mardi 31 janvier 2017

Romanesque - Tonino Benacquista

Jadis ces amants-là, après une nuit vagabonde, jetaient un dernier regard sur le monde encore assoupi, comme s'ils en avaient la charge. [T.B.]
Tonino Benacquista nous convie dans ce roman à un voyage à travers le temps, à travers l'espace, à travers les époques, à travers les territoires tout en investissant l'âme humaine, l'amour fou, la passion inexplicable et inexpliquée et les réactions que cela provoque chez ceux et celles qui en sont témoins. Roman ou conte? Théâtre ou réalité? Légende ou rumeur?

Quoi qu'il en soit, Benacquista s'aventure ici dans un genre où il n'a pas ou peu laissé sa trace. Sa plume prend, il me semble, une tournure inhabituelle. Ses phrases présentent un arrondi que je ne lui connaissais pas. Cela m'a pris plusieurs pages pour me faire à l'idée, pour me plonger dans cet univers qui se moque de la ligne du temps, pour m'investir de l'argument et me confier aux volontés de l'auteur qui ne cherche qu'à raconter. Mais cela a fonctionné, la magie a opéré, j'y ai cru et j'ai conclu cette lecture en suivant haletant la virée passionnelle hors du temps et du commun d'un couple.
Le réel vacille lentement vers un autre temps, celui du conte, où tout peut advenir, où tout est accepté, même l'extravagant, on y vient pour ça, le réel attend dehors, tapi, interdit d'entrée, les spectateurs en sont hors d'atteinte. [T.B.]

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 Sur Rives et dérives, à propos de Benacquista, on trouve:

Benacquista
Tonino
Homo erectus 

samedi 28 janvier 2017

Vertiges - Fredric Gary Comeau

Une gare. Plus précisément, une petite gare dans une grande ville. [F.G.C.]
Vertiges est un roman choral, un roman qui suit plusieurs axes, plusieurs vies, plusieurs parcours. Lors de sa lecture, j'ai eu l'occasion d'entendre Christian Vézina dans un clip radiophonique s'intitulant La synchronicité (à la première chaîne de Radio-Canada. J'ai trouvé une parenté très particulière avec ma lecture. Était-ce là une manifestation de cette synchronicité?
Elle ne pense pas à ce qu'elle est en train d'écrire. Elle laisse simplement son poignet et ses doigts danser comme ils le veulent. [F.G.C.]
Le français, c'est une lumière de fin d'après-midi dans une cathédrale gothique pendant un récital de clavecin.  [F.G.C.]
On lit Vertiges par petites bouchées, par de petites incursions dans des cheminements qui semblent se profiler en parallèle vers l'horizon. On est confronté à des questionnements, à des pulsions, à des vertiges. On est confronté à des tranches de vie qui se superposent et se construisent devant nous pour créer un univers propre à l'auteur, un univers ancré dans la poésie du réel.
Il se soûlera seul sur les syllabes de son texte émergeant. [F.G.C.]
Le soleil se couche quelque part dans le monde. [F.G.C.]

dimanche 22 janvier 2017

Le pigeon - Patrick Süskind

[Archives Décembre 1990]
Lorsque Jonathan eut ainsi compris que l'essence de la liberté humaine consistait en la jouissance d'un w-c à l'étage et qu'il jouissait, lui, de cette liberté essentielle, il fut envahi d'un sentiment de profonde satisfaction. [P. S.]
C'aurait pu s'appeler «Éloge de la médiocrité». Voilà une journée dans la vie d'un homme ordinaire vivant les moments les plus exaltants de médiocrité que l'on puisse imaginer.

Et pourtant, on se reconnait dans ce Jonathan Noël. On a chacun, je crois, notre quantum de médiocrité et Süskind nous le renvoie en pleine figure en une caricature aussi grotesque que pleine de réalisme.


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Sur Rives et dérives, à propos de Patrick Süskind, on peut lire aussi ;

Süskind
Patrick
La contrebasse 

jeudi 19 janvier 2017

L'usage du monde - Nicolas Bouvier, illustrations de Thierry Vernet

« Ce matin, soleil éclatant, chaleur; je suis monté dessiner dans les collines.»  [N.B.]
Je ne sais pas avec exactitude quel est l'élément qui a fait que je ne me suis pas senti interpellé comme j'aurais pu le croire par ce classique de la littérature de voyage. Pourtant, il m'avait été chaudement recommandé, il a été maintes fois décrit comme un carnet de voyage exceptionnel, il fait partie de la bibliothèque idéale du voyageur. En ces jours où de larges contingents de peuples vivent l'errance et sont confrontés au contact de l'autre, L'usage du monde, cette description d'un voyage vers la Turquie, l'Iran et l'Afghanistan accompli en 1953 par deux jeunes suisses, aurait dû susciter mon intérêt. 
Un bonheur fourbu nous faisait taire. Partout craquaient des ramures. Le monde était rempli d'arbres. [N.B.]
Est-ce la langue, la tournure des phrases, le style? Je l'ai pensé pendant un certain temps. Est-ce le sentiment que j'avais à la lecture que l'auteur conservait une distance inexplicable face à ce qu'il décrivait? Est-ce l'amalgame de petits moments, la suite de petits événements qui, à la limite, semblent indépendants? Je ne verrais pas pourquoi puisque mes lectures récentes en sont imprégnées et cela ne me gêne aucunement. Et puis, plus investi dans les derniers chapitres qui ont profité de moments de lecture intensive, je peux dire que j'en garde tout de même un souvenir positif.
Mais voilà, il y a les mouches! J'aurai longtemps vécu sans savoir grand-chose de la haine. Aujourd'hui j'ai la haine des mouches. [N.B. dans un long passage exalté à propos des mouches d'Asie]
En toute probabilité, je n'ai pas lu L'usage du monde au bon moment et dans des conditions qui m'auraient permis de l'apprécier à sa juste valeur. C'est malheureux.
Ici, prendre son temps est le meilleur moyen de n'en pas perdre. [N.B.]

