lundi 7 août 2017

Repose-toi sur moi - Serge Joncour

Avant de sonner au portail Ludovic prend toujours une grande inspiration, histoire d'accélérer son rythme cardiaque, se préparer au coup de sang ou à l'accueil glacial. [S.J.]
Joncour, celui-là même qui participe brillamment à l'émission Des papous dans la tête, nous offre ici Repose-toi sur moi, qui, tel L'écrivain national, est en quelque sorte un roman d'amour, un roman où l'élan amoureux est mis en scène dans un contexte qui ne lui est pas naturel, avec des intervenants dont les univers partagent peu de zones communes, où le choc des cultures urbaines et campagnardes est en toile de fond, l'urbain plongé dans le milieu forestier de L'écrivain national laisse place ici à un agriculteur reconverti en recouvreur de dettes trouvant mal sa place dans l'urbanité de Paris. Joncour nous guide donc vers un amour improbable entre ce recouvreur et une styliste de mode habitant l'immeuble voisin. L'auteur, par sa narration, nous fait adopter, en alternance, le regard de l'un et de l'autre et l'on voit se construire une émotion. L'évolution de ces sentiments, la naissance de cet amour, provoque chez les protagonistes des questionnements existentiels, des remises en cause, la mise en scène de leurs contradictions et de leurs peurs. C'est probablement là que ce situe le sujet principal, l'interrogation sur soi, la confiance et l'abandon.

J'aime la façon d'écrire de Serge Joncour et on se livre aisément à la lecture de ce roman plein d'humanité.
Attendre l'autre c'est déjà partager quelque chose. [S.J.]

jeudi 27 juillet 2017

L'éléphant s'évapore - Haruki Murakami

Quand cette femme a téléphoné, j'étais debout dans la cuisine, en train de me faire cuire des spaghettis, et je sifflotais en même temps que la radio le prélude de La Pie voleuse de Rossini, musique on ne peut plus appropriée à la cuisson des pâtes. [H.M.]
La lecture de l'oeuvre de Haruki Murakami me comble toujours. Son écriture simple a, sans nul doute, un pouvoir d'enchantement, d’envoûtement. On se sent immédiatement interpellé par sa prose directe, par son style rationnel bien qu'il emprunte plus d'une fois des chemins menant vers le fantastique, mais un fantastique tellement ancré dans le réel.

Le recueil de nouvelles L'éléphant s'évapore ne fait pas exception. J'y ai retrouvé à dose réduite (il s'agit de nouvelles) les éléments qui me séduisent chez Murakami.  On a donc droit à dix-sept nouvelles (ou contes) nous transportant dans des univers personnels totalement disparates, qui nous déstabilisent, qui nous nous font rêver. À l'occasion d'un détail, d'une description, d'un élément de décor ou d'une attitude, Murakami nous rappelle que l'on est au Japon, sinon et la plupart du temps, cela se passe à la porte d'à côté, chez le voisin, dans notre rue, dans le village au-delà du pont... avec un je-ne-sais-quoi d'étrange.

La lecture de chacune de ces nouvelles m'a conquis. J'y ai pris part et j'ai avancé lentement mais investi dans le nouvel univers que me proposait Murakami. J'en ressors content et enrichi de nouveaux et heureux souvenirs de lecture. Je me rappelle particulièrement L'oiseau à ressort et les femmes du mardiLa seconde attaque de la boulangerie et TV People.
Une fois par jour l'oiseau à ressort fait son apparition et remonte la pendule du monde. [H.M.]
Finalement, au bout de dix ou vingt secondes, la communication a été brusquement interrompue, tel le fil d'une vie tranché par une crise cardiaque, et il n'est plus resté qu'un silence vide et sans chaleur, comme des sous-vêtements trop javellisés. [H.M.]
À quoi je rétorque que, pour ma part, il m'arrive de ne plus être capable d'endurer l'apathie de la loi de la gravitation, du nombre pi ou de E=mc2. [H.M.] 

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Sur Rives et dérives, il a souvent été question de oeuvres de Murakami :

Murakami
Haruki
1Q84 
Murakami
Haruki
Kafka sur le rivage
Murakami
Haruki
Le passage de la nuit
Murakami
Haruki
L’étrange bibliothèque


jeudi 20 juillet 2017

Il existe d'autres mondes - Pierre Bayard

Chaque fois qu'elle se déshabille devant moi et que son corps surgit à mes yeux dans tout son éclat, je me demande ce qui me vaut cette chance inouïe de passer mes nuits avec Scarlett. [P.B.]
Pierre Bayard qui nous avait offert Comment parler des livres que l'on a pas lus? Pierre Bayard qui s'insinue dans le monde du livre et de la littérature en empruntant diverses portes, en choisissant divers parcours, en traitant le sujet selon des angles toujours plus originaux, nous entraîne ici, par cet essai littéraire, sur le terrain assurément mystérieux des univers parallèles. Il suscite notre curiosité, notre désir d'en savoir plus, de comprendre, si cela était imaginable, l'impact de la théorie des univers parallèles et les traces qu'elle aurait pu laisser sur la littérature, sur nos lectures et donc sur notre vie. Se situant à l'une des frontières multiples entre la science et la science-fiction, il nous convie à une exploration de cette hypothèse, maintenant partagée par plusieurs physiciens, pour y découvrir une possible solution à diverses énigmes que nous a laissées la littérature. Allant des paradoxes des voyages dans le temps au sentiment partagé de déjà-vu, du chat de Schrödinger à la théorie des passages et des glissements entre des univers partageant une grande part de réalité comme dans 1Q84 de Murakami, des écritures inspirées de vies parallèles au plagiat par anticipation, Bayard nous amène par cet exercice ludique de réflexion à saisir que nos lectures sont en quelque sorte des regards sur des univers issus de bifurcations et que souvent les auteurs font office de passeurs.

