vendredi 23 janvier 2026

Petits travaux pour un palais - Laszlo Krasznahorkai

Je n'ai rien à voir avec leur fameux écrivain, et pourtant on m'a enquiquiné toute ma vie avec ça, simplement parce qu'on porte le même nom et qu'on a deux ou trois trucs en commun, c'est toujours la même chose, les gens adorent chercher à créer des liens de parenté, et ils y arrivent toujours, qu'ils aillent au diable! [...] [L.K.]

J’ai lu Petits travaux pour un palais de László Krasznahorkai, auteur hongrois devenu en 2025 lauréat du Nobel de littérature, un livre écrit dans une forme si singulière qu’elle semble n’être qu’un seul souffle, un souffle que le narrateur — un petit bibliothécaire obstiné — dépose dans une syntaxe ample, hypnotique, presque incantatoire, un petit bibliothécaire qui nourrit un rêve insensé, celui de transformer la bibliothèque en un palais, une Bibliothèque Éternellement Fermée, gardée comme un trésor afin que les livres dûment indexés qu’elle renferme ne soient jamais empruntés à la légère par des lecteurs susceptibles de troubler leur repos, un petit bibliothécaire dont le nom, herman melvill, ne diffère que d’une lettre de celui de l’auteur de Moby-Dick, et dont il suit les pas dans Manhattan, à la manière de Malcolm Lowry avant lui, ou encore de l’architecte Lebbeus Woods, tous trois conscients que le langage naturel de la réalité du monde n’est autre que la catastrophe, qu’elle surgisse de la nature ou des hommes, et l’écriture ensorcelante de ces carnets nous entraîne dans le projet palatial de melvill, dans ses méditations menées à la New York Public Library à l’insu — croyait-il — de sa hiérarchie, ou dans ses déambulations dans le Lower Manhattan, malgré ses pieds plats, ou plutôt son affaissement de la cheville, ou plus exactement de l’arche interne du pied, jusqu’à ce qu’il tombe sur l’édifice du 33 Thomas Street, ce bloc brutaliste qui pourrait bien être l’écrin idéal pour accueillir la Bibliothèque Éternellement Fermée dont il rêve, un rêve qui se déploie tout au long de ces Petits travaux pour un palais, dont la syntaxe sans point final n’a rien de rébarbatif, et le lecteur que je suis s’est laissé envoûter par ce long monologue que melvill entretient avec ses carnets, au point d’être convaincu d’entreprendre bientôt la lecture de Guerre et guerre du même auteur.

[...] l'art, même moi je le sais, n'a rien d'un charme opérant à travers des objets matériels ou spirituels, merde alors ! excusez-moi, l'art ne se manifeste pas dans un objet, ce n'est pas un phénomène esthétique, ni un message, il n'y a aucun message, l'art est seulement relié à la beauté, sans se confondre avec la beauté, et il ne se réduit pas à un charme, on peut même dire qu'à sa façon, il le refoule, par conséquent ce n'est pas dans un livre, dans une sculpture, dans une peinture, dans la danse ou dans la musique qu'il faut le chercher, quand on parle d'art, il n'est pas du tout question de ça, en fait, il ne faut pas le chercher, puisqu'on le reconnaît dès qu'il est là, et ainsi de suite, car en présence de l'art, comment dire, il règne une atmosphère exceptionnelle dans un espace donné, et cela peut-être provoqué par un livre, une sculpture, une peinture, une danse, une musique, mais également par un homme [...] [L.K.] 

[...] je dois changer mes semelles orthopédiques assez souvent, des semelles orthopédiques pour pieds plats, ce qui est parfaitement ridicule, non ? on a beau expliquer qu'on n'a pas les pieds plats mais un affaissement de la cheville, mieux encore, de l'arche interne du pied, rien à faire, les gens simplifient les choses, et celui qui souffre d'affaissement de la cheville, plus exactement de l'arche interne du pied, se retrouve à devoir marcher avec des semelles orthopédiques pour pieds plats, qu'ils aillent au diable! [...] [L.K.]

lundi 19 janvier 2026

Hotline - Dimitri Nasrallah

À deux heures moins cinq, je vérifie l'allure de mon visage dans les murs de miroirs du lobby de l'immeuble, ajuste ma veste, retouche mon rouge, puis entre dans l'ascenseur, direction sixième étage. [D.N.]

