samedi 26 septembre 2020

Le Titanic fera naufrage - Pierre Bayard

L’écrivain américain Morgan Robertson n’a jamais dissimulé qu’il s’était inspiré dans son roman Futility, pour décrire l’odyssée dramatique de son navire imaginaire, le Titan, du naufrage du Titanic survenu quatorze années plus tard. [P.B.] 

Dans sa vaste entreprise d'examen anticonformiste de la littérature, des textes et des écrits, Pierre Bayard explore avec Le Titanic fera naufrage un thème qu'il avait abordé par certains égards dans Il existe d'autres mondes. Il traite pour notre plus grand plaisir des œuvres qui présentent, dans leur nature même ou dans certaines lectures qu'on peut en faire, des éléments de prospective, d'anticipation ou de prophétie, le roman Futility de Robertson faisant office d'étalon, lui qui, quatorze ans avant le fait, imaginait le naufrage d'un gigantesque navire appelé le Titan. Bayard analyse ce corpus d'œuvres visionnaires, fait la part des choses et nous livre quelques pistes pour entrevoir comment certains écrivains démontrant une sensibilité extrême ont pu saisir, à même un télescopage de la temporalité, une part de futur, comme une lueur dans les entrailles du temps. Bien sûr, notre lecture de certains écrits peut à tort leur conférer une qualité visionnaire quand on trouve un nombre qui nous apparaît élevé de coïncidences, alors que ce phénomène apparemment surprenant ne relève que du nombre considérable de cas desquels est tiré l'échantillon. Cela pourrait s'apparenter aux théories qui voient une utilisation du nombre d'or dans une somme d'œuvres picturales ou architecturales alors que c'est tout probablement le hasard qui a joué dans la proximité des proportions. Toutefois, sans parler de prophétie, Bayard accorde à certains écrivains une capacité de décrire avec un temps d'avance des évolutions et des événements qui ne sont pas encore survenus. Il serait donc fondamental, dans cet esprit, que les politiques prennent des dispositions permettant d'interpréter réellement ces anticipations et d'en tirer les conséquences. Voilà une autre contribution que la littérature de fiction pourrait offrir au monde réel.  

[...] il est temps maintenant de faire un pas de plus et d’examiner les principales théories susceptibles de rendre compte de la capacité anticipatrice de la littérature. [P.B.]

Si les écrivains ont une fonction d’éveil, c’est bien parce qu’ils acceptent de voir avec un temps d’avance ce à quoi leurs contemporains ne tiennent pas à être confrontés. [P.B.]

Comme une des aptitudes de notre esprit est, précisément, de conférer à toutes sortes de combinaisons abstraites - l’alphabet et les nombres en constituent les exemples les plus saillants -, la rencontre du monde et de notre subjectivité peut donner là de nombreux malentendus. [Gérald Bronner cité par P.B.]

La théorie selon laquelle la littérature et l’art seraient des sismographes aptes à enregistrer par moments des éclats du futur ne doit certes pas dissimuler la part que joue notre lecture dans la construction de ressemblances entre les œuvres et la réalité. [P.B.] 

Appréciation : 3,5/5

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mercredi 26 août 2020

Garage Molinari - Jean-François Beauchemin

C'était pourtant un jour de printemps, et dans les nids les oisillons perçaient leur coquille avec leurs becs de débutants. [J.-F. B.]

Garage Molinari faisait partie de ma pile à lire depuis belle lurette, je ne sais ce qui me retenait et je regrette maintenant de n'avoir pas plongé dans cet univers romanesque alors qu'il s'offrait à moi. Est-ce que j'aurais eu la même ouverture qu'aujourd'hui? Est-ce que j'aurais fait le même accueil à ce conte tout en tendresse qui ne raconte que la vie qui passe et la recherche du bonheur dans une petite famille synthétique faite de Jérôme, Joëlle la voisine de HLM, Jules qui ne grandit plus et les êtres qui tournent autour d'eux y compris une multitude d'oiseaux et d'oisillons? Est-ce que j'aurais été sensible à cette langue toute en naïveté?

De Jean-François Beauchemin, je n'avais lu que La fabrication de l'aube qui est un récit très personnel totalement d'une autre teneur. Il m'avait plu. 

Garage Molinari nous entraîne, quant à lui, dans une sphère hors du commun, hors du réel, tout en étant absolument imprégnée de vie et d'espoir avec une tournure fantaisiste. On y croise des êtres qui ont été blessés par le passé, mais dont le courage dans un drôle de quotidien permet d'explorer une voie vers la reconstruction.  J'ai de la difficulté à exprimer la joie que provoque cette lecture, mais elle est bien réelle et sentie. Je vous souhaite de la découvrir à votre tour.

