mardi 3 février 2026

Perec, l'œuvre-monde, Cahiers Georges Perec no 14 - Raoul Delemazure et al.

Écrivain polygraphe, artiste multidimensionnel, auteur «intertextualiste», homme curieux de tout ou presque, membre d'un «groupe-monde», l'Oulipo, Perec dispose effectivement dans son œuvre les germes d'un devenir élargi, le pré-forme aux relais de toutes sortes tout comme il le constitue en relais polymorphe. [R.Delemazure]

J’ai savouré cette lecture pendant un long moment. J’ai étalé ma plongée dans ce volume des Cahiers Georges Perec sur plusieurs mois, laissant chaque article infuser avant de poursuivre. C'est une lecture exigeante, certes, mais combien agréable pour un amateur tel que moi. L’ensemble explore les influences littéraires de Perec, les diverses formes d’intertextualité qui traversent son œuvre, ainsi que les échos qu’elle suscite dans le monde, le monde des auteurs qu’il cite, imite ou convoque, mais aussi celui de celles et ceux, aux quatre coins du globe, qui ont trouvé dans son écriture une inspiration, une étincelle ou un déclencheur — consciemment ou non, postérieurement ou antérieurement à ladite œuvre.

Ce numéro s’inscrit pleinement dans une perspective comparatiste, attentive à la réception internationale de Perec, à son rayonnement, à son influence et à sa postérité dans la littérature transnationale. C’est une belle manière de revisiter des lectures qui m’avaient déjà transporté, en les éclairant par de nouvelles pistes, des approches de littérature comparée et des références à des écrivains du monde entier.

On découvre d’abord les influences de la littérature mondiale dans l’œuvre de Perec : les emprunts, les citations, les jeux d’écriture, le voyage de Bartlebooth, l’« englès » perecquien, l’aventure yougoslave, ou encore la présence du Japon dans La Vie mode d’emploi. On lit avec joie les rapports qu’a établis Perec avec des écrivains étrangers — Sterne, Joyce, Kafka, Stevo, Bioy Casares ou, bien sûr, Calvino.

Avec autant de plaisir, on se laisse ensuite entraîner vers les filiations perecquiennes dans la littérature mondiale : Auster, Murakami, Cortázar et la tradition argentine, ou encore les résonances de Perec dans la littérature québécoise. Bien que les liens de parenté ne soient pas toujours manifestes, ce catalogue abondant m’a offert un vaste horizon de lectures à explorer.

Ma pile de livres à lire s’en est trouvée enrichie… d’une manière presque déraisonnable.

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08/10/2023

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Cahiers Georges Perec, no 13, La Disparition, 1969-2019 : un demi-siècle de lectures

11/06/2021

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Georges Perec ou la littérature au singulier pluriel 

06/01/2015

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30/05/2010

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Espèces d’espaces

05/06/2017

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Georges

Georges Perec

16/02/2010

Perec

Georges

Georges Perec en dialogue avec l’époque et autres entretiens

01/09/2023

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L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation

15/03/2009

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10/02/2016

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Georges

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22/08/2019

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Georges

Penser / classer 

30/05/2016

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Petit traité invitant à la découverte de l’art subtil du go

23/03/2025

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Georges

Tentative d’épuisement d’un lieu parisien

09/07/2018

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13/06/2020

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Georges

Un homme qui dort

02/10/2016


mardi 27 janvier 2026

70 bis, Entrée des artistes - Patrick Modiano, Christian Mazzalai

Il y a quelques mois, nous étions devant le 70 bis rue Notre-Dame-des-Champs quand nous avons surpris une Américaine essayant d'ouvrir la grille qui donne sur la rue.
[P.M.]

Christian Mazzalai et Patrick Modiano ont voulu faire ressurgir la bouillonnante vie artistique de ce coin de Montparnasse où, pendant plus d’un siècle, se sont succédé peintres, poètes et écrivains venus à Paris pour participer à l’élan créateur. À la manière de Modiano, leur projet s’appuie sur des archives : dessins, photographies, fragments d’histoire arrachés au passé. On y croise Monet, George Sand, Rodin, Picasso et bien d’autres. Mais ce sont aussi des créateurs anonymes qui, le temps d’une saison ou davantage, ont occupé l’un des ateliers du 70 bis ou des immeubles voisins. Difficile de ne pas être frappé par la densité d’artisans de l’imaginaire ayant fait pèlerinage rue Notre‑Dame‑des‑Champs, de 1850 à 1960 et même au‑delà. Toutefois, les figures, célèbres ou anonymes, passent, défilent, sans que le livre parvienne vraiment à leur donner corps. 