Publié en 2022, Hotline de Dimitri Nasrallah est un roman qui appartient à une catégorie de livres en apparence modestes, mais qui aborde des thèmes importants et graves : l’exil, la perte, la pauvreté, la difficulté de s’adapter à un nouvel environnement. Il raconte l’arrivée de Muna Heddad à Montréal au milieu des années 1980, après avoir fui la guerre civile libanaise avec son fils. Dans cette ville nouvelle, où tout semble trop vaste, trop froid, trop rapide, Muna tente de reconstruire une vie. Diplômée en enseignement, mais invisible aux yeux du marché du travail, elle accepte un emploi de téléphoniste dans une entreprise de régimes minceur, un travail répétitif et précaire où sa voix devient son seul outil et son seul refuge. Autour d’elle, la ville se présente comme un territoire étranger et froid. Le roman suit un parcours d’intégration semé d’obstacles, où chaque journée est une tentative de trouver sa place dans un pays qui ne sait pas encore la reconnaître. Rien n’est simple, rien n’est immédiat : ni la langue, ni les gestes du quotidien, ni même la manière de se comporter face au froid.

Le roman se déroule au rythme des difficultés du quotidien : un manteau trop léger, un parcours dans les couloirs souterrains, des locaux sans fenêtre, des autobus qu'on prend en comptant nos pièces de monnaie, les revers dans la recherche d'un logement. À travers ces obstacles, Muna tente de continuer à croire à une forme de dignité : préparer le repas, accompagner son fils, chercher dans la ville un futur qui ne soit pas seulement une succession de sacrifices. Et, en arrière-plan, il y a encore la guerre laissée derrière, le mari absent, la peur de ne pas offrir mieux à son fils. Tout cela fait de Hotline une sorte de portrait en clair-obscur de l'expérience migrante, un portrait qui touche.


mardi 6 janvier 2026

Satie - Patrick Roegiers

Éric Satie n’avait pas un bon souvenir de sa petite enfance. Il était né à Honfleur, à 9 heures du matin, le 17 mai 1866, l’année où Gustave Courbet peignait L’Origine du monde, aussi illustre que La Joconde. [P.R.]

Dans ce roman, Patrick Roegiers s’empare de la figure d’Erik Satie et en joue. Je suis entré dans ce récit en sachant bien qu’il ne s’agissait pas d’une biographie au sens strict, mais plutôt d’une fiction libre, d'un portrait réinventé, la réécriture d'un parcours. Mais la liberté prise fait parfois en sorte que la narration se perd. Roegiers exagère les manies de Satie, multiplie les clins d’œil et les jeux de mots comme des acrobaties. L’excentricité du compositeur, déjà suffisamment singulière, se voit amplifiée au point de devenir un procédé.

Dans ces pages, on perçoit Satie comme une silhouette que l’on voudrait suivre, mais le texte nous en détourne sans cesse par des artifices d’écriture. Le quotidien, qui pourrait être un lieu d’intimité, devient un prétexte à accumuler des détails, parfois charmants, souvent superflus.

Il reste, bien sûr, quelques éclats : une atmosphère, un geste, une phrase qui soudain touche juste. L’ensemble, toutefois, peine à me convaincre. À force de vouloir rendre hommage à l’homme aux parapluies, Roegiers semble l’avoir enfermé dans une caricature élégante, mais peut-être un peu vide. Je suis donc resté à distance, ne pouvant m'empêcher de comparer ce texte à mes bons souvenirs de deux autres œuvres qui me semblent supérieures : Les parapluies d'Erik Satie de Stéphanie Kalfon et Le gentleman de velours : Vie et presque mort d'Erik Satie de Richard Skinner. 

Quiconque habite une tour est un touriste. [Erik Satie] 

Satie avait le sens des chiffres et des mathématiques. Les nombres, qui comptent tant dans la musique, étaient une façon de comprendre la vie et ils avaient beaucoup d’influence d’un point de vue artistique. [P.R.] 

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Kalfon

Stéphanie

Les parapluies d’Érik Satie

24/06/2019

Skinner

Richard

Le gentleman de velours : Vie et presque mort d’Erik Satie

14/01/2025


 

vendredi 2 janvier 2026

L'invention de Morel - Adolfo Bioy Casares

Aujourd'hui dans cette île, s'est produit un miracle.
[A.B.C.]

C'est un article à propos des liens qu'a pu entretenir Georges Perec avec l'écriture de l'argentin Adolfo Bioy Casares qui m'a mené à la lecture de ce classique de la littérature fantastique qu'est L'invention de Morel. L'article de Shuichiro Shiotsuka publié dans Perec, l'œuvre-monde, Cahiers Georges Perec 14, montre que l'auteur oulipien avait dans sa bibliothèque le roman de Casares et que des passages en sont réécrits dans son roman lipogrammatique, La disparition. Il n'en fallait pas plus pour me convaincre de m'y plonger et je n'ai pas été déçu.

