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lundi 9 mars 2026

Lévesque / Trudeau : Leur jeunesse, notre Histoire - Jean-François Lisée

Ils sont tous là, dans une chambre de l’hôtel Mont-Royal, à Montréal, coin Peel et Maisonneuve. Tous : René Lévesque, Pierre Elliott Trudeau, Jean Marchand, Gérard Pelletier, quelques autres, peut-être. L’histoire, en cette soirée de mai 1960, passe les plats. [J.F.L.]

Jean‑François Lisée ouvre sa double biographie sur cet épisode où il aurait été question d’un ralliement au Parti libéral du Québec de Jean Lesage, figure centrale de la Révolution tranquille. Or, c’est plutôt la fin de ce premier tome qui ramène le lecteur à cette rencontre. Avant ce moment particulier, Lisée nous fait traverser la jeunesse de deux personnages majeurs de l’histoire politique québécoise et nous plonge dans la trame politico‑sociale qui façonne leur parcours.

L’un des intérêts du livre est de montrer à quel point les trajectoires de Trudeau et de Lévesque, souvent présentées comme opposées, sont pourtant issues de préoccupations communes : l’avenir du Canada français, la modernisation du Québec, la place de l’État dans la société. Mais leurs réponses à ces défis divergent. Toutefois, on sera surpris de découvrir les idées nationalistes que défendait alors Trudeau, son rêve d’un putsch pour instaurer un État catholique et autoritaire — la Laurentie — inspiré en partie par Mussolini. On apprendra que, de son côté, Lévesque était profondément pessimiste quant à l’avenir du peuple canadien‑français, hanté par la crainte d’un effacement culturel.

Lisée parvient à inscrire les moments de vie de ces deux hommes dans un contexte riche, nuancé et bien documenté. Il parvient à faire sentir les tensions d’une époque où le Québec hésite entre tradition et modernité, entre attachement au passé et désir d’émancipation. Le récit, nourri d’archives, de correspondances et de témoignages, éclaire non seulement les personnalités de Trudeau et de Lévesque, mais aussi les forces profondes qui ont façonné le Québec moderne.

La plus grande réussite de Lisée est probablement d'avoir montré que l’histoire collective se joue également dans les hésitations, les contradictions et les ambitions de ceux qui la portent. 

mardi 27 janvier 2026

70 bis, Entrée des artistes - Patrick Modiano, Christian Mazzalai

Il y a quelques mois, nous étions devant le 70 bis rue Notre-Dame-des-Champs quand nous avons surpris une Américaine essayant d'ouvrir la grille qui donne sur la rue.
[P.M.]

Christian Mazzalai et Patrick Modiano ont voulu faire ressurgir la bouillonnante vie artistique de ce coin de Montparnasse où, pendant plus d’un siècle, se sont succédé peintres, poètes et écrivains venus à Paris pour participer à l’élan créateur. À la manière de Modiano, leur projet s’appuie sur des archives : dessins, photographies, fragments d’histoire arrachés au passé. On y croise Monet, George Sand, Rodin, Picasso et bien d’autres. Mais ce sont aussi des créateurs anonymes qui, le temps d’une saison ou davantage, ont occupé l’un des ateliers du 70 bis ou des immeubles voisins. Difficile de ne pas être frappé par la densité d’artisans de l’imaginaire ayant fait pèlerinage rue Notre‑Dame‑des‑Champs, de 1850 à 1960 et même au‑delà. Toutefois, les figures, célèbres ou anonymes, passent, défilent, sans que le livre parvienne vraiment à leur donner corps. 

Modiano a toujours construit son œuvre sur le souvenir, la mémoire, les archives et les parcelles de passé. Pourtant, il manque ici, à mon sens, l’élément personnel : cet alter ego modianesque qui, d’ordinaire, se fait narrateur en quête de réminiscences, d’images imprécises, d’un passé jamais tout à fait clair, jamais tout à fait limpide, baigné dans un Paris enveloppé de brume.

70 bis, Entrée des artistes demeure ainsi un objet littéraire singulier, à la frontière de l’essai, du récit, du roman et de l’album illustré — un défi d’écriture où Modiano semble s’effacer pour laisser parler les lieux.

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Modiano

Patrick

Encre sympathique

26/02/2020

Modiano

Patrick

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02/01/2024

Modiano

Patrick

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier

26/04/2021

Modiano

Patrick

Rue des Boutiques Obscures 

24/08/2015

Modiano

Patrick

Un pedigree

01/09/2021


mercredi 17 décembre 2025

À tout prix - Marc Ménard

Cette nuit, l'oncle Arthur a rendu l'âme. [M.M.]

