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dimanche 28 juin 2026

Échafaudages, squelettes et patrons de couturière : essai sur la littérature à contraintes au Québec - Dominique Raymond

Qui a dit : «Parfois j'opte pour des contraintes. Travailler avec des contraintes, c'est comme se baigner dans la mer au lieu de se baigner dans la piscine : la contrainte ouvre un espace, dans l'immensité de la langue, et nous force à trouver notre point d'ancrage, notre focus.»? Raymond Queneau? Georges Perec? Le dernier membre coopté de l'Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo)? Que nenni. Il s'agit de l'autrice québécoise Nicole Brossard. [D.R.]

J'étais curieux de voir comment pouvait être traitée par une approche analytique la présence de la littérature à contraintes au Québec. J'étais bien conscient que celle-ci existait; j'en avais perçu les éclats, ici et là, au fil de mes lectures. Cependant, j'ai été surpris de la diversité des formes que cela a pu prendre dans l'évolution de la littérature québécoise, surpris de la présence marquée de ces écrits contraints, surpris que l'écriture à contraintes au Québec puisse avoir été décelée aussi tôt qu'au début du XXe siècle. En effet, dans les années 1910-1920, un mouvement s'amorce en réaction aux régionalistes, partisans d'une littérature nationale ancrée dans la tradition, la religion et le conformisme. Cette opposition est formée de celles et ceux qui ont été appelés les exotiques parce qu'ils font la promotion de l'ailleurs, de l'art sans frontières et qu'ils cherchent à éveiller la curiosité des lecteurs et à leur ouvrir de nouveaux univers. Ces exotiques seront regroupés notamment autour d'une revue sur les arts, Le Nigog. On y trouve des articles d'analyse, mais aussi des créations faisant place au formalisme, au sonnet et au pastiche. On pourrait presque les qualifier de plagiaires par anticipation, selon le concept élaboré par les oulipiens. 

Ce qui frappe dans l’essai de Dominique Raymond, c’est qu’elle ne cherche pas à organiser tout cela selon une progression linéaire. Au contraire : elle se méfie de la chronologie. L’objet même de son essai, la littérature à contraintes, résiste à cette mise en ordre. On y trouve trop de discontinuités, trop de surgissements isolés, trop de liens fragiles.

D’où ce choix d’une approche qui observe le phénomène en lui-même en des moments précis, sans rechercher systématiquement à en tracer l'évolution ou l'origine. Plutôt que de narrer une trajectoire, l'autrice cartographie; elle isole des « points d’ancrage », des zones où quelque chose se produit : la ’Pataphysique, le formalisme, la machine. Trois régimes, trois manières de penser et de pratiquer l’écriture, la lecture, l’édition. Trois façons, aussi, de rendre visible ce qui, autrement, risquerait de demeurer diffus, presque imperceptible.

La lecture d'Échafaudages, squelettes et patrons de couturière modifiera peut-être la façon dont j'aborde la littérature québécoise. Cela aura permis de rendre perceptible ce qui, jusque-là, restait en marge ou passait inaperçu. Cela m'a ainsi ouvert tout un pan que je ne soupçonnais pas au sein du corpus littéraire québécois.

Un éminent professeur à qui j'expliquais la recherche que j'entamais m'a dit, sur un ton sans appel: «Il n'y a rien. Vous perdez votre temps. La littérature à contraintes n'existe pas au Québec.» Au moment d'écrire ces lignes, je crois pouvoir modestement affirmer qu'il avait tort. [D.R.]

 

mardi 23 juin 2026

L'œuvre posthume de Thomas Pilaster - Éric Chevillard

La question restera posée : doit-on ou non publier après sa mort les œuvres inédites d'un écrivain à tort ou à raison tenu pour important, lorsqu'il n'a pas exprimé de vœu en ce sens? [É.C.]

Le dispositif imaginé par Chevillard ne tranche pas la question posée en exergue. Il la reprend plutôt, et la complique d'un cran. Sous couvert d'édition critique, on nous donne à lire l'œuvre posthume de Thomas Pilaster, accompagnée des commentaires de son ami et exécuteur littéraire, Marc-Antoine Marson, poète de son état. Là où l’on s’attendrait à un appareil critique bienveillant, voire louangeur, Marson s’emploie à miner systématiquement l’auteur qu’il prétend servir. Son amitié proclamée s’avère être un étrange alibi : il multiplie les attaques, soulignant les « faiblesses évidentes et les grossières maladresses » de Pilaster, son absence de style, ses redondances et l'inutilité de ses écrits, allant jusqu'à conseiller de ne s'attarder que sur ses propres notes plutôt que sur le texte annoté. On devine que l’acharnement dissimule une histoire plus complexe qu’une simple rivalité entre écrivains.