dimanche 15 janvier 2017

La succession - Jean-Paul Dubois

Ce furent des années merveilleuses. [J.-P.D.]
Quel bonheur de retrouver le personnage récurrent de Jean-Paul Dubois qui s'incarne ici en un médecin décrocheur du nom de Paul Katrakilis qui vit à Miami sa passion pour la Cesta Punta. Paul appartient à une famille dysfonctionnelle. Il en devient le dernier membre vivant après le suicide quelque peu insolite d'Adrian, son père, médecin également. C'est cet événement qui le ramènera à contrecoeur dans la maison familiale et son Toulouse natal. De là émergeront de nouvelles réflexions sur sa vie, sur son parcours, sur les êtres qu'il a côtoyés, sur l'ombre qui plane sur sa famille. Il portera encore un regard désabusé sur la vie et sur ses contemporains. C'est ce regard mélancolique de Dubois qu'on retrouve avec sourire dans les pensées de Katrakilis.

La prose de Dubois me séduit encore et toujours.
J'ai lu qu'à 2% de CO2 dans l'air, la respiration devient plus ample. À 4%, elle s'accélère. À 10%, on transpire, des tremblements apparaissent et la vue se brouille. À 15%, on perd connaissance et ensuite, au-delà de 20%, le coeur s'arrête, la respiration avec lui, et toute la mémoire des joies, des odeurs, des sentiments, des habitudes, les clés de la voiture, l'heure de la montre, les résultats sportifs, toutes ces choses qui nous relient au monde, tout cette splendide médiocrité qui fait une vie, tout cela s'arrête définitivement. [J.-P.D.]
Et parfois mon oncle se glissait dans ma mémoire pour me rappeler que dans la vie, il n'existait pas de marche arrière. [J.-P.D.]
 Au moment où j'étais sur le point d'identifier le Jardin des Plantes tout proche de chez moi, l'Airbus amorça un virage sur la gauche, effaçant d'un coup d'aile l'histoire de ma jeunesse. [J.-P.D.]
 ...écouter la sonorité si distincte que peut produire la voix des gens heureux.  [J.-P.D.]
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Sur Rives et dérives, à propos de Jean-Paul Dubois, on peut lire aussi :


Dubois
Jean-Paul
Kennedy et moi
Dubois
Jean-Paul
La vie me fait peur 
Dubois
Jean-Paul
Le cas Sneijder 
Dubois
Jean-Paul
Une vie française 

mardi 10 janvier 2017

Les mathématiques dans l'ensemble - Yasmina Liassine

[Archives Septembre 2003]
L'étude des mathématiques est une occupation inutile peut-être, mais du moins parfaitement bénigne et innocente. [G.H.Hardy]
L'ouvrage de Yasmina Liassine déborde de citations délicieuses, de ponts entre les mathématiques et les arts, de visions larges et humaines des mathématiques, de regards vulgarisés sur la science mathématique. Yasmina Liassine illustre sa publication de toiles, de gravures, de peintures qui ont un lien qui ne soit pas du premier degré avec les mathématiques. On citera ici Queneau, Tardieu, Perec, Victor Hugo, Voltaire, mais aussi Fermat, Bourbaki, Hilbert, Platon. Ce serait un magnifique petit recueil à livrer dans le cadre d'un cours de culture mathématique.

mercredi 4 janvier 2017

Au péril de la mer - Dominique Fortier

La première fois que je l'ai vu, j'avais treize ans, un âge dans les limbes entre l'enfance et l'adolescence, alors qu'on sait déjà qui l'on est mais qu'on ignore si on le deviendra jamais. [D.F.]
En vérité, j'avais peur, comme chaque fois qu'on revient sur les lieux de son enfance, de les trouver diminués, ce qui signifie de deux choses l'une : ou bien ils ne nous étaient apparus grands que parce que nos yeux étaient petits, ou bien nous avions perdu en route la faculté d'être ébloui, deux constatations également accablantes. [D.F.]
Nous sommes devant un texte qui se situe entre le roman historique et le carnet d'écriture, entre l'aventure séculaire du Mont-Saint-Michel et l'entreprise de sa mise sur papier en forme éditée, entre l'histoire des manuscrits de la bibliothèque montoise et celle d'un cahier qui prend forme et s'étale sous la pluie. C'est l'amour des livres et de leur liberté qui unit ces deux contes, ces deux narrations, celle d'un peintre devenu copiste au Mont-Saint-Michel et celle d'une narratrice qui, aujourd'hui, en raconte l'histoire au travers celle de l'abbaye et de son sriptorium. C'est à un périple poétique que nous convie Dominique Fortier, un parcours dans les siècles du Mont-Saint-Michel, de ses diverses constructions et fonctions. J'ai bien aimé la suivre dans cette expérience.


J'ai adoré et je me promets bien sûr de lire également Du bon usage des étoiles.
Mais en vérité, il ne bâtissait pas avec de la pierre, il construisait entre les pierres. Sous la croix aux bras écartés comme la vergue d'un mât de misaine, les pierres ne servaient qu'à encadrer l'essentiel : la lumière, qui déferlait en vagues dorées dans la nef, à la fois église et navire. [D.F.]
Ainsi, pour entendre les livres, il ne suffisait pas de savoir déchiffrer les lettres, il fallait aussi savoir lire ce qui n'était pas écrit. [D.F.] 
En croyant parler des autres on ne parle que de soi-même et qui pense faire le portrait d'une église ou d'une pomme se trouve encore à dessiner son propre visage sur le papier. [D.F.]