Après Un automne noir et rouge et Para bellum, vient le printemps 1937, toujours à Montréal, une ville qui s’agite, une ville où les voix ouvrières, les espoirs et les colères se mêlent. Marc Ménard nous entraîne à nouveau dans les pas de Stanislas, un personnage pris dans un tourbillon d’événements qui le dépassent : la disparition d’un mentor, la visite d’André Malraux, la grève des midinettes, le retour d’un ennemi, les hésitations d’une maîtresse, le rêve de Paris qui scintille et le tumulte de la guerre d'Espagne.

Le récit oscille entre l’intime et l’historique. Les grandes secousses sociales, la grève et les clameurs ouvrières ne servent pas seulement de toile de fond : elles traversent les personnages, les obligent à se définir, à choisir, à se perdre parfois. Stanislas demeure un homme en devenir, pris dans les contradictions de son époque. Ménard excelle à faire sentir la fragilité des convictions face aux secousses du réel, à montrer comment une vie peut être infléchie par les mouvements sociaux, par les rencontres imprévues et les spectres du passé.  

À tout prix vient clore le cycle de cette trilogie qui s'exprime dans la turbulence sociale d'une époque montréalaise que je connaissais trop peu. Ménard me l'aura fait redécouvrir à travers les états d'âme, les réflexions et les hésitations de Stanislas.  

[Le livre] que je suis en train de lire s'intitule Voyage au bout de la nuit, d'un certain Louis-Ferdinand Céline. Je me suis discrètement informé autour de moi, et on m'a répondu que c'était un facho antisémite fanatique. Dommage, j'essaie de faire la part des choses, de distinguer l'homme de l'écrivain, car c'est tout un livre. Il y a plein de mots que je ne comprends pas, de l'argot français dont j'essaie de deviner le sens, mais quelle plume! Je n'ai jamais rien lu de pareil, c'est comme s'il avait inventé un nouveau langage, une façon révolutionnaire de décrire le monde. [M.M.]

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Ménard

Marc

Para bellum

23/10/2025

Ménard

Marc

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29/07/2025


 

dimanche 23 novembre 2025

Vie et mort de Vernon Sullivan - Dimitri Kantcheloff

Reprenons depuis le début.
1946, donc.
Le 25 juin, pour être précis.
C'est un mardi et Boris Vian s'emploie à quelque activité à l'Office Professionnel des Industries et des Commerces du Papier et du Carton. [D.K.] 
Vernon Sullivan, cet écrivain américain, auteur de polars sulfureux, est une créature de Boris Vian, un pseudonyme qui aura permis à ce dernier de publier, en se prétendant traducteur, quelques romans noirs qui se démarquaient par le style de ceux qu'il avait publiés sous son nom. Dimitri Kantcheloff nous offre donc le récit de cette aventure qui débute par un pari. La France d'après-guerre est alors sous le charme de culture américaine, de sa musique et de ses écrivains. Vian, découragé par l'insuccès de son roman poétique L'écume des jours, gage alors avec son éditeur qu'il peut, en dix jours, écrire un best-seller américain, un pastiche de roman noir, une histoire de vengeance sur fond de ségrégation raciale. Il lui en faudra quinze. Mais, au-delà de l’anecdote, ce qui se joue est une véritable mise en scène de l’identité littéraire, une comédie de masques où l’auteur se dédouble et se perd.

Le succès est immédiat, mais il entraîne son cortège de scandales. J’irai cracher sur vos tombes choque par sa crudité, attire la censure et finit par mener Vian devant les tribunaux. Le procès, relaté par Kantcheloff, devient un théâtre où l’on juge autant le livre que l'époque, où l’on tente d'encadrer l’imaginaire et de rappeler l’écrivain à ses responsabilités, comme si la fiction devait rendre des comptes. Vian, contraint de défendre un texte qu’il avait voulu pastiche, se retrouve pris au piège de son propre artifice. Le pseudonyme Sullivan, né d’un pari, se transforme en fardeau : il incarne le succès autant que la condamnation.

Vie et mort de Vernon Sullivan raconte ainsi une époque où la littérature pouvait encore déclencher des tempêtes. Vian, poète touche-à-tout, aura trouvé dans Sullivan un double qui l’a propulsé, mais aussi détruit. Kantcheloff exprime habilement cette dualité avec une plume vive, et nous rappelle que, derrière le scandale, il y a toujours un homme qui écrit et qui doute.

