mardi 6 janvier 2026

Satie - Patrick Roegiers

Éric Satie n’avait pas un bon souvenir de sa petite enfance. Il était né à Honfleur, à 9 heures du matin, le 17 mai 1866, l’année où Gustave Courbet peignait L’Origine du monde, aussi illustre que La Joconde. [P.R.]

Dans ce roman, Patrick Roegiers s’empare de la figure d’Erik Satie et en joue. Je suis entré dans ce récit en sachant bien qu’il ne s’agissait pas d’une biographie au sens strict, mais plutôt d’une fiction libre, d'un portrait réinventé, la réécriture d'un parcours. Mais la liberté prise fait parfois en sorte que la narration se perd. Roegiers exagère les manies de Satie, multiplie les clins d’œil et les jeux de mots comme des acrobaties. L’excentricité du compositeur, déjà suffisamment singulière, se voit amplifiée au point de devenir un procédé.

Dans ces pages, on perçoit Satie comme une silhouette que l’on voudrait suivre, mais le texte nous en détourne sans cesse par des artifices d’écriture. Le quotidien, qui pourrait être un lieu d’intimité, devient un prétexte à accumuler des détails, parfois charmants, souvent superflus.

Il reste, bien sûr, quelques éclats : une atmosphère, un geste, une phrase qui soudain touche juste. L’ensemble, toutefois, peine à me convaincre. À force de vouloir rendre hommage à l’homme aux parapluies, Roegiers semble l’avoir enfermé dans une caricature élégante, mais peut-être un peu vide. Je suis donc resté à distance, ne pouvant m'empêcher de comparer ce texte à mes bons souvenirs de deux autres œuvres qui me semblent supérieures : Les parapluies d'Erik Satie de Stéphanie Kalfon et Le gentleman de velours : Vie et presque mort d'Erik Satie de Richard Skinner. 

Quiconque habite une tour est un touriste. [Erik Satie] 

Satie avait le sens des chiffres et des mathématiques. Les nombres, qui comptent tant dans la musique, étaient une façon de comprendre la vie et ils avaient beaucoup d’influence d’un point de vue artistique. [P.R.] 

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Kalfon

Stéphanie

Les parapluies d’Érik Satie

24/06/2019

Skinner

Richard

Le gentleman de velours : Vie et presque mort d’Erik Satie

14/01/2025


 

vendredi 2 janvier 2026

L'invention de Morel - Adolfo Bioy Casares

Aujourd'hui dans cette île, s'est produit un miracle.
[A.B.C.]

C'est un article à propos des liens qu'a pu entretenir Georges Perec avec l'écriture de l'argentin Adolfo Bioy Casares qui m'a mené à la lecture de ce classique de la littérature fantastique qu'est L'invention de Morel. L'article de Shuichiro Shiotsuka publié dans Perec, l'œuvre-monde, Cahiers Georges Perec 14, montre que l'auteur oulipien avait dans sa bibliothèque le roman de Casares et que des passages en sont réécrits dans son roman lipogrammatique, La disparition. Il n'en fallait pas plus pour me convaincre de m'y plonger et je n'ai pas été déçu.

Casares nous transporte dans un univers clos, où tout se déroule sur une île apparemment déserte que le narrateur, un fugitif, a atteinte. Sur cette île censée être inhabitée, il découvre un jour des personnes qui y vivent, qui y dansent et qui nagent dans une piscine. Il les observe discrètement, sans se faire remarquer, et finit par éprouver une attirance ou un sentiment amoureux pour l’une d’entre elles, Faustine. Mais celle-ci, semble l’ignorer, comme s'il était invisible. On comprendra plus tard que c'est l'invention de Morel qui se joue ainsi du narrateur. Cette invention, une machine à simuler l'existence, permet de projeter dans le décor de l'île des images vivantes des protagonistes, des hologrammes perfectionnés, des « images extraites des miroirs, parfaitement synchronisées avec les sons, la résistance au toucher, la saveur, les odeurs, la température ». Le roman se situe sur la frontière mince entre le réel et l'anormal, entre les aléas d'une vie réglée sur les marées et les comportements programmés et répétitifs des images animées sous la lumière des deux soleils. Le narrateur, en voulant rejoindre Faustine, aspire à devenir lui-même une dérive : une image qui flotte éternellement dans le temps de l'île, déconnectée de la réalité et du temps qui passe.