Casares nous transporte dans un univers clos, où tout se déroule sur une île apparemment déserte que le narrateur, un fugitif, a atteinte. Sur cette île censée être inhabitée, il découvre un jour des personnes qui y vivent, qui y dansent et qui nagent dans une piscine. Il les observe discrètement, sans se faire remarquer, et finit par éprouver une attirance ou un sentiment amoureux pour l’une d’entre elles, Faustine. Mais celle-ci, semble l’ignorer, comme s'il était invisible. On comprendra plus tard que c'est l'invention de Morel qui se joue ainsi du narrateur. Cette invention, une machine à simuler l'existence, permet de projeter dans le décor de l'île des images vivantes des protagonistes, des hologrammes perfectionnés, des « images extraites des miroirs, parfaitement synchronisées avec les sons, la résistance au toucher, la saveur, les odeurs, la température ». Le roman se situe sur la frontière mince entre le réel et l'anormal, entre les aléas d'une vie réglée sur les marées et les comportements programmés et répétitifs des images animées sous la lumière des deux soleils. Le narrateur, en voulant rejoindre Faustine, aspire à devenir lui-même une dérive : une image qui flotte éternellement dans le temps de l'île, déconnectée de la réalité et du temps qui passe.

Voilà une lecture dont on ne revient pas intact, hanté que l'on peut être par l'idée que, quelque part entre deux soleils, nos simulacres continuent de danser.

Je vécus alors un de ces moments où les héros eux-mêmes connaissent la peur. [A.B.C.]

mardi 30 décembre 2025

La république de Kafka - Louis St-Pierre

On commence le récit comme il se doit, avec une de ces scènes aguicheuses dont on ne comprend rien à rien, mais où l'excitation - générée par une sursimulation visuelle et soutenue par une musique industrielle synthétisée - est à son comble : dans l'eau. [L.S.-P.]
Voici une œuvre qui fait appel à Kafka dans une réflexion sur la bureaucratie, l’absurde, le pouvoir et surtout la désinformation, une réflexion transposée dans un contexte contemporain qui ne cherche pas à imiter l'écrivain praguois. C'est sûrement un roman qu'il est difficile à cerner, à placer dans une catégorie, mais n'est-ce pas là une caractéristique de l'originalité ?

Louis St-Pierre, réalisateur de son état, s’est rendu à Prague pour y tourner un documentaire sur l’industrie du tourisme et son exploitation de la vie et de l’œuvre de Kafka. Cela lui a fourni de la matière pour l’argument de ce premier roman. En effet, son personnage principal, documentariste, est invité dans une résidence artistique à Prague par une obscure fondation. L'intention avouée serait de lui faire tourner un long métrage documentaire sur l'auteur de La Métamorphose. Pour cela, il est doté d'une petite équipe et bien encadré dans ses aspirations de vérité. C'est en empruntant dans une large mesure le langage et les codes cinématographiques que se déroule ce récit ponctué de péripéties qui brouillent le rapport au réel que tente de maintenir le narrateur. On aura ainsi droit à des extraits de scénarios, des références à un documentaire sur Asbestos, des séquences commentées et annotées du document qu'il tente de tourner. Au cœur d'une désinformation soutenue, le narrateur avance dans Prague et dans son projet comme dans un labyrinthe qui se reconfigure à mesure qu’il tente de le comprendre. Son projet de film, déjà fragile, s'effrite peu à peu. Il doute de son sujet, de sa méthode, de sa capacité à saisir son environnement. Et c’est précisément dans ces hésitations que le roman trouve sa force. Si le questionnement autour du rapport à la vérité se situe au centre du roman, celui-ci ne propose toutefois pas une critique frontale de la désinformation : il en montre plutôt les effets intimes et insidieux. Ne sommes-nous pas tous un peu citoyens d'une république de l'absurde ?

L'horloge astronomique ne ressemble à rien d'autre en ce bas monde. Sa face complexe - bleu firmament, traversée d'aiguilles fines - comporte plusieurs cadrans imbriqués inscrivant dans sa circonférence des signes astrologiques (Gémeaux, Poissons, Balance, ...) qui, par leur multitude, rendent impossible tout déchiffrement. En arrière-plan se révèlent des lignes - les arcs célestes de la lune et du soleil - dont les origines et destinations débordent du cadre de leur inscription. Et tout autour - comme ici-bas, au pied de la tour - figurent des personnages mythiques : les apôtres du Christ, la faucheuse armée de son sablier, des anges et des bêtes sauvages, encerclent le temps qui passe. [L.S.-P.]