Et se rappelant soudain une activité urgente – un rendez-vous professionnel, l’écriture d’un article ou quelque dîner mondain, allez savoir –, il s’excuse de devoir quitter si vite son vieil ami, salue celui-ci d’une tape dans le dos et s’en va à grandes enjambées vers la sortie du jardin, riant à l’idée – et au bon mot – d’avoir laissé derrière lui, Raymond penaud. [D.K.]

jeudi 23 octobre 2025

Para bellum - Marc Ménard

Montréal, hiver 1937.

Il pleut. Je n’ai pas souvenir d’un mois de janvier si chaud, si gris. L’obscur plafond du ciel, d’un anthracite opaque et déprimant, reflète la crasse poussiéreuse qui écrase Montréal. [M.M.]

Para Bellum est un roman noir historique qui nous plonge dans le Montréal de 1937, une ville aux prises avec le chômage et les tensions idéologiques dans le contexte d'une modernité naissante. Marc Ménard peint une fresque dense et minutieusement documentée, où le personnage principal, Stan, tente de survivre et de protéger sa jeune sœur Thérèse dans un climat de plus en plus menaçant.

La richesse du contexte historique et la précision dans la description du décor, des discours et des figures politiques de l’époque permettent une immersion dans les années 30 et donnent au roman une texture réaliste et inquiétante.

Marc Ménard suit donc son personnage d'abord rencontré dans Un automne rouge et noir, Stan, un personnage complexe et tiraillé. Son parcours, entre les conseils d’un mentor anarchiste, les promesses d’une artiste fantasque et les manipulations d’un agent de la Police montée, illustre bien les dilemmes moraux et les jeux de pouvoir qui traversent le récit. 

Tout cela est raconté de manière vive et dans un style précis, presque cinématographique. 

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Ménard

Marc

Un automne rouge et noir

29/07/2025



mardi 29 juillet 2025

Un automne rouge et noir - Marc Ménard

Lorsque j'ouvre les yeux, le son régulier d'une goutte qui frappe l'émail du lavabo m'indique que je suis seul. [M.M.]

Montréal 1936. Montréal, avant la Seconde Guerre. Montréal, encore blessée par la crise économique. Un Montréal du chômage, des quartiers ouvriers et de la recherche de combines pour s'en sortir. C'est ce Montréal que Marc Ménard met en scène pour ce roman réaliste ancré dans le Faubourg à m'lasse, décor dans lequel Stanislas, âgé de 18 ans, tente de survivre avec sa mère et sa sœur alors que son père est décédé et qu'il se retrouve chef de famille et sans emploi. Confronté à ses responsabilités dans un milieu hostile, confronté à ses rêves, à ses réflexions politiques et morales, il navigue à vue dans ce terreau propice au développement d'idées qui proposent des voies sociales divergentes. Entre les tractations mafieuses, les discours antisémites du Parti national social chrétien d'Adrien Arcand et les espoirs communistes qui s'inscrivent dans l'organisation du mouvement ouvrier, Stan tente de s'élever en lisant les ouvrages qu'Alice, la jeune libraire d'une librairie marxiste, lui refile ou en peaufinant son éducation politique lors de soirées de discussions avec un vieil anarchiste. Un automne rouge et noir qui raconte ainsi l'histoire de Stan, son évolution et la construction de son identité à travers ses expériences, pourrait être considéré comme un roman d'apprentissage, apprentissage qui se déroule sur une période courte, mais intense. La qualité de la reconstitution historique de cette période, où l'horizon était obstrué, est remarquable.

L'oncle Arthur se définit comme un anarcho-syndicaliste. Je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire, mais ce qui est clair, c'est qu'il déteste les capitalistes, les patrons et, plus encore peut-être, les stalinistes. [M.M.]

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Ménard

Marc

À tout prix

17/12/2025

Ménard

Marc

Para bellum

23/10/2025


 

mercredi 23 juillet 2025

Dix petites anarchistes - Daniel de Roulet


On était dix et à la fin on n’est plus qu’une. On s’appelle Valentine Grimm, née le 30 novembre 1845.
 [D.de R.]