Voilà une lecture dont on ne revient pas intact, hanté que l'on peut être par l'idée que, quelque part entre deux soleils, nos simulacres continuent de danser.

Je vécus alors un de ces moments où les héros eux-mêmes connaissent la peur. [A.B.C.]

mardi 30 décembre 2025

La république de Kafka - Louis St-Pierre

On commence le récit comme il se doit, avec une de ces scènes aguicheuses dont on ne comprend rien à rien, mais où l'excitation - générée par une sursimulation visuelle et soutenue par une musique industrielle synthétisée - est à son comble : dans l'eau. [L.S.-P.]
Voici une œuvre qui fait appel à Kafka dans une réflexion sur la bureaucratie, l’absurde, le pouvoir et surtout la désinformation, une réflexion transposée dans un contexte contemporain qui ne cherche pas à imiter l'écrivain praguois. C'est sûrement un roman qu'il est difficile à cerner, à placer dans une catégorie, mais n'est-ce pas là une caractéristique de l'originalité ?

Louis St-Pierre, réalisateur de son état, s’est rendu à Prague pour y tourner un documentaire sur l’industrie du tourisme et son exploitation de la vie et de l’œuvre de Kafka. Cela lui a fourni de la matière pour l’argument de ce premier roman. En effet, son personnage principal, documentariste, est invité dans une résidence artistique à Prague par une obscure fondation. L'intention avouée serait de lui faire tourner un long métrage documentaire sur l'auteur de La Métamorphose. Pour cela, il est doté d'une petite équipe et bien encadré dans ses aspirations de vérité. C'est en empruntant dans une large mesure le langage et les codes cinématographiques que se déroule ce récit ponctué de péripéties qui brouillent le rapport au réel que tente de maintenir le narrateur. On aura ainsi droit à des extraits de scénarios, des références à un documentaire sur Asbestos, des séquences commentées et annotées du document qu'il tente de tourner. Au cœur d'une désinformation soutenue, le narrateur avance dans Prague et dans son projet comme dans un labyrinthe qui se reconfigure à mesure qu’il tente de le comprendre. Son projet de film, déjà fragile, s'effrite peu à peu. Il doute de son sujet, de sa méthode, de sa capacité à saisir son environnement. Et c’est précisément dans ces hésitations que le roman trouve sa force. Si le questionnement autour du rapport à la vérité se situe au centre du roman, celui-ci ne propose toutefois pas une critique frontale de la désinformation : il en montre plutôt les effets intimes et insidieux. Ne sommes-nous pas tous un peu citoyens d'une république de l'absurde ?

L'horloge astronomique ne ressemble à rien d'autre en ce bas monde. Sa face complexe - bleu firmament, traversée d'aiguilles fines - comporte plusieurs cadrans imbriqués inscrivant dans sa circonférence des signes astrologiques (Gémeaux, Poissons, Balance, ...) qui, par leur multitude, rendent impossible tout déchiffrement. En arrière-plan se révèlent des lignes - les arcs célestes de la lune et du soleil - dont les origines et destinations débordent du cadre de leur inscription. Et tout autour - comme ici-bas, au pied de la tour - figurent des personnages mythiques : les apôtres du Christ, la faucheuse armée de son sablier, des anges et des bêtes sauvages, encerclent le temps qui passe. [L.S.-P.]

mercredi 17 décembre 2025

À tout prix - Marc Ménard

Cette nuit, l'oncle Arthur a rendu l'âme. [M.M.]

Après Un automne noir et rouge et Para bellum, vient le printemps 1937, toujours à Montréal, une ville qui s’agite, une ville où les voix ouvrières, les espoirs et les colères se mêlent. Marc Ménard nous entraîne à nouveau dans les pas de Stanislas, un personnage pris dans un tourbillon d’événements qui le dépassent : la disparition d’un mentor, la visite d’André Malraux, la grève des midinettes, le retour d’un ennemi, les hésitations d’une maîtresse, le rêve de Paris qui scintille et le tumulte de la guerre d'Espagne.