Vous ne trouverez ni Pilaster ni Marson dans aucun dictionnaire des écrivains : Chevillard les a inventés de toutes pièces, jusqu'à leur prêter cette dispute posthume qui n'aura jamais lieu que dans cette fiction. Le procédé n'est pas neuf. On pense à Pierre Ménard chez Borges, ou encore, à ce Hugo Vernier que Perec faisait surgir dans Le Voyage d'hiver. Toutefois, Chevillard pousse l'astuce un peu plus loin : ici, l'appareil critique en vient à détruire l'œuvre qu'il est censé éclairer. Le lecteur ne sait plus trop à qui se fier, et la question posée en ouverture, loin d'être résolue, se déplace : ce n'est plus Pilaster qu'il faut juger, mais Marson.

Que j'aime, décidément, ces procédés qui font intervenir des apocryphes fictionnels dans une mise en abyme littéraire.

Plus souvent, beaucoup plus souvent comme un elfe dans un magasin de porcelets. [É.C.]
Sujet. Imaginer une biobibliographie d'écrivain à partir des quatre mots suivants : raie, mont, rousse, aile. [É.C.]

Il est mort serein. - On le serait à moins. [É.C.]

Quel est le sexe des angles? [É.C.]

Quand on passe sans interruption d'un livre à l'autre, il faut un moment pour que l'œil - dont la pupille doit alors se rétracter ou se dilater - et l'esprit s'accoutument aux phrases du second. Nous le lisons d'abord comme nous lisions celles du premier et l'illusion que nous avons changé ni de livre ni d'auteur, quelles que soient leurs différences, peut persister durant plusieurs pages. [É.C.]

La littérature de premier jet, c'est bien, à condition de viser la corbeille. [É.C.]

La rumeur qui monte des cours de récréation - ces sifflets, ces clameurs, ce cri perçant tout à coup - est la même partout depuis toujours, exactement, c'est la même bande-son qu'on diffuse, il faudra me prouver le contraire. [É.C.]
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Éric

La nébuleuse du crabe

18/03/2019

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Le désordre azerty

17/11/2021

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Oreille rouge

12/08/2025

samedi 20 juin 2026

Les sciences sous ma loupe - Yves Gingras

Depuis les années 1950, nous vivons dans un monde de plus en plus techno-scientifique. [...] Tout comme la capacité de lire et d'écrire est devenue au XIXe siècle une condition de la participation éclairée de tout citoyen dans une société démocratique et a mené à l'école obligatoire, on ne peut de nos jours douter qu'une culture scientifique minimale est nécessaire pour porter un regard avisé sur les décisions que doivent prendre les gouvernements et les entreprises en matière de développement scientifique et surtout technologique. [Y.G.]
Comme pour chacun de ses essais destinés au grand public, je n'ai pas hésité longtemps avant de me plonger dans ce nouveau recueil d'Yves Gingras. J'ai lu la plupart de ses ouvrages de vulgarisation au fil des années et, chaque fois, j'en ressors comblé. Gingras possède ce rare talent d’exposer des concepts complexes de manière limpide. Il ne cherche pas à convaincre à tout prix ; il prépare plutôt le terrain, ce terreau propice à l’émergence d’une réflexion approfondie et d’une véritable analyse critique.

Gingras réunit ici soixante-dix textes qu'il qualifie lui-même de « critique de science » - un genre qu'il a développé dans la presse française et québécoise et qu'il revendique comme l'équivalent, pour les sciences, de ce que la critique culturelle pratique depuis longtemps à l'égard des œuvres artistiques. L'idée centrale : si l'on peut apprécier et discuter une critique de cinéma ou de littérature, on devrait pouvoir, de la même manière, apprécier une analyse critique des pratiques scientifiques - une analyse « qui vise non seulement à mieux comprendre la manière dont les scientifiques en arrivent à établir des connaissances robustes mais aussi à en évaluer leurs limites. »

Les textes sont regroupés sous de grands thèmes - sciences et méthodes, sciences et société, modes de production des savoirs, rhétoriques de l'excellence et sciences et culture - et abordent des questions aussi variées que : qu'est-ce que la science? Comment la production et la validation des savoirs scientifiques se déroulent-elles ? Quels sont les défis actuels pour la recherche dans un contexte où le moralisme, le relativisme et le dogmatisme religieux semblent regagner du terrain?