En réalité autour de nous avec toute cette noirceur on ne voyait pas beaucoup l’avenir, mais Joëlle a souri quand même. [J.-F. B.]

Appréciation : 4/5 

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15/07/2018

 

mercredi 19 août 2020

Comment marchent les philosophes? - Roger-Pol Droit

Pour commencer, trouvez un balcon donnant sur la rue. Mieux vaut qu'il soit situé vers le cinquième ou sixième étage. Trop bas, il ne vous permettra pas de bien observer. Trop haut, vous risquez de ne plus discerner les détails qui comptent. [R.-P. D.]

J'avais lu avec intérêt et un sourire l'ouvrage 101 expériences de philosophie quotidienne que Roger-Pol Droit nous a déjà offert. J'étais curieux de retrouver ce philosophe et enseignant dans le contexte déambulatoire de la marche. Des péripatéticiens jusqu’à Wittgenstein en passant par Montaigne ou Diderot, l'auteur nous convie à une randonnée philosophique alliant le bâton de marche et l’itinéraire de la pensée. Il parcourt l'histoire de la philosophie en y mettant de l'avant les liens qu'on peut établir entre marche et pensée, entre déambulation et philosophie qui se trouvent dans un mouvement semblable et permanent de chutes et de redressements. Marcher, parler et penser constituent trois actes qui nous permettent d'avancer dans l'histoire et le développement de la pensée philosophique.

Ce dernier essai n'est peut-être pas aussi divertissant qu'a pu l'être les 101 expériences, mais il se présente avec la même fraicheur, la même volonté de partage et il suscite la même curiosité chez le lecteur que je suis.

Alexandre, en poursuivant une chimère, a donc rencontré un monde réel, jusqu’alors inconnu. Il n’est pas exclu que ce puisse être une définition de ce que font les philosophes. [R.-P. D.]

Il [Nietzsche] marche pour voir selon différents angles, selon plusieurs perspectives. Il explore, et nous avec lui, des dénivelées, des différences de potentiel dans le temps et l’espace. Ce pourrait être une façon d’envisager le travail des philosophes. [R.-P. D.]

Pourquoi marcher encore? Parce qu'il n'y a pas de fin au voyage des humains. Les pas d'un individu, un jour, s'arrêtent. Ceux des autres continuent. Ce qui paraît sans issue, à l'échelle de ma vie limitée, est en réalité sans fin. Infime, chaque pas. Infinie, la route. [R.-P. D.]

Appréciation : 4/5 

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dimanche 16 août 2020

Les villes de papier - Dominique Fortier

Emily est ville toute de bois blanc nichée au milieu de prairies de trèfle et d'avoine. 
[D.F.]

Découvrir un tant soit peu Emily Dickinson par les fragments de poésie en prose de Dominique Fortier, voilà un petit délice. Lorsque cela se fait dans un contexte qui permet de s'attarder sur les mots, de sentir les phrasés, d'apprécier la liberté avec laquelle l'auteure aborde la réalité, on vit alors à l'intérieur de l'imagination et de la littérature et on hume les fleurs qui accompagnaient toujours Emily. La poétesse a vécu dans un monde bien à elle, un monde qui n'existait que sur les bouts de papier recelant sa poésie, un monde qui, comme les villes fictives prenant place sur certaines cartes, n'a de réalité que sur celles-ci. Dominique Fortier nous ouvre tout en douceur et en prenant soin de respecter la tranquillité des lieux le jardin d'Emily Dickinson. À nous maintenant d'y faire nos explorations.

Dans les livres il y a d'autres livres, comme dans un palais des glaces où chaque miroir en réfléchit un second, chaque fois plus petit, jusqu'à ce que les hommes ne soient pas plus grands que des fourmis. [D.F.]
Il fait en parlant beaucoup de gestes, dont certains ne sont pas nécessaires. [D.F.]

[...] un inventaire hétéroclite qui n'était pas sans rappeler certaines des listes vertigineuses de La vie mode d'emploi. [D.F.] 

Il y a des risques à côtoyer l'infini. [D.F.]
*Il faut pour faire une prairie
Un trèfle et une abeille -
Un seul trèfle, une abeille
Et quelque rêverie.
La rêverie suffit
Si vous êtes à court d'abeilles.*
Emily Dickinson [Trad. Michel Leyris, in Esquisse d'une anthologie de la poésie américaine du XIXe siècle, Gallimard] 
Qui a besoin de Dieu quand il y a des abeilles ? [D.F.] 

J'habite une rue, deux parcs et la montagne voisine. [...] Mon Outremont est à la jonction exacte de l'an 1917 (année où a été construite ma maison) et de l'an 2017 (où j'écris ces lignes) [...]. [D.F.] 

Appréciation : 4/5 

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