologie - Mathieu K. Blais

Un jour, un oiseau est venu mourir sur ma galerie. [M.K.B.]

J'ai été attiré par le titre et le concept tel que je l'avais compris. J'aimais l'idée de retrouver dans le comportement des oiseaux des réflexions sur la vie, sur ma vie, d'y trouver une symbolique qui se détache du commun, une métaphore sociétale ancrée dans le personnel qui s'amuse sur les ailes des mots. J'ai peut-être réussi à y voir un peu de cela, mais malheureusement de façon éparse dans les quelques pages du recueil. Est-ce que ma disposition à lire de la poésie n'était pas entière? Mes attentes et mes désirs ne relevaient-ils pas plus de l'imaginaire et du rêve face à un auteur que je ne connaissais pas? J'ai, en partie, vécu une légère déception, mais, parfois, au croisement de deux phrases, sur le seuil d'une envolée, en tournant une page, j'ai sympathisé avec une tournure et j'ai repris ma marche dans l'expectative d'une nouvelle rencontre. 
J’habite une ville d’oiseaux fantôme. [M.K.B.]
Je ne suis nulle part. C’est une destination de rêve où il n’y a rien à faire ni à voir. [M.K.B.]
Le bleu du ciel n’est pas une couleur.
Le bleu du ciel est un symptôme. [M.K.B.]
On est à peine un bruit de fond. Le monde une faute de frappe. [M.K.B.]

J’emprunte toujours les mêmes raccourcis. C’est un labyrinthe rudimentaire. Je ne marche pas dans la ville, je marche dans ma mémoire comme dans la vallée de l’ombre. [M.K.B.]

samedi 7 novembre 2020

L'anomalie - Hervé Le Tellier

Tuer quelqu’un, ça compte pour rien. Faut observer, surveiller, réfléchir, beaucoup, et au moment où, creuser le vide. [H.L.T.]

Hervé Le Tellier, le quatrième président de l'Ouvroir de littérature potentielle, nous entraîne dans une œuvre qu'on pourrait tenter de classifier telle un thriller scientifique, ou encore un polar politique. Ne serait-ce pas plutôt un roman psychologique ou une fantaisie science-fictionnelle? Enfin, l'objet étrange duquel on ne peut que difficilement se soustraire est surtout un bon roman dont on parcourt les chapitres en espérant qu'il n'y aura pas d'interruption. L'anomalie présente, comme on peut le constater à notre difficulté de placer ce roman à l'intérieur d'une catégorie, de multiples facettes. Était-ce là une contrainte? L'auteur, comme tous les oulipiens, prône à qui veut bien l'entendre que de la contrainte nait l'invention. Invention il y aura bien dans ce roman à tiroirs. 

Un vol Paris-New York, qui en est à quelques minutes de son arrivée, fonce sur un mur de cumulonimbus fait d'eau et de glace. Il se sort miraculeusement de cette tempête hors-norme après des turbulences difficilement maîtrisées. Un problème surgit toutefois : les tours de contrôle reconnaissent en ce vol, un appareil qui s'est posé à New York trois mois plus tôt ayant à son bord le même équipage et les mêmes 243 passagers. Il y a là une anomalie. Que faire? Après le 11 septembre 2001, deux jeunes mathématiciens probabilistes avaient modélisé toutes les variables et tous les événements qui pourraient affecter le trafic aérien et ils avaient déterminé une série de protocoles à mettre en place selon les circonstances. Leur rapport secret-défense s'intitule Trafic aérien civil : diagnostics de crise, optimisation de la chaîne de décision et protocoles de riposte/sécurité. Absolument tout est prévu et, dans le cas tout-à-fait improbable où une circonstance non étudiée se présentait, il y avait le protocole 42. C'est celui-là même qui se met en branle lors du dédoublement du vol Paris-New York.

Les différents genres exploités par Le Tellier, s'incarneront dans un échantillon non aléatoire de personnages dont les multiples destinées ont l'incompréhensible particularité de s'exprimer par deux fois en près de trois mois d'intervalle. On trouvera même parmi les passagers un double de l'auteur, Victor Miesel, dont on a récemment publié une œuvre posthume, L'anomalie. Une mise en abyme particulièrement réussie.

Voilà un magnifique voyage que nous offre l'auteur de ce vol vers l'inconnu. 

Je n’ai jamais su en quoi le monde serait différent si je n’avais pas existé, ni vers quels rivages je l’aurais déplacé si j’avais existé plus intensément, et je ne vois pas en quoi ma disparition altérera son mouvement. [H.L.T.]

Pour un probabiliste, c’est un rêveur, il a des yeux verts qui le feraient prendre pour un théoricien des nombres, même s’il porte les cheveux aussi longs qu’un théoricien des jeux, de petites lunettes d’acier trotskisantes de logicien et de vieux T-shirts troués d’algébristes - celui qu’il arbore en cet instant est particulièrement avachi... [H.L.T.]

L’existence précède l’essence, et de pas mal en plus. L’anomalie de Victor Miesel [H.L.T.]

- Ce phénomène est prodigieux, monsieur le président, commence Adrian en se raclant la gorge, mais comme le disait Arthur C. Clarke, toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. [H.L.T.]

Il a sorti son carnet, un stylo, il tente de s’abstraire des cris, du bruit, il prend des notes : Épuisement d’un lieu improbable. Mais non. Pourquoi marcher à l’ombre de Perec ? Pourquoi ne s’affranchit-il jamais des influences, des figures tutélaires ? [H.L.T.]