Modiano a toujours construit son œuvre sur le souvenir, la mémoire, les archives et les parcelles de passé. Pourtant, il manque ici, à mon sens, l’élément personnel : cet alter ego modianesque qui, d’ordinaire, se fait narrateur en quête de réminiscences, d’images imprécises, d’un passé jamais tout à fait clair, jamais tout à fait limpide, baigné dans un Paris enveloppé de brume.

70 bis, Entrée des artistes demeure ainsi un objet littéraire singulier, à la frontière de l’essai, du récit, du roman et de l’album illustré — un défi d’écriture où Modiano semble s’effacer pour laisser parler les lieux.

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

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Accident nocturne

18/05/2022

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24/08/2015

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vendredi 23 janvier 2026

Petits travaux pour un palais - Laszlo Krasznahorkai

Je n'ai rien à voir avec leur fameux écrivain, et pourtant on m'a enquiquiné toute ma vie avec ça, simplement parce qu'on porte le même nom et qu'on a deux ou trois trucs en commun, c'est toujours la même chose, les gens adorent chercher à créer des liens de parenté, et ils y arrivent toujours, qu'ils aillent au diable! [...] [L.K.]

J’ai lu Petits travaux pour un palais de László Krasznahorkai, auteur hongrois devenu en 2025 lauréat du Nobel de littérature, un livre écrit dans une forme si singulière qu’elle semble n’être qu’un seul souffle, un souffle que le narrateur — un petit bibliothécaire obstiné — dépose dans une syntaxe ample, hypnotique, presque incantatoire, un petit bibliothécaire qui nourrit un rêve insensé, celui de transformer la bibliothèque en un palais, une Bibliothèque Éternellement Fermée, gardée comme un trésor afin que les livres dûment indexés qu’elle renferme ne soient jamais empruntés à la légère par des lecteurs susceptibles de troubler leur repos, un petit bibliothécaire dont le nom, herman melvill, ne diffère que d’une lettre de celui de l’auteur de Moby-Dick, et dont il suit les pas dans Manhattan, à la manière de Malcolm Lowry avant lui, ou encore de l’architecte Lebbeus Woods, tous trois conscients que le langage naturel de la réalité du monde n’est autre que la catastrophe, qu’elle surgisse de la nature ou des hommes, et l’écriture ensorcelante de ces carnets nous entraîne dans le projet palatial de melvill, dans ses méditations menées à la New York Public Library à l’insu — croyait-il — de sa hiérarchie, ou dans ses déambulations dans le Lower Manhattan, malgré ses pieds plats, ou plutôt son affaissement de la cheville, ou plus exactement de l’arche interne du pied, jusqu’à ce qu’il tombe sur l’édifice du 33 Thomas Street, ce bloc brutaliste qui pourrait bien être l’écrin idéal pour accueillir la Bibliothèque Éternellement Fermée dont il rêve, un rêve qui se déploie tout au long de ces Petits travaux pour un palais, dont la syntaxe sans point final n’a rien de rébarbatif, et le lecteur que je suis s’est laissé envoûter par ce long monologue que melvill entretient avec ses carnets, au point d’être convaincu d’entreprendre bientôt la lecture de Guerre et guerre du même auteur.

[...] l'art, même moi je le sais, n'a rien d'un charme opérant à travers des objets matériels ou spirituels, merde alors ! excusez-moi, l'art ne se manifeste pas dans un objet, ce n'est pas un phénomène esthétique, ni un message, il n'y a aucun message, l'art est seulement relié à la beauté, sans se confondre avec la beauté, et il ne se réduit pas à un charme, on peut même dire qu'à sa façon, il le refoule, par conséquent ce n'est pas dans un livre, dans une sculpture, dans une peinture, dans la danse ou dans la musique qu'il faut le chercher, quand on parle d'art, il n'est pas du tout question de ça, en fait, il ne faut pas le chercher, puisqu'on le reconnaît dès qu'il est là, et ainsi de suite, car en présence de l'art, comment dire, il règne une atmosphère exceptionnelle dans un espace donné, et cela peut-être provoqué par un livre, une sculpture, une peinture, une danse, une musique, mais également par un homme [...] [L.K.] 