Daniel de Roulet emprunte la voix de Valentine, la dernière rescapée d’une épopée hors du commun, pour nous raconter l’histoire d’un groupe de femmes qui, entre le constat d’inégalités qui perdurent et des espoirs nourris de discours libertaires tenus notamment par Bakounine lors du Congrès antiautoritaire de Saint-Imier en 1872, vont quitter le Jura bernois avec le projet de bâtir, à l’autre bout du monde, une société anarchiste. Dès le départ, embarquées sur la frégate à voiles La Virginie qui se rend en Nouvelle-Calédonie, elles croiseront Louise Michel qui, avec des communards, était déportée. Le groupe libertaire, quant à lui, posera pieds à Punta Arenas, en Patagonie, et c’est sur cette terre a priori inhospitalière que ces femmes tenteront de faire vivre leur utopie à l’effigie d’une brebis noir guidées par la devise Ni Dieu, ni maître, ni mari. Encouragées dans leur projet par Errico Malatesta qu’elles avaient aussi rencontré dans le Jura, elles se déplaceront vers l’archipel Juan Fernandez et l’île Robinson Crusoe, puis vers Buenos Aires, maintenant toujours en elles la ferveur solidaire du projet d’une société juste, égalitaire et libre. Le courage de ces femmes est admirable. La réinvention du monde devrait toujours demeurer à l’ordre du jour des aspirations de justice et de liberté. Voilà un court roman de révolte pacifique écrit dans un style direct, mais sensible, qui aura permis une lecture passionnée. 

vendredi 16 mai 2025

La formule de Stokes, roman - Michèle Audin

C'est à Poltava, en Ukraine, que mourut Mikhïl Vassilievitch Ostrogradski. [M.A.]

Voilà un roman atypique, un roman dont l'héroïne est une formule de mathématique, la formule de Stokes, dont on suit l'histoire romancée et contextualisée. Dans le cours de cette histoire scientifique est intégrée l'aventure de l'autrice qui tente de convaincre un éditeur de la valeur de son projet. C'est ainsi et dans ce but que Michèle Audin décrit elle-même son roman : 

Il s'agit d'un roman, intitulé « La Formule de Stokes ». L'idée est de raconter la vie de cette formule, du début du XIXe siècle aux années 1930. Elle a en effet vécu des aventures qui l'ont transformée : venue de la physique pour devenir un objet mathématique des plus abstraits, elle a revêtu des formes très variées [...]. Je pense essayer de décrire à la fois ses transformations, son contenu mathématique, et les scientifiques qui ont contribué à son élaboration, sans négliger les aspects contextuels, à la fois politiques et culturels. [M.A.]

Mais, tout cela se réalise à l'intérieur d'un cadre chronologique en partie éclaté. En effet, les dates de l'année se suivent normalement du 1er janvier au 23 décembre sans égard à l'année du fait relaté. Des éléments de l'histoire de notre formule seront ainsi racontés en passant du 1er janvier 1862 au 5 janvier 1857, du 9 janvier 1895 au 13 janvier 2012, du 16 janvier 1898 au 19 janvier 1879. Dans un premier temps, cela peut être déroutant, mais les moments dont le récit est fait s'emboîtent pour créer au fil des pages un tissu narratif où s'entrecroisent allègrement des personnages du monde mathématique, du monde physique et de la société civile. Du XIXe siècle aux siècles suivants, la formule prendra diverses formes, se confrontera à diverses réalités et évoluera dans ses applications. On croisera ainsi, entre autres, Gauss, Green, Kelvin, Stokes, Riemann, Cartan. On revisitera l’affaire Dreyfus en constatant l’implication de quelques mathématiciens. On verra naître le groupe Bourbaki et sa volonté de refonder la mathématique à partir de zéro. On sera invité à assister à l’élaboration d’une mosaïque construite autour d’une formule qui, à certains égards, pourrait paraître absconse, mais est riche d’histoires et d’anecdotes, et mérite d’être l’objet d’un roman. 

samedi 26 avril 2025

La fugue Thérémine - Emmanuel Villin

Le ronronnement de la tuyauterie a étouffé le premier coup de sonnette. [E.V.]

