Qui a dit : «Parfois j'opte pour des contraintes. Travailler avec des contraintes, c'est comme se baigner dans la mer au lieu se baigner dans la piscine : la contrainte ouvre un espace, dans l'immensité de la langue, et nous force à trouve notre point d'ancrage, notre focus.»? Raymond Queneau? Georges Perec? Le dernier membre coopté de l'Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo)? Que nenni. Il s'agit de l'autrice québécoise Nicole Brossard. [D.R.]J'étais curieux de voir comment pouvait être traitée par une approche analytique la présence de la littérature à contraintes au Québec. J'étais bien conscient que celle-ci existait; j'en avais perçu les éclats, ici et là, au fil de mes lectures. Cependant, j'ai été surpris de la diversité des formes que cela a pu prendre dans l'évolution de la littérature québécoise, surpris de la présence marquée de ces écrits contraints, surpris que l'écriture à contraintes au Québec puisse avoir été décelée aussi tôt qu'au début du XXe siècle. En effet, dans les années 1910-1920, un mouvement s'amorce en réaction aux régionalistes, partisans d'une littérature nationale ancrée dans la tradition, la religion et le conformisme. Cette opposition est formée de celles et ceux qui ont été appelés les exotiques parce qu'ils font la promotion de l'ailleurs, de l'art sans frontières et qu'ils cherchent à éveiller la curiosité des lecteurs et à leur ouvrir de nouveaux univers. Ces exotiques seront regroupés notamment autour d'une revue sur les arts, Le Nigog. On y trouve des articles d'analyse, mais aussi des créations faisant place au formalisme, au sonnet et au pastiche. On pourrait presque les qualifier de plagiaires par anticipation, selon le concept élaboré par les oulipiens.
Ce qui frappe dans l’essai de Dominique Raymond, c’est qu’elle ne cherche pas à organiser tout cela selon une progression linéaire. Au contraire : elle se méfie de la chronologie. L’objet même de son essai, la littérature à contraintes, résiste à cette mise en ordre. On y trouve trop de discontinuités, trop de surgissements isolés, trop de liens fragiles.
D’où ce choix d’une approche qui observe le phénomène en lui-même en des moments précis, sans rechercher systématiquement à en tracer l'évolution ou l'origine. Plutôt que de narrer une trajectoire, l'autrice cartographie; elle isole des « points d’ancrage », des zones où quelque chose se produit : la ’Pataphysique, le formalisme, la machine. Trois régimes, trois manières de penser et de pratiquer l’écriture, la lecture, l’édition. Trois façons, aussi, de rendre visible ce qui, autrement, risquerait de demeurer diffus, presque imperceptible.
La lecture d'Échafaudages, squelettes et patrons de couturière modifiera peut-être la façon dont j'aborde la littérature québécoise. Cela aura permis de rendre perceptible ce qui, jusque-là, restait en marge ou passait inaperçu. Cela m'a ainsi ouvert tout un pan que je ne soupçonnais pas au sein du corpus littéraire québécois.
Un éminent professeur à qui j'expliquais la recherche que j'entamais m'a dit, sur un ton sans appel: «Il n'y a rien. Vous perdez votre temps. La littérature à contraintes n'existe pas au Québec.» Au moment d'écrire ces lignes, je crois pouvoir modestement affirmer qu'il avait tort. [D.R.]

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