C'est exactement dans ce type de textes que se révèle, à mon avis, tout le talent pédagogique de Gingras. Il nous amène à penser notre rapport à la science. Dans un monde saturé d’actualités scientifiques, de promesses technologiques et d’annonces spectaculaires, Gingras invite à ralentir, à interroger, à douter de manière éclairée.  C'est d'ailleurs le but qu'il poursuit explicitement : en conclusion de l'ouvrage, il en appelle à un scepticisme sain, tant à l'égard des scientifiques eux-mêmes qu'à l'égard de leurs productions. Il a la capacité à rendre visible ce qui, souvent, reste implicite : les biais, les exagérations, les glissements de sens qui accompagnent la diffusion du savoir scientifique dans l'espace public. 

On ressort de cette lecture mieux armé pour naviguer dans cet univers où science, technologie et société s'entrecroisent sans cesse.

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Histoire des sciences

30/04/2018

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L’impossible dialogue, Sciences et religions 

17/05/2016

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Les dérives de l’évaluation de la recherche 

03/08/2014

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Sociologie des sciences 

25/12/2013

mardi 5 mai 2026

Ces spectres agités - Louis Hamelin


Au début, ce ne fut qu'un mot dans la bouche de Pierre, une autre histoire de conquête dans la bouche de Pierre-Coeur-de-Pierre. 
[L.H.]

Nous sommes à la charnière des années 80 et 90, dans un quartier désavantagé de Montréal, un Montréal des marges et des lendemains qui déchantent, dans un logement qui donne vue sur la prison Parthenais. Trois colocataires y partagent le quotidien : Vincent, que Pierre perçoit déjà comme l’auteur du Grand Roman québécois ; Pierre lui-même ; et Pietr, un immigrant polonais à la consommation télévisuelle imposante. Un personnage ambigu vient troubler cet équilibre fragile : Dorianne, figure incertaine, dont on ne sait s'il s'agit d'une femme fatale et vampirique ou d'une âme délabrée que le vin consume.

Dans l’interaction de ces personnages, le roman brosse un portrait convaincant d’une époque fiévreuse traversée de désillusions. Il capte quelque chose de l’air du temps, en transmet la tension, l’inquiétude, les élans parfois confus, ainsi que les fantômes idéologiques qui hantent cette génération.

Pourtant, cette lecture m’a aussi laissé un sentiment de lourdeur. L’écriture m’est apparue plus laborieuse, moins souple que dans les œuvres plus récentes de l’auteur. Comme si le désir de tout dire, de cerner une époque, des idéologies, des parcours individuels, finissait par lester le texte, porté par un lyrisme trop présent. Là où Les crépuscules de la Yellowstone avançait avec une forme de fluidité, Ces spectres agités progresse parfois à pas lents, dans une écriture encore en train de se chercher, souffrant quelquefois d'un excès de souffle.

C’est peut-être le lot de certains premiers romans : écrits dans l'urgence, ils contiennent souvent une énergie brute que les œuvres de la maturité sauront discipliner.

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Hamelin

Louis

Les crépuscules de la Yellowstone

27/05/2023


lundi 13 avril 2026

Je sommes plusieurs - Pierre Bayard

Chacun sait que la lecture d'un livre peut modifier sa vie, voire celle d'un grand nombre de personnes. [P.B.]

Je suis un lecteur assidu de Pierre Bayard, ce psychanalyste qui enseigne la littérature et aborde les œuvres de façon toujours singulière. Bayard relit, déplace, déplie : il réinterprète les textes, les fait revivre selon d’autres critères, y cherche ce qu’aucun autre n’y avait songé, les projette dans un autre temps ou en imagine une fin alternative. Ses essais sont autant de relectures que d’expériences de pensée, où la littérature devient un terrain de jeu intellectuel sans cesse recommencé.

Mais Pierre Bayard est-il vraiment ce « je » qui parle dans ses essais ? Peut-on supposer que l’auteur et le narrateur soient une seule et même personne dans l’ensemble de sa bibliographie ? Le titre même de cet ouvrage, Je sommes plusieurs, semble nous inviter à en douter. Le « je » de Bayard — comme celui de l’auteur, du narrateur, du lecteur — serait d’emblée pluriel.

