Aucun message portant le libellé Québec. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé Québec. Afficher tous les messages

jeudi 23 janvier 2025

Petite-Ville - Mélikah Abdelmoumen

Ils ont trouvé Simon dans le parc de la Paix hier au petit matin, derrière le bosquet juste sous la statue. [M.A.]

Mia et Simon sont deux orphelins nés dans la Zone, un quartier défavorisé, une banlieue pauvre, une espèce de bidonville à la périphérie de Petite-Ville. Adoptés par une travailleuse sociale, Annick, ils ont pu imaginer des destins autres que celui qui devait être le leur. Simon s'est propulsé vers le journalisme engagé. Il dénonce les injustices et les discours politiques qui visent à ce que l'ordre social demeure inchangé. Il aspire à offrir une tribune aux personnes marginalisées et rejetées. Il s'oppose particulièrement à un commentateur populaire, propagateur de haine et surmédiatisé, Michel Renaud. 

Ce polar social et politique, qui se veut aussi une critique militante de la société s'ouvre sur l'assassinat de Simon. Son cadavre est découvert dans un parc, là où, des années plus tôt, se trouvait son quartier natal. On suivra le développement de l'intrigue en accompagnant les bouleversements et les angoisses que cela fait vivre à Mia. Mélikah Abdelmoumen réussit par cette fiction enlevante à soulever des questionnements, à provoquer la réflexion et à amorcer un débat. Le roman, le polar en particulier, se révèle être un instrument particulièrement efficace pour rendre l'atmosphère tendue des relations sociales de nos sociétés. L'écrivaine a créé pour l'occasion des extraits de documents d'archives, insufflant ainsi une respiration qui rend le portrait encore plus saisissant de réalisme. 

Voilà donc un roman percutant qui pose les bases d'une réflexion sur l'avenir d'une société dominée par un système corrompu qui se nourrit de désinformation, de populisme et d'intolérance.

Personne n’est pauvre par choix, n’en déplaise aux polémistes de coin de comptoir qui n’ont manqué de rien. [M.A.] 

Écrire, nommer le monde et parfois l’inventer pour dire ce qu’il pourrait avoir de plus beau, ou combien il pourrait devenir laid, si nous ne faisons pas attention. C’est la plus belle chose au monde. Je pense que rien ne m’aide à vivre autant que ça. [M.A.] 

samedi 21 décembre 2024

Lise Bissonnette, Entretiens - Pascale Ryan

Intellectuelle engagée, femme d’idées et d’action, Lise Bissonnette est à la fois observatrice, analyste et partie prenante de la société québécoise depuis près de cinquante ans.  [P.R.]

Depuis un bon moment, je me promettais de lire ce texte où Lise Bissonnette, guidée par les questions de Pascale Ryan, se raconte, fait le portrait de son parcours, et, par le fait même, raconte le Québec et fait le portrait d'un parcours intellectuel dans le Québec d'après la Révolution tranquille. Je n'aurai pas été déçu. De son Abitibi natale où sa formation souffre des reliquats de la Grande noirceur à son itinéraire professionnel au cœur de plusieurs des grandes institutions québécoises, Lise Bissonnette se livre en démontrant encore une fois toute sa passion. Elle témoigne de son attachement à l'idéal qui a fondé la transformation et la modernisation du Québec dans les années 60 et 70. Elle déplore que de grandes réalisations, comme le réseau public de l'Université du Québec, la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), le Parc olympique demeurent, encore aujourd'hui, des promesses inachevées. 


Elle raconte son initiation au journalisme, qui débute par le journalisme étudiant, notamment au Quartier Latin, qu'elle considère comme un lieu important de sa formation et de son ouverture à la culture. Elle raconte son implication à la direction du Devoir où certains de ses éditoriaux marquent encore l'histoire.


Tout au long de ces entretiens, c'est le regard de Lise Bissonnette sur la société et son analyse affûtée qui sont mis de l'avant à travers l'histoire de son engagement. 

Une bibliothèque est d’abord un lieu de culture, elle incarne la transmission du savoir dans toutes les disciplines accessibles par la lecture, elle a soutenu le développement des démocraties et incarné ailleurs la résistance aux obscurités. [L.B.]

De toutes les fonctions dont j’ai eu la charge, la création de la Grande Bibliothèque, puis de la BAnQ, a été pour moi la plus heureuse. J’ai eu la chance inouïe de faire advenir un changement très important pour l’accès des Québécois à la culture, à la connaissance et au savoir, et ce, à une époque où on n’y croyait plus, où le service public semblait avoir atteint ses limites. Nous l’avons fait plutôt bien, je pense. La trajectoire a été droite, je m’en étonne encore aujourd’hui. [L.B.] 

mercredi 4 décembre 2024

Rue Escalei - Laura Nicolae

En cet après-midi d'été 1975, une exhalaison étrange se déployait dans la rue Escalei. [L.N.]

