mardi 30 décembre 2025

La république de Kafka - Louis St-Pierre

On commence le récit comme il se doit, avec une de ces scènes aguicheuses dont on ne comprend rien à rien, mais où l'excitation - générée par une sursimulation visuelle et soutenue par une musique industrielle synthétisée - est à son comble : dans l'eau. [L.S.-P.]
Voici une œuvre qui fait appel à Kafka dans une réflexion sur la bureaucratie, l’absurde, le pouvoir et surtout la désinformation, une réflexion transposée dans un contexte contemporain qui ne cherche pas à imiter l'écrivain praguois. C'est sûrement un roman qu'il est difficile à cerner, à placer dans une catégorie, mais n'est-ce pas là une caractéristique de l'originalité ?

Louis St-Pierre, réalisateur de son état, s’est rendu à Prague pour y tourner un documentaire sur l’industrie du tourisme et son exploitation de la vie et de l’œuvre de Kafka. Cela lui a fourni de la matière pour l’argument de ce premier roman. En effet, son personnage principal, documentariste, est invité dans une résidence artistique à Prague par une obscure fondation. L'intention avouée serait de lui faire tourner un long métrage documentaire sur l'auteur de La Métamorphose. Pour cela, il est doté d'une petite équipe et bien encadré dans ses aspirations de vérité. C'est en empruntant dans une large mesure le langage et les codes cinématographiques que se déroule ce récit ponctué de péripéties qui brouillent le rapport au réel que tente de maintenir le narrateur. On aura ainsi droit à des extraits de scénarios, des références à un documentaire sur Asbestos, des séquences commentées et annotées du document qu'il tente de tourner. Au cœur d'une désinformation soutenue, le narrateur avance dans Prague et dans son projet comme dans un labyrinthe qui se reconfigure à mesure qu’il tente de le comprendre. Son projet de film, déjà fragile, s'effrite peu à peu. Il doute de son sujet, de sa méthode, de sa capacité à saisir son environnement. Et c’est précisément dans ces hésitations que le roman trouve sa force. Si le questionnement autour du rapport à la vérité se situe au centre du roman, celui-ci ne propose toutefois pas une critique frontale de la désinformation : il en montre plutôt les effets intimes et insidieux. Ne sommes-nous pas tous un peu citoyens d'une république de l'absurde ?

L'horloge astronomique ne ressemble à rien d'autre en ce bas monde. Sa face complexe - bleu firmament, traversée d'aiguilles fines - comporte plusieurs cadrans imbriqués inscrivant dans sa circonférence des signes astrologiques (Gémeaux, Poissons, Balance, ...) qui, par leur multitude, rendent impossible tout déchiffrement. En arrière-plan se révèlent des lignes - les arcs célestes de la lune et du soleil - dont les origines et destinations débordent du cadre de leur inscription. Et tout autour - comme ici-bas, au pied de la tour - figurent des personnages mythiques : les apôtres du Christ, la faucheuse armée de son sablier, des anges et des bêtes sauvages, encerclent le temps qui passe. [L.S.-P.]

mercredi 17 décembre 2025

À tout prix - Marc Ménard

Cette nuit, l'oncle Arthur a rendu l'âme. [M.M.]

Après Un automne noir et rouge et Para bellum, vient le printemps 1937, toujours à Montréal, une ville qui s’agite, une ville où les voix ouvrières, les espoirs et les colères se mêlent. Marc Ménard nous entraîne à nouveau dans les pas de Stanislas, un personnage pris dans un tourbillon d’événements qui le dépassent : la disparition d’un mentor, la visite d’André Malraux, la grève des midinettes, le retour d’un ennemi, les hésitations d’une maîtresse, le rêve de Paris qui scintille et le tumulte de la guerre d'Espagne.

Le récit oscille entre l’intime et l’historique. Les grandes secousses sociales, la grève et les clameurs ouvrières ne servent pas seulement de toile de fond : elles traversent les personnages, les obligent à se définir, à choisir, à se perdre parfois. Stanislas demeure un homme en devenir, pris dans les contradictions de son époque. Ménard excelle à faire sentir la fragilité des convictions face aux secousses du réel, à montrer comment une vie peut être infléchie par les mouvements sociaux, par les rencontres imprévues et les spectres du passé.  

À tout prix vient clore le cycle de cette trilogie qui s'exprime dans la turbulence sociale d'une époque montréalaise que je connaissais trop peu. Ménard me l'aura fait redécouvrir à travers les états d'âme, les réflexions et les hésitations de Stanislas.  

[Le livre] que je suis en train de lire s'intitule Voyage au bout de la nuit, d'un certain Louis-Ferdinand Céline. Je me suis discrètement informé autour de moi, et on m'a répondu que c'était un facho antisémite fanatique. Dommage, j'essaie de faire la part des choses, de distinguer l'homme de l'écrivain, car c'est tout un livre. Il y a plein de mots que je ne comprends pas, de l'argot français dont j'essaie de deviner le sens, mais quelle plume! Je n'ai jamais rien lu de pareil, c'est comme s'il avait inventé un nouveau langage, une façon révolutionnaire de décrire le monde. [M.M.]

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Ménard

Marc

Para bellum

23/10/2025

Ménard

Marc

Un automne rouge et noir

29/07/2025