Entre l'URSS naissante de Lénine et le New York flamboyant d'avant la Grande Dépression, Lev Sergueïevitch Termen entreprend, sous le nom de Léon Thérémine, une tournée pour faire connaître une invention révolutionnaire, un instrument de musique dont on joue sans le toucher, le premier instrument de musique électronique, l'éthérophone qu'on appellera plus tard le thérémine. Dans cette fiction biographique, Emmanuel Villin nous présente le parcours atypique d'un ingénieur prolifique. Entre son laboratoire maison, ses étudiantes musiciennes, l'effervescence des cabarets et des ballrooms, les amours déçues, les revers financiers, les vicissitudes de ses relations avec la mère patrie, Lev poursuit sa démarche jusqu'au rapatriement, jusqu'aux camps staliniens, jusqu'à l'oubli de l'histoire. Voici donc un court récit qui veut refléter l'air de l'époque en faisant jouer la voix subtile du thérémine.

Entre une composition de Gerry Mulligan et un titre du Modern Jazz Quartet, Lev Segueïevitch reconnaît un soir le Nightmare d’Artie Shaw and His Orchestra, mélodie lancinante en la mineur, tube de 1938, l’année où il a quitté pour toujours les États-Unis, et qui inspirera bientôt Monty Norman pour composer le thème musical des aventures d’un agent secret britannique, Bons Baisers de Russie, au hasard. [E.V.]

dimanche 23 février 2025

Les frères Lehman - Stefano Massini

Nous cheminons sur cette crête escarpée où l’Histoire se mue en Légende et où les Faits divers s’évaporent dans le Mythe. [S.M.]
J'ai lu Les frères Lehman à l'aimable suggestion d'un libraire qui me le présentait telle une œuvre particulière, mais essentielle. Le sujet de ce roman ne m'aurait pas attiré a priori. Il s'agit de l'évolution de l'économie capitaliste abordée via l'exemple du parcours atypique des frères Lehman depuis l'arrivée de Heyum Lehmann à New York en 1844, la venue de ses frères, leur premier magasin en Alabama, l'intérêt pour le coton, jusqu'à la transformation de l'entreprise qui migre vers New York et qui se définit de plus en plus comme une banque tout en en établissant les normes, qui, au Temple, tente de progresser résolument vers les bancs qui se trouvent à l'avant, jusqu'à une faillite en 2008 dans le cadre de la crise des subprimes. Voici donc un objet qui aurait pu être traité dans un essai, mais Stefano Massini, un homme de théâtre, l'a abordé comme un roman, un roman qu'il n'a pas hésité à écrire dans son ensemble en vers libres. On comprend donc la caractéristique distinctive de cette œuvre. 

Le flot des vers nous transporte à travers cette saga familiale hors du commun en mettant en valeur des personnages colorés, des êtres marqués de leur religion, des tractations de tout ordre, une histoire de leur terre d'accueil, la Guerre de Sécession, l'évolution des marchés, les occasions de transformation pour mieux ancrer l'entreprise dans son époque et la rendre incontournable. Les frères Lehman, c'est tout cela, une histoire captivante, mais aussi un humour qui suscitera parfois des éclats de rire nerveux ou une indignation profonde. Cela a été une lecture parfois difficile, qui a pu, l'espace de quelques pages, devenir monotone, mais au moment de tourner la dernière page, on réalise que Stefano Massini nous a entraînés dans un parcours formidable.

mardi 14 janvier 2025

Le gentleman de velours : Vie et presque mort d'Erik Satie - Richard Skinner

Je suis mort hier. J’avais 59 ans, un âge que beaucoup estiment vieux, mais pas moi. [R.S.]

Voici une manière unique d'aborder une fiction biographique! Elle commence juste après le décès du principal intéressé. Erik Satie, puisqu'il s'agit bien de lui qui, avec ses sept exemplaires du même costume de velours moutarde, a été surnommé Velvet Gentleman à une certaine époque. Erik Satie, donc, se retrouve dans un environnement hors de la réalité qui imite les principales caractéristiques d'une salle d'attente d'une gare de chemin de fer délabrée. Dans ce lieu atemporel fréquenté par des personnes dont le décès, comme le sien, est récent, il doit s'atteler à une difficile tâche, choisir un souvenir de sa vie qui deviendra le seul souvenir qu'il aura le droit d'emporter dans l'au-delà. Il aura sept jours pour déterminer ce souvenir. Ce sont ces sept jours qui font l'objet de cette inhabituelle autobiographie romancée.

Les réminiscences de Satie nous permettront ainsi de rencontrer des personnalités marquantes de cette croisée des dix-neuvième et vingtième siècles, Claude Debussy, Maurice Ravel, Jean Cocteau, André Breton, Pablo Picasso, les dadaïstes, ou encore d'écouter les oeuvres initiatrices du jazz de Jelly Roll Morton avec Strawinsky. Nous pourrons également suivre le parcours singulier et étrange de ce personnage teinté d'humour qui était à la fois artiste de cabaret et compositeur d'une originalité sans compromis. Voilà une lecture agréable pour se plonger dans une époque culturellement effervescente.