Dans ce livre, Bayard propose de substituer au Moi freudien, conçu comme une instance unique traversée de conflits, la théorie des personnalités multiples. Il ne s’agit plus d’un moi divisé, mais de plusieurs moi coexistant, parfois sans se connaître. Cette hypothèse lui permet de relire certaines œuvres et certaines figures d’auteurs comme l’expression de personnes distinctes habitant un même individu. De L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de mister Hyde de Stevenson à Ajar/Gary, de la filmographie éclatée de Clint Eastwood à l'autrice d'Histoire d'O, Bayard déploie son modèle dans plusieurs sphères. Fernando Pessoa s’impose également comme une référence incontournable : ses hétéronymes, dotés de leur style, de leur biographie et de leur vision du monde, ne seraient pas des masques, mais de véritables sujets, chacun porteur de son œuvre propre.

Bayard est toujours surprenant dans sa manière d’aborder la littérature ; il l’est encore ici. Il en vient même à avancer que la vie en société serait plus simple, peut-être plus apaisée, si chacun acceptait les personnalités qu’il abrite, en les nommant, en leur laissant une place, en leur permettant de dialoguer entre elles plutôt que de prétendre à une unité factice.

Étonné, je l’ai été, une fois de plus. Mais je dois aussi reconnaître que je n’ai pas éprouvé autant de plaisir à cette lecture qu’à celle d’autres opus de Bayard. Peut-être parce que l’hypothèse déplace moins radicalement le regard porté sur les œuvres que ne le faisaient certaines de ses « fictions théoriques » précédentes. Voilà donc une lecture qui questionne davantage qu’elle n’enchante, et qui, peut-être, nous laisse avec cette impression persistante que, même lorsque nous lisons seuls, nous ne sommes jamais tout à fait un.

[...] ce que [Freud] appelle l'«inquiétante étrangeté», [est] un sentiment déstabilisant qui surgit en nous quand quelque chose de familier devient soudainement inquiétant. [P.B.] 

Un ouvrage consacré aux personnalités multiples ne pouvait faire l'impasse sur l'auteur le plus connu parmi tous ceux qui ont parlé de cette question, et ce au point de finir par en devenir l'incarnation, l'écrivain portugais Fernando Pessoa. [P.B.]

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Bayard

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Comment parler des faits qui ne se sont pas produits

09/05/2021

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05/02/2020

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Comment parler des livres que l’on n’a pas lus?

13/06/2009

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Pierre

Et si les œuvres changeaient d’auteur?

07/10/2019

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Il existe d’autres mondes

20/07/2017

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Le hors-sujet : Proust et la digression

07/09/2022

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Le plagiat par anticipation

08/11/2023

Bayard

Pierre

Le Titanic fera naufrage

26/09/2020


dimanche 5 avril 2026

Octaèdre - Julio Cortázar

Encore heureux que ce soit Ramos et pas un autre médecin, avec lui il y a toujours eu comme un pacte. [J.C.]

Je me suis engagé dans la lecture d’Octaèdre en espérant beaucoup. Amateur de nouvelles, et déjà séduit par l’inventivité de Cronopes et fameux, j’espérais retrouver chez Cortázar cette liberté de ton, cette fantaisie presque musicale. Le recueil m’a surpris autrement. Huit nouvelles, comme les huit faces du solide platonicien, chacune orientée différemment dans l’espace littéraire : huit voix, huit climats, huit manières d’habiter le réel. Cette diversité m’a d’abord déstabilisé. La voix de Cortázar semble se réinventer d’un texte à l’autre, au point que j’ai parfois eu l’impression de lire huit auteurs distincts.

Pourtant, un fil secret relie ces récits. On y retrouve ce qui semble faire la marque cortazarienne : l’irruption du fantastique au cœur du quotidien, la capacité de transfigurer un détail concret en événement poétique, l’attention portée à l’insolite caché sous le geste le plus banal. 

Un plan du métro de Paris enserre dans son squelette mondianesque, dans ses branches rouges, jaunes, bleues et noires, une surface vaste mais limitée de tentacules étendus [...][J.C.]

Cette image du plan du métro transmuté en organisme vivant, un arbre aux pseudopodes colorés parcouru de flux humains qui se croisent et se perdent, illustre la façon qu'a Cortázar d'observer le monde et de le cartographier en révélant les forces secrètes qui l'animent.