[...] je dois changer mes semelles orthopédiques assez souvent, des semelles orthopédiques pour pieds plats, ce qui est parfaitement ridicule, non ? on a beau expliquer qu'on n'a pas les pieds plats mais un affaissement de la cheville, mieux encore, de l'arche interne du pied, rien à faire, les gens simplifient les choses, et celui qui souffre d'affaissement de la cheville, plus exactement de l'arche interne du pied, se retrouve à devoir marcher avec des semelles orthopédiques pour pieds plats, qu'ils aillent au diable! [...] [L.K.]

lundi 19 janvier 2026

Hotline - Dimitri Nasrallah

À deux heures moins cinq, je vérifie l'allure de mon visage dans les murs de miroirs du lobby de l'immeuble, ajuste ma veste, retouche mon rouge, puis entre dans l'ascenseur, direction sixième étage. [D.N.]

Publié en 2022, Hotline de Dimitri Nasrallah est un roman qui appartient à une catégorie de livres en apparence modestes, mais qui aborde des thèmes importants et graves : l’exil, la perte, la pauvreté, la difficulté de s’adapter à un nouvel environnement. Il raconte l’arrivée de Muna Heddad à Montréal au milieu des années 1980, après avoir fui la guerre civile libanaise avec son fils. Dans cette ville nouvelle, où tout semble trop vaste, trop froid, trop rapide, Muna tente de reconstruire une vie. Diplômée en enseignement, mais invisible aux yeux du marché du travail, elle accepte un emploi de téléphoniste dans une entreprise de régimes minceur, un travail répétitif et précaire où sa voix devient son seul outil et son seul refuge. Autour d’elle, la ville se présente comme un territoire étranger et froid. Le roman suit un parcours d’intégration semé d’obstacles, où chaque journée est une tentative de trouver sa place dans un pays qui ne sait pas encore la reconnaître. Rien n’est simple, rien n’est immédiat : ni la langue, ni les gestes du quotidien, ni même la manière de se comporter face au froid.

Le roman se déroule au rythme des difficultés du quotidien : un manteau trop léger, un parcours dans les couloirs souterrains, des locaux sans fenêtre, des autobus qu'on prend en comptant nos pièces de monnaie, les revers dans la recherche d'un logement. À travers ces obstacles, Muna tente de continuer à croire à une forme de dignité : préparer le repas, accompagner son fils, chercher dans la ville un futur qui ne soit pas seulement une succession de sacrifices. Et, en arrière-plan, il y a encore la guerre laissée derrière, le mari absent, la peur de ne pas offrir mieux à son fils. Tout cela fait de Hotline une sorte de portrait en clair-obscur de l'expérience migrante, un portrait qui touche.


mardi 6 janvier 2026

Satie - Patrick Roegiers

Éric Satie n’avait pas un bon souvenir de sa petite enfance. Il était né à Honfleur, à 9 heures du matin, le 17 mai 1866, l’année où Gustave Courbet peignait L’Origine du monde, aussi illustre que La Joconde. [P.R.]

Dans ce roman, Patrick Roegiers s’empare de la figure d’Erik Satie et en joue. Je suis entré dans ce récit en sachant bien qu’il ne s’agissait pas d’une biographie au sens strict, mais plutôt d’une fiction libre, d'un portrait réinventé, la réécriture d'un parcours. Mais la liberté prise fait parfois en sorte que la narration se perd. Roegiers exagère les manies de Satie, multiplie les clins d’œil et les jeux de mots comme des acrobaties. L’excentricité du compositeur, déjà suffisamment singulière, se voit amplifiée au point de devenir un procédé.

Dans ces pages, on perçoit Satie comme une silhouette que l’on voudrait suivre, mais le texte nous en détourne sans cesse par des artifices d’écriture. Le quotidien, qui pourrait être un lieu d’intimité, devient un prétexte à accumuler des détails, parfois charmants, souvent superflus.

Il reste, bien sûr, quelques éclats : une atmosphère, un geste, une phrase qui soudain touche juste. L’ensemble, toutefois, peine à me convaincre. À force de vouloir rendre hommage à l’homme aux parapluies, Roegiers semble l’avoir enfermé dans une caricature élégante, mais peut-être un peu vide. Je suis donc resté à distance, ne pouvant m'empêcher de comparer ce texte à mes bons souvenirs de deux autres œuvres qui me semblent supérieures : Les parapluies d'Erik Satie de Stéphanie Kalfon et Le gentleman de velours : Vie et presque mort d'Erik Satie de Richard Skinner. 

Quiconque habite une tour est un touriste. [Erik Satie] 

Satie avait le sens des chiffres et des mathématiques. Les nombres, qui comptent tant dans la musique, étaient une façon de comprendre la vie et ils avaient beaucoup d’influence d’un point de vue artistique. [P.R.] 

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Kalfon

Stéphanie

Les parapluies d’Érik Satie

24/06/2019

Skinner

Richard

Le gentleman de velours : Vie et presque mort d’Erik Satie

14/01/2025