Le piano, comme l’argent, n’est agréable qu’à celui qui en touche. [R.S.]

Dès le premier morceau, que Sousa a annoncé sous le titre de At A Georgia Campmeeting, je suis resté sidéré. Sousa a expliqué qu’il s’agissait d’un cakewalk, c’est-à-dire, à l’origine, un concours de parodies de leurs maîtres par les esclaves du Sud, à l’issue duquel le meilleur gagnait un gâteau. J’ai écouté, fasciné, son orchestre attaquer Smoky Mokes, Hunky Dory & Bunch O’ Blackberries. [R.S.]


lundi 30 décembre 2024

Ravel - Jean Echenoz

On s’en veut quelquefois de sortir de son bain. [J.E.]

Maurice Ravel sort de son bain, c'est en quelque sorte sa naissance adulte et le début d'une fiction biographique qui s'émancipe des normes à la manière de Jean Echenoz. L'écriture minimaliste, près du quotidien, près de la vie, sert le projet d'Echenoz et permet d'établir une narration des dix dernières années du parcours de Ravel, mais surtout de livrer un roman à propos d'un dandy solitaire, inquiet, fragile. De sa traversée sur le France vers les États-Unis, où il accomplira une tournée échevelée jusqu'à ses derniers moments après un malheureux accident, en passant par sa composition du Concerto pour la main gauche, dédié à Paul Wittgenstein, ou sa lutte contre l'insomnie dans sa résidence de Montfort-l'Amaury, qui est régulièrement survolée par des bandes d'oiseaux, Echenoz nous fait participer à des moments du parcours de Ravel. Cela se déroule à la fin des années 1920, qui voient naître de nouveaux mouvements culturels, tel le jazz ou les surréalistes, Echenoz n'en fait pas abstraction, même si l'essentiel de ce roman s'intéresse à l'intimité de ce grand compositeur. En sa compagnie, j'aurai passé un très bon moment de lecture.

Le ciel pur contient un soleil glacé. [J.E.]

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09/06/2020



 

samedi 21 décembre 2024

Lise Bissonnette, Entretiens - Pascale Ryan

Intellectuelle engagée, femme d’idées et d’action, Lise Bissonnette est à la fois observatrice, analyste et partie prenante de la société québécoise depuis près de cinquante ans.  [P.R.]

Depuis un bon moment, je me promettais de lire ce texte où Lise Bissonnette, guidée par les questions de Pascale Ryan, se raconte, fait le portrait de son parcours, et, par le fait même, raconte le Québec et fait le portrait d'un parcours intellectuel dans le Québec d'après la Révolution tranquille. Je n'aurai pas été déçu. De son Abitibi natale où sa formation souffre des reliquats de la Grande noirceur à son itinéraire professionnel au cœur de plusieurs des grandes institutions québécoises, Lise Bissonnette se livre en démontrant encore une fois toute sa passion. Elle témoigne de son attachement à l'idéal qui a fondé la transformation et la modernisation du Québec dans les années 60 et 70. Elle déplore que de grandes réalisations, comme le réseau public de l'Université du Québec, la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), le Parc olympique demeurent, encore aujourd'hui, des promesses inachevées. 


Elle raconte son initiation au journalisme, qui débute par le journalisme étudiant, notamment au Quartier Latin, qu'elle considère comme un lieu important de sa formation et de son ouverture à la culture. Elle raconte son implication à la direction du Devoir où certains de ses éditoriaux marquent encore l'histoire.


Tout au long de ces entretiens, c'est le regard de Lise Bissonnette sur la société et son analyse affûtée qui sont mis de l'avant à travers l'histoire de son engagement. 

Une bibliothèque est d’abord un lieu de culture, elle incarne la transmission du savoir dans toutes les disciplines accessibles par la lecture, elle a soutenu le développement des démocraties et incarné ailleurs la résistance aux obscurités. [L.B.]