Octaèdre est donc un livre multiple, parfois déroutant, mais qui trouve sa cohérence dans sa manière de faire vibrer le réel. Chaque nouvelle constitue un axe d’un même projet: celui d’un écrivain qui cherche, par le détour du fantastique, à saisir l’étrangeté du monde et la beauté des instants où quelque chose bascule. 




dimanche 29 mars 2026

Pour un paquet de Player's - Daniel Grenier

Le parc pour enfants se trouvait à moins de cinq cents mètres du bungalow qu'on avait d'abord visité, ensuite convoité et finalement acheté, sis au sud-est de la petite communauté de Stepford, une agglomération des Cantons-de-l'Est dont l'agence immobilière nous avait assuré qu'elle était florissante. [D.G.]

Pour un paquet de Player's est, à première vue, un roman. Cependant, il porte en lui certains des codes de la nouvelle — ce n'est pas un hasard : Grenier a construit ce texte en s’inspirant d'une nouvelle qu'il avait déjà publiée, Les hommes de Stepford. Cette filiation se retrouve dans la précision de la narration, dans l'économie des moyens, dans la façon dont chaque détail prend son importance.

Le décor est celui d'une petite communauté des Cantons-de-l'Est, lisse, tranquille, presque trop. On pense à un lieu fictif où la perfection dissimule quelque chose d'obscur — Grenier revendique d'ailleurs le clin d'œil au roman d'Ira Levin, Les femmes de Stepford. Grégoire, le narrateur, arrive là avec Murielle, sa conjointe enceinte. Ils cherchent un nid, un ancrage, la promesse d'un commencement. Ce que Grégoire cherche aussi, sans toujours se l'avouer, c'est à être admis. Appartenir. Être reconnu par ces hommes qui semblent partager une connivence ancienne, une fraternité dont il ne connaît pas encore les codes ni le prix. Ce besoin d'appartenance, Grenier le décrit avec une subtilité qui rend Grégoire à la fois sympathique et inquiétant. On le suit, on l'accompagne, et c'est ce qui rend le malaise efficace.

On se sentait rapidement chez soi, à Stepford. La solidarité semblait une valeur commune, avec l'entraide. Notre toile se tissait tranquillement. Je reconnaissais des visages familiers un peu partout. Dans les boutiques, dans les restaurants. On me saluait. On m'appelait par mon prénom. [D.G.]

L'étrange, pourtant, se faufile. Dans la deuxième partie du roman, quelque chose se dérègle, non pas dans le décor, qui reste aussi lisse qu'avant, mais dans le regard que Grégoire pose sur lui. Une paranoïa s'installe, diffuse, difficile à nommer. Les regards des autres hommes changent de sens, les silences deviennent éloquents, les gestes ordinaires se chargent d'une arrière-pensée. Grégoire commence à douter, de ce qu'on lui cache, de ce qu'il a accepté sans le voir, peut-être de lui-même. Grenier amène cette bascule avec beaucoup de maîtrise : rien n'éclate, tout se fissure.

En ville, on continuait à me sourire et à m'adresser la parole, dans le stationnement du centre commercial, dans les restaurants où j'allais. Je sentais une distance se créer, subtilement, mais j'avais l'impression qu'elle venait de moi, de mon malaise personnel. J'étais à blâmer, pas eux. [D.G.]

On n'est pas devant un roman à thèse. Les questions sur le couple, sur le passé qui refait surface quand on croyait l'avoir enfoui, sur les compromis que l'on fait pour appartenir à quelque chose, ces questions émergent naturellement du récit. La narration à la première personne, au « je », y contribue. On est enfermé dans la vision de Grégoire, avec tout ce que cela implique d'angles morts.

Grenier maintient un ton qui tient le lecteur en éveil, quelque part entre le malaise discret et la curiosité. 

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Daniel

La solitude de l’écrivain de fond, Notes sur Wright Morris et l’art de la fiction

10/03/2017

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L’année la plus longue

24/09/2016

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Malgré tout on rit à Saint-Henri

23/12/2015



lundi 9 mars 2026

Lévesque / Trudeau : Leur jeunesse, notre Histoire - Jean-François Lisée

Ils sont tous là, dans une chambre de l’hôtel Mont-Royal, à Montréal, coin Peel et Maisonneuve. Tous : René Lévesque, Pierre Elliott Trudeau, Jean Marchand, Gérard Pelletier, quelques autres, peut-être. L’histoire, en cette soirée de mai 1960, passe les plats. [J.F.L.]