Le récit oscille entre l’intime et l’historique. Les grandes secousses sociales, la grève et les clameurs ouvrières ne servent pas seulement de toile de fond : elles traversent les personnages, les obligent à se définir, à choisir, à se perdre parfois. Stanislas demeure un homme en devenir, pris dans les contradictions de son époque. Ménard excelle à faire sentir la fragilité des convictions face aux secousses du réel, à montrer comment une vie peut être infléchie par les mouvements sociaux, par les rencontres imprévues et les spectres du passé.  

À tout prix vient clore le cycle de cette trilogie qui s'exprime dans la turbulence sociale d'une époque montréalaise que je connaissais trop peu. Ménard me l'aura fait redécouvrir à travers les états d'âme, les réflexions et les hésitations de Stanislas.  

[Le livre] que je suis en train de lire s'intitule Voyage au bout de la nuit, d'un certain Louis-Ferdinand Céline. Je me suis discrètement informé autour de moi, et on m'a répondu que c'était un facho antisémite fanatique. Dommage, j'essaie de faire la part des choses, de distinguer l'homme de l'écrivain, car c'est tout un livre. Il y a plein de mots que je ne comprends pas, de l'argot français dont j'essaie de deviner le sens, mais quelle plume! Je n'ai jamais rien lu de pareil, c'est comme s'il avait inventé un nouveau langage, une façon révolutionnaire de décrire le monde. [M.M.]

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Ménard

Marc

Para bellum

23/10/2025

Ménard

Marc

Un automne rouge et noir

29/07/2025


 

dimanche 23 novembre 2025

Vie et mort de Vernon Sullivan - Dimitri Kantcheloff

Reprenons depuis le début.
1946, donc.
Le 25 juin, pour être précis.
C'est un mardi et Boris Vian s'emploie à quelque activité à l'Office Professionnel des Industries et des Commerces du Papier et du Carton. [D.K.] 
Vernon Sullivan, cet écrivain américain, auteur de polars sulfureux, est une créature de Boris Vian, un pseudonyme qui aura permis à ce dernier de publier, en se prétendant traducteur, quelques romans noirs qui se démarquaient par le style de ceux qu'il avait publiés sous son nom. Dimitri Kantcheloff nous offre donc le récit de cette aventure qui débute par un pari. La France d'après-guerre est alors sous le charme de culture américaine, de sa musique et de ses écrivains. Vian, découragé par l'insuccès de son roman poétique L'écume des jours, gage alors avec son éditeur qu'il peut, en dix jours, écrire un best-seller américain, un pastiche de roman noir, une histoire de vengeance sur fond de ségrégation raciale. Il lui en faudra quinze. Mais, au-delà de l’anecdote, ce qui se joue est une véritable mise en scène de l’identité littéraire, une comédie de masques où l’auteur se dédouble et se perd.

Le succès est immédiat, mais il entraîne son cortège de scandales. J’irai cracher sur vos tombes choque par sa crudité, attire la censure et finit par mener Vian devant les tribunaux. Le procès, relaté par Kantcheloff, devient un théâtre où l’on juge autant le livre que l'époque, où l’on tente d'encadrer l’imaginaire et de rappeler l’écrivain à ses responsabilités, comme si la fiction devait rendre des comptes. Vian, contraint de défendre un texte qu’il avait voulu pastiche, se retrouve pris au piège de son propre artifice. Le pseudonyme Sullivan, né d’un pari, se transforme en fardeau : il incarne le succès autant que la condamnation.

Vie et mort de Vernon Sullivan raconte ainsi une époque où la littérature pouvait encore déclencher des tempêtes. Vian, poète touche-à-tout, aura trouvé dans Sullivan un double qui l’a propulsé, mais aussi détruit. Kantcheloff exprime habilement cette dualité avec une plume vive, et nous rappelle que, derrière le scandale, il y a toujours un homme qui écrit et qui doute.

Et se rappelant soudain une activité urgente – un rendez-vous professionnel, l’écriture d’un article ou quelque dîner mondain, allez savoir –, il s’excuse de devoir quitter si vite son vieil ami, salue celui-ci d’une tape dans le dos et s’en va à grandes enjambées vers la sortie du jardin, riant à l’idée – et au bon mot – d’avoir laissé derrière lui, Raymond penaud. [D.K.]