De toutes les fonctions dont j’ai eu la charge, la création de la Grande Bibliothèque, puis de la BAnQ, a été pour moi la plus heureuse. J’ai eu la chance inouïe de faire advenir un changement très important pour l’accès des Québécois à la culture, à la connaissance et au savoir, et ce, à une époque où on n’y croyait plus, où le service public semblait avoir atteint ses limites. Nous l’avons fait plutôt bien, je pense. La trajectoire a été droite, je m’en étonne encore aujourd’hui. [L.B.] 

dimanche 6 octobre 2024

Le sentiment des crépuscules - Clémence Boulouque


Pourriez-vous m’arrêter ici, s’il vous plaît ?
— Bien sûr, Monsieur. Mais nous ne sommes pas encore sur Elsworthy Road.
— Je souhaiterais continuer à pied. J’ai besoin de marcher.
[C.B.]

Clémence Boulouque est écrivaine, journaliste et critique littéraire. Je ne la connaissais pas avant d'aborder ce roman historique qui, dans la forme et l'argument, représente un défi tout à fait remarquable. L'auteure a fait appel à une somme impressionnante de documents, d'archives, d'échanges épistolaires pour créer tout l'univers des discussions qui surviennent dans une rencontre qui fait intervenir Stefan Zweig, Salvador Dali, Gala et Edward James lors d'une visite à la résidence de Sigmund Freud et de sa fille Anna à Londres. Bien qu'on sache que des liens existaient entre ces personnages historiques et hors norme, il n'est pas établi qu'un tel entretien ait eu lieu à Londres en 1938. Mais, peu importe, voilà l'occasion pour des échanges savoureux, pour des évocations du passé de l'un et de l'autre, pour faire revivre les démons qui les tourmentent, pour exposer ce qui compte pour chacun d'eux, pour échanger sur leur statut de réfugiés ou sur les aléas d'une guerre à venir. Et, au travers ces discussions, Dali, mettant de l'avant son caractère fantasque, malgré la modération que tente de lui imposer Gala, insiste pour exposer à Freud sa méthode paranoïaque-critique.

Toute cette rencontre constitue un magnifique débat d'idées et Clémence Boulouque nous permet d'y être conviés.

Anna repense à la plaisanterie familiale sur ce grand-oncle, un commerçant qui parlait une multitude de langues, mais toutes en yiddish. [C.B.]

Les nazis sont aussi idiots que corruptibles, soupire Zweig. Tellement corrompus et imbéciles que la plupart d’entre nous sommes partis du principe que n’importe quelle personne sensée ne voterait jamais pour ce type d’individus. Que c’était l’histoire d’une saison de vulgarités et de tapageurs. Et c’est précisément à cause de cela que toute la tragédie a pu s’enclencher, à petite vitesse, sous nos yeux. [C.B.] 

— Vous allez beaucoup aimer, s’émoustille Dalí. Chez l’arrrrrière-petite-fille du marrrrquis de Sade, dit-il en roulant des consonnes et des yeux. [C.B.] 

L’Amérique est une erreur. Une erreur formidable, peut-être – néanmoins une erreur. [C.B.] 

 

dimanche 1 septembre 2024

Le nom sur le mur - Hervé Le Tellier

Je cherchais une « maison natale ». [H.L.T.]

Le narrateur, l’alter ego de l’auteur, se met à la recherche d’une maison dans la Drôme. Sur le crépi d’un mur de la maison qui l’accueille, un nom, celui d’André Chaix né en 1924, mort en 1944. Voilà l’amorce de ce roman en forme d’enquête, une incursion dans la brève vie du maquisard qu’aura été André Chaix, militant des Forces françaises de l'intérieur. Voilà une reconstitution, à l'aide de quelques photos, témoignages, menus objets et extraits de journaux, du parcours d'André, de sa relation avec Simone qui devait l'accompagner au cinéma, de son engagement, jusqu'aux mouvements militaires qui causeront sa mort. C'est, sans être une biographie historique ni un essai, l'évocation d'un temps, et l'auteur se permet de transmettre ses sentiments, ses craintes et ses colères face à l'horreur de cette période. Le nom sur le mur est un récit respectueux et Le Tellier réussit à provoquer en nous l'émotion qu'il a pu ressentir lors de cette enquête et à la remémoration des souvenirs qui en émergent. 

Quand un événement fait basculer notre existence, c'est souvent des années plus tard qu'on en prend la mesure. J'ai été éjecté de l'enfance par un film, Nuit et brouillard d'Alain Resnais, vu au ciné-club du lycée. Les images de ces monceaux de cadavres charriés dans des fosses par des bulldozers m'interdisaient soudain l'insouciance. J'avais douze ans et je n'étais plus que questions et colère. J'ai trouvé certaines réponses. La colère, la rage, même, ne sont jamais retombées. Il est bon qu'elles restent intactes. [H.L.T.]