J'aurai vécu un très beau moment de lecture dans l'étrange univers de Bayard.

Mais qui peut dire avec certitude ce qu'est la lecture juste d'une oeuvre? [P.B.]
..., comme si la lecture donnait cette possibilité, à celui qui se laisse emporter par elle, de passer sans heurt d'un univers dans un autre. [P.B.]
Face aux différentes hypothèses proposées pour résoudre ces énigmes de l'expérience quotidienne, il est juste que, comme aux échecs ou en mathématiques, la solution la plus élégante et la plus simple l'emporte. [P.B.]
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Sur Rives et dérives, à propos de Bayard, on trouve :

Bayard
Pierre
Comment parler des livres que l’on n’a pas lus?


lundi 10 juillet 2017

La femme qui fuit - Anaïs Barbeau-Lavalette

La première fois que tu m'as vue, j'avais une heure. [A.B.L.]
De mes dernières lectures, voilà sans aucun doute celle qui m'a le plus marqué. Un œil sur une histoire du Québec, un œil sur une histoire de l'art au Québec, un œil sur l'intime, un regard sur une relation particulière, sur un abandon en forme de fuite vers la liberté, sur une attache qui n'a pas vécu.

L'auteure, Anaïs Barbeau-Lavalette, s'adresse à la deuxième personne du singulier à sa grand-mère, Suzanne Meloche, poète du mouvement automatiste, rebelle, militante, passionnée, amoureuse de liberté. Cette forme particulière choisie par l'auteure génère une écriture directe faite de courtes phrases rythmées comme s'il s'agissait d'un dialogue. Mais, il n'y a pas de dialogue, il n'y a pas eu de dialogue. L'auteure n'a pas vraiment connu sa grand-mère et c'est grâce à de multiples recherches qu'elle peut maintenant lever le voile sur quelques éléments du parcours de celle qui n'a pas été en mesure de vivre mère ni grand-mère.
Comment as-tu fait pour ne pas mourir à l'idée de rater ses comptines, ses menteries de petite fille, ses dents qui branlent, ses fautes d'orthographe, ses lacets attachés toute seule, puis ses vertiges amoureux, ses ongles vernis, puis rongés, ses premiers rhums and coke? [A.B.L.]
Anaïs Barbeau-Lavalette n'aimait pas cette femme qui avait abandonné sa mère alors qu'elle était enfant. Pourtant, après sa mort, elle ressent le besoin de la retrouver, de la dire et de reconstruire ce volet manquant dans l'histoire de sa famille.

Je me suis vu happé par cette lecture, happé par le regard sur le Québec des années 40 et 50, happé par un parcours personnel fait de fuites, happé par la reconstitution d'une relation entre l'auteure et sa grand-mère.

Anaïs Barbeau-Lavalette conclut : Tu ne pourras plus t'enfuir.

jeudi 6 juillet 2017

La conjuration des imbéciles - John Kennedy Toole

Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. [J.K.T.]
Permettez-moi d'utiliser ici le troisième droit du lecteur tel qu'il a été formulé par Daniel Pennac dans Comme un roman, celui de ne pas finir un livre.  Pennac établissait qu'il y a trente-six mille raisons d'abandonner un roman avant la fin. C'est l'une ou plusieurs de ces trente-six mille qui me portent ici à mettre de côté cette lecture. Je n'ai pas l'impression d'avoir perdu mon temps, mais il me semble qu'après avoir lu près de la moitié de ce roman, j'en ai vu l'essentiel et sa mécanique, bien qu'originale, sombre allègrement dans le répétitif. J'avais mis beaucoup (trop?) d'espoir dans la découverte de cet auteur disparu avant la publication de son seul roman. Plusieurs critiques et la préface même m'annonçaient une tumultueuse et gargantuesque tragi-comédie humaine, je n'y ai lu qu'une série de situations absurdes autour d'un personnage absolument déplaisant, misogyne, raciste et imbu de lui-même, une suite de tableaux qui sont, d'une certaine façon bien écrit, mais qui prennent leur source dans ce qui m'apparaissait être un humour collégien attardé. Cela ne m'a pas satisfait et la poursuite d'une telle lecture aurait été beaucoup plus pénible que le sentiment bizarre d'échec qu'entraîne la mise de côté de ce livre.
Les États-Unis ont besoin d'un peu de théologie et de géométrie, d'un peu de goût et de décence. [J.K.T.]