Jean‑François Lisée ouvre sa double biographie sur cet épisode où il aurait été question d’un ralliement au Parti libéral du Québec de Jean Lesage, figure centrale de la Révolution tranquille. Or, c’est plutôt la fin de ce premier tome qui ramène le lecteur à cette rencontre. Avant ce moment particulier, Lisée nous fait traverser la jeunesse de deux personnages majeurs de l’histoire politique québécoise et nous plonge dans la trame politico‑sociale qui façonne leur parcours.

L’un des intérêts du livre est de montrer à quel point les trajectoires de Trudeau et de Lévesque, souvent présentées comme opposées, sont pourtant issues de préoccupations communes : l’avenir du Canada français, la modernisation du Québec, la place de l’État dans la société. Mais leurs réponses à ces défis divergent. Toutefois, on sera surpris de découvrir les idées nationalistes que défendait alors Trudeau, son rêve d’un putsch pour instaurer un État catholique et autoritaire — la Laurentie — inspiré en partie par Mussolini. On apprendra que, de son côté, Lévesque était profondément pessimiste quant à l’avenir du peuple canadien‑français, hanté par la crainte d’un effacement culturel.

Lisée parvient à inscrire les moments de vie de ces deux hommes dans un contexte riche, nuancé et bien documenté. Il parvient à faire sentir les tensions d’une époque où le Québec hésite entre tradition et modernité, entre attachement au passé et désir d’émancipation. Le récit, nourri d’archives, de correspondances et de témoignages, éclaire non seulement les personnalités de Trudeau et de Lévesque, mais aussi les forces profondes qui ont façonné le Québec moderne.

La plus grande réussite de Lisée est probablement d'avoir montré que l’histoire collective se joue également dans les hésitations, les contradictions et les ambitions de ceux qui la portent. 

vendredi 27 février 2026

Doux dément - Gilles Archambault

Jamais je n'aurais pensé vivre si vieux. Quand on veut m'être agréable, on me félicite de mon état de santé. Bon pied bon œil. C'est ce qu'on croit. Ou souhaite croire. Depuis un moment, j'ai l'impression de survivre à l'homme que j'ai été. [G.A.]

Dès les premières lignes, Archambault installe un mélange de lucidité et de fragilité qui caractérise Doux dément. On y retrouve une voix familière : un timbre discret, pudique et honnête.

Le genre littéraire qu'il est convenu d'appeler autofiction a depuis les dernières années le vent en poupe. De nombreux romans se réclamant de ce genre ou étiquetés comme tels par les critiques se sont trouvés à l'avant lors des dernières rentrées littéraires. Cependant, je ne me sens pas a priori attiré par cette tendance. Je m'imagine parfois, fort probablement à tort, que cela découle d'un manque d'imagination, qu'une certaine paresse amène l'auteur à se choisir comme personnage. Et pourtant, je ne compte plus le nombre d'œuvres de ce type que j'ai pris plaisir à lire. Une grande partie du corpus littéraire de Gilles Archambault pourrait être dite autofictionnelle et je ne m'en plains pas, bien au contraire.

Doux dément s’inscrit clairement dans cette veine. Je me suis plongé sans retenue dans ce roman où la frontière entre l’auteur et le narrateur est si poreuse qu'elle en devient accessoire. Ils partagent un nom, des amis, une nostalgie commune, mais se distinguent par les méandres de leurs expériences. Archambault joue sur les écarts, les glissements, les zones d’ombre où la fiction s’invite dans la mémoire. L'auteur utilise ce ton unique, cette voix douce-amère qui transforme le banal en émotion. Doux dément est un livre qui ne fait pas de bruit, mais j'ai trouvé un grand plaisir dans sa lecture. Archambault confirme, une fois de plus, qu’il est maître dans l’art du récit intimiste et qu’il sait transmettre des confidences qui éclairent autant qu’elles troublent.

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Archambault 

Gilles 

À peine un petit air de jazz 

Archambault 

Gilles 

En toute reconnaissance, Carnet de citations plutôt littéraires 

Archambault 

Gilles 

L’ombre légère  

Archambault 

Gilles 

Qui de nous deux ?