On connaît, de l'autre côté du Rhône, en Haute-Loire, Le Chambon-sur-Lignon, autre bourg de trois milliers d'âmes [...], et les époux Trocmé, fondateurs de « l'école nouvelle cévenole » : le réseau informel du pasteur Trocmé accueillit et cacha plus de trois mille réfugiés, dont un tiers de Juifs. Parmi eux, il y eut l'écrivain André Chouraqui, l'historien Léon Poliakov, et le futur génie mathématique Alexandre Grothendieck, dont le hasard a voulu que je croise le chemin trente ans plus tard, lorsque j'avais moi aussi dix-sept ans. [H.L.T.]

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dimanche 7 janvier 2024

Si Rome n'avait pas chuté - Raphaël Doan

Dans les pages qui suivent, vous découvrirez un monde qui ne ressemble à aucun autre. [R.D.]

Voici donc un travail d'historien qui explore méthodologiquement et conceptuellement de nouveaux territoires, le défi était grand. L'auteur l'a relevé en partie.

J'avais entendu une entrevue radiophonique avec Raphaël Doan. Il y présentait son projet d'utiliser l'uchronie comme support à la réflexion historique. Cela n'est pas fréquent, mais pas totalement nouveau en soi. Là où Si Rome n'avait pas chuté présente un profil distinct, c'est dans la contribution systématique de l’intelligence artificielle à l'élaboration de la société qui aurait pu exister si la chute de l'empire romain n'avait pas eu lieu. Entendons-nous, la part d'invention livrée par l'IA est bien dirigée, encadrée et orientée par l'auteur. Celui-ci n'a pas demandé à l'IA d'écrire d'un seul jet l'ensemble de sa partie. 

Une fois cela dit, chacun des chapitres comporte donc une part d'uchronie rédigée par l'IA. Il y a là un certain intérêt à constater l'invention qui peut être déployée, mais la prose est dite sans couleur et recto tono et on reconnaît l'apport terne de la machine. C’est un peu décevant. L’intérêt principal de cet ouvrage réside dans les commentaires de l'historien qui viennent recadrer, relancer le propos, s'appuyer sur celui-ci pour aller plus loin, puiser dans l’expérience historique pour signifier d'autres pistes. C'est ici que l'on comprend en quoi ce travail peut constituer une participation à la réflexion méthodologique de l’activité de l'historien. Mais, est-ce suffisant? 

On doit noter aussi que le recueil comporte plusieurs illustrations produites par l’intelligence artificielle. Cela relève plus, selon moi, du graphisme anecdotique que de l'illustration contributive.



vendredi 8 décembre 2023

Désir pour désir - Mathias Énard

Le vernis, l'acide nitrique et l'essence du térébinthe : Amerigo sut qu'il se trouvait bien dans un atelier de gravure - il reconnut les effluves de cuivre mordu, de laque ; puis de papier mouillé, d'encre, de colle de poisson, de sève de mastic et de gnôle de raisin. [M.É.]

Mathias Énard, avec toute sa verve littéraire, nous transporte, par cette nouvelle, dans la Venise du XVIIIe siècle au moment du carnaval. Il y explore et nous entraîne avec lui dans un univers de passion, de flamme, de cœur, d'amour et d'art. D'une écriture raffinée, ce court texte nous permet de longer le Grand Canal et ses canaux affluents, de prendre le pouls de lieux secrets dans un clair-obscur qui stimule l'imagination, de croiser des masques, d'assister à des échanges autour d'une table de jeu dans un casin privé, d'écouter la musique et les chants des filles de chœur de l'Ospedale della Pietà, de vivre une histoire vénitienne.

Venise est une magnifique sorcière, un doux poison, une flûte mortelle, la patrie des mensonges et du commerce, des raisins de Corfou, des soieries, du marché du Rialto, des bateaux qu'on voit décharger sur la Riva, des palais et des richesses, des épices, des soldats, des territoires lointains, des intrigues, des pleurs; Venise du théâtre, de la peinture, de la musique et du danger, des masques et des capes; Venise des condotierri et de la douane. Venise érotique et religieuse, ouverte et fermée, secrète et puissante, maîtresse des mers, des galères et des caravelles; Venise de Raguse à Constantinople; Venise de la bauta, du Bucentaure et de la grâce.  [M.É.]

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