Aujourd'hui dans cette île, s'est produit un miracle. [A.B.C.]
C'est un article à propos des liens qu'a pu entretenir Georges Perec avec l'écriture de l'argentin Adolfo Bioy Casares qui m'a mené à la lecture de ce classique de la littérature fantastique qu'est L'invention de Morel. L'article de Shuichiro Shiotsuka publié dans Perec, l'œuvre-monde, Cahiers Georges Perec 14, montre que l'auteur oulipien avait dans sa bibliothèque le roman de Casares et que des passages en sont réécrits dans son roman lipogrammatique, La disparition. Il n'en fallait pas plus pour me convaincre de m'y plonger et je n'ai pas été déçu.
Casares nous transporte dans un univers clos, où tout se déroule sur une île apparemment déserte que le narrateur, un fugitif, a atteinte. Sur cette île censée être inhabitée, il découvre un jour des personnes qui y vivent, qui y dansent et qui nagent dans une piscine. Il les observe discrètement, sans se faire remarquer, et finit par éprouver une attirance ou un sentiment amoureux pour l’une d’entre elles, Faustine. Mais celle-ci, semble l’ignorer, comme s'il était invisible. On comprendra plus tard que c'est l'invention de Morel qui se joue ainsi du narrateur. Cette invention, une machine à simuler l'existence, permet de projeter dans le décor de l'île des images vivantes des protagonistes, des hologrammes perfectionnés, des « images extraites des miroirs, parfaitement synchronisées avec les sons, la résistance au toucher, la saveur, les odeurs, la température ». Le roman se situe sur la frontière mince entre le réel et l'anormal, entre les aléas d'une vie réglée sur les marées et les comportements programmés et répétitifs des images animées sous la lumière des deux soleils. Le narrateur, en voulant rejoindre Faustine, aspire à devenir lui-même une dérive : une image qui flotte éternellement dans le temps de l'île, déconnectée de la réalité et du temps qui passe.
Voilà une lecture dont on ne revient pas intact, hanté que l'on peut être par l'idée que, quelque part entre deux soleils, nos simulacres continuent de danser.
Je vécus alors un de ces moments où les héros eux-mêmes connaissent la peur. [A.B.C.]