Aucun auteur n’écrit le livre du lecteur, aucun lecteur ne lit le livre de l’auteur. Le point final, à la limite, peut leur être commun. L’anomalie. Victor Miesel [H.L.T.]

- Toujours se méfier des gens qui nous demandent de nous méfier, [...] [H.L.T.]

Malgré tout, je n’aime pas trop ce mot de « destin ». Ce n’est qu’une cible qu’on dessine après coup à l’endroit où s’est fichée la flèche. [H.L.T.]

 

 

mardi 20 octobre 2020

Résolutions pour quand je vieillirai et autres pensées sur divers sujets - Jonathan Swift

J'ai croisé Jonathan Swift dans le courant de mes lectures il y a fort longtemps. J'étais jeune et curieux. Je lisais alors l'Anthologie de l'humour noir d'André Breton. Breton présentait Swift comme le véritable initiateur du genre et on avait droit à quelques morceaux choisis de l'œuvre de Swift : Instructions aux domestiques, Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d'être à la charge à leurs parents ou à leur pays et pour les rendre utiles au public, notamment. Je découvrais alors à la fois une écriture originale, le large spectre de l'humour noir et quelques auteurs inclassables tels Swift, Georg Christoph Lichtenberg (Aphorismes) ou Thomas De Quincey (De l'assassinat considéré comme un des beaux-arts). La petite plaquette Résolutions pour quand je vieillirai et autres pensées sur divers sujets m'interpela donc lorsque mon œil croisa son présentoir à l'entrée de la librairie. Je n'hésitai pas et l'ajoutai aux livres que je comptais acheter. 

On y trouve le Sermon sur la difficulté de se connaître soi-même, texte bien sûr marqué par le temps, mais qui, lorsqu'on le dépouille de ses références religieuses, porte encore à réflexion utile. C'est dans ses Pensées sur divers sujets moraux et divertissants que Swift manifeste le plus son esprit mordant, son approche satirique, ironique et même parfois pamphlétaire. Une belle lecture.

Si l’on faisait le compte de toutes ses opinions sur l’amour, la politique, la religion, le savoir, depuis son jeune âge et jusqu’à sa vieillesse, quel amas d’inconséquence et de contradictions on y découvrirait! [J.S.]

De petites causes suffisent pour tourmenter quand il n’en existe pas de grandes : faute d’une souche, vous butez sur une paille. [J.S.]
Si un homme me tient à distance, ma consolation est qu’il se tient à la même distance de moi. [J.S.]
« C’est parfaitement observé », dis-je, quand je lis dans un auteur un passage où son opinion s’accorde avec la mienne. Quand nous différons sur un point, je déclare qu’il s’est trompé. [J.S.]
On dessine toujours les éléphants plus petits que nature, mais les puces toujours plus grandes. [J.S.]

lundi 12 octobre 2020

La mariée de corail - Roxanne Bouchard

Le bruit mouillé qui réveille Angel Roberts, c'est celui de l'eau qui se déchire sous le poids d'une cage qui tombe. [R.B.]

Je ne connaissais pas les écrits de Roxanne Bouchard. Je n'ai pas lu la première enquête du sergent Joaquin Moralès, Nous étions le sel de la mer, qui avait pourtant reçu une critique enthousiaste, mais j'ai été conquis par cette deuxième incursion dans l'univers gaspésien. Cette majestueuse Gaspésie est présente tout au long des pages captivantes de ce polar maritime. Elle s'immisce dans le texte par la mer, par les odeurs et les algues, par le maquereau et le homard, par les gens qui foulent son sol et naviguent ses eaux, par l'organisation de la pêche, par le parc Forillon, par la route de Rivière-au-Renard à Haldimand ou le sentier de l'Anse-aux-Amérindiens jusqu'au Bout-du-Monde. Plus qu'un décor, son charme envoutant vient magnétiser l'écriture et la mer fait miroiter à chaque fois des éclats de soleil. Il y a, bien sûr, une enquête. Elle concerne la disparition d'une capitaine de homardier, mais il y a aussi l'évolution difficile d'une relation père fils et celle de leurs couples respectifs.

C'est à un magnifique voyage que nous convie l'auteure qui nous fait vibrer au rythme des marées et de sa passion pour les gens de mer.

Le soleil étend sur la mer des copeaux d'or. [R.B.]

Il se penche sur le télescope, observe la nuit qui attend l'aube, se redresse. La Gaspésie est un pays sans trêve. [R.B.]
La veille, il a regardé les pêcheurs lancer la ligne, la rembobiner, et ce geste seul, chorégraphique, lui a paru complet en soi. Comme ces disciplines asiatiques qui consistent à répéter sans fin le même mouvement, en l’intégrant dans son corps afin de libérer l’esprit. Un taï-chi de bord de mer, pour démêler les fils noués de ses idées. [R.B.]
Le vent baisse lentement avec la fin de l'après-midi, comme fatigué par sa journée de travail à fouetter la mer, à brasser l'écume, à tenir les vagues en éveil. Moralès sent l'humidité grasse du salange sur sa peau, dans ses cheveux, contre le bas encore mouillé de son pantalon. [R.B.]
Au-delà des fenêtres, l'horizon s'étend dans la nuit, la mer éparpille les tessons lumineux de la lune comme autant de fragments insaisissables qui scintillent, illusoires, à sa surface. [R.B.]