Rue Escalei se déploie autour d'une enquête concernant un chien mort et son maître blessé et sans conscience retrouvés dans un champ à quelques pas de sa demeure dans le quartier Andronache au cœur de Bucarest. Mais, cette rue de la plus grande ville de Roumanie dans les années soixante-dix est surtout le décor d'une multiplicité d'histoires humaines, de récits de vie, de souvenirs d'un autre temps, de relations intimes ou distantes entre ses habitants du moment et ceux du passé. Entre un cordonnier retraité, ses petits-enfants en recherche d'aventures, une voyante, un aviateur ancien combattant, une grand-mère pratiquante, le conducteur de tramway, une sorcière, un apiculteur et des enquêteurs pas toujours habiles, c'est toute une trame de la vie actuelle et passée d'un territoire qui semble parfois hors du temps qui se joue entre les pages de ce texte qui, à l'image de La vie mode d'emploi, aurait pu porter le sous-titre Romans (au pluriel).

J'ai plongé dans ce premier roman et j'ai aimé écouter le jeune Andrei lire des passages de l'histoire de Bucarest à l'aviateur Stanescu, une lecture qui révèle un autre volet de la structure des liens qui unissent ces attachants personnages. 

mardi 24 septembre 2024

Peuple de verre - Catherine Leroux

L'extérieur n'est pas vraiment l'extérieur. [C.L.]

Dans ce futur pas si lointain, Sidonie est journaliste. Elle explore notamment le monde difficile des sans-abri, des « inlogés ». Dans les camps de fortune établis sur le territoire, des individus, des familles, des êtres sans ressources et des travailleurs à peine payés cherchent à survivre. Des disparitions mystérieuses semblent se produire, la journaliste tente de comprendre et de faire connaître ce fait qui nourrit la rumeur. Mais les circonstances du parcours personnel et professionnel de Sidonie, la controverse que suscitent ses reportages, l'opposition des pouvoirs l'entraînent vers l'errance et sa chute est totale. On la retrouve incarcérée dans une habitation ateliers pour les inlogés, un lieu qui, comme pour les asiles du passé, a pour finalité de placer à l'écart les êtres qui déparent ou dérangent la société. L'écriture directe de Catherine Leroux fait se fondre imagination et réalité et donne à cette quasi-dystopie un tour inquiétant. 

La force du déni a ceci d’intéressant : elle permet à une chose et son contraire d’exister côte à côte. [C.L.] 

_______

Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Leroux

Catherine

L’avenir

24/01/2021

Leroux

Catherine

Madame Victoria

30/10/2017


 

mercredi 28 août 2024

Parlons philosophie - Normand Baillargeon

Au printemps 2024, Normand Baillargeon regroupait un ensemble d'entretiens qu'il avait mené entre 1994 et 2010 auprès de figures marquantes de la philosophie et de la pensée contemporaine, principalement anglo-saxonne. L'auteur y voyait l'occasion de faire connaître des œuvres, des idées, qui ont participé aux réflexions sur la philosophie analytique, sur l'éthique et la politique, sur la pensée critique et, de façon générale, sur la société. Si certaines entrevues me sont apparues un peu trop spécialisées pour quelqu'un qui n'est pas du domaine, la plupart étaient accessibles et ouvraient la porte à d'autres questions, d'autres curiosités, qui, j'imagine, pourraient trouver réponse dans les divers textes placés en bibliographie après chacune des entrevues. Je connaissais quelques noms parmi les intervenants rencontrés par Normand Baillargeon, mais pour plusieurs, ce fut une première rencontre, peut-être un peu brève, mais suffisante pour prétendre susciter de prochaines lectures. 

_________

Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Baillargeon

Normand

Heureux sans dieu 

29/06/2010

Baillargeon

Normand

L’arche de Socrate, petit bestiaire philosophique

05/06/2019

Baillargeon

Normand

Légendes pédagogiques : l’autodéfense intellectuelle en éducation 

09/05/2015

Baillargeon

Normand

Liliane est au lycée 

03/08/2014




mercredi 6 septembre 2023

La nageuse au milieu du lac - Patrick Nicol

J’aime cette femme qui court, affolée comme les poules sans tête de son enfance; j’aime ses parents, estropiés par l’usine ou les instruments du sol; j’aime sa famille assise autour de la table, emplissant les bancs jusqu’à déborder, jusqu’à couler entre les lattes du plancher.

De Patrick Nicol, je n’ai lu que récemment J‘étais juste à côté. J’ai été happé par son écriture et me suis bien promis de replonger dans l’un ou l’autre de ses écrits. Le hasard m’a fait croiser La nageuse au milieu du lac au détour d’une librairie de livres usagés. La décision fut rapidement prise et me voilà, de nouveau, en contact avec la plume de Nicol et je suis le parcours surprenant de sa pensée entre l’empathie et la critique sociale, entre l’expérience actuelle et la mémoire ranimée. La forme peut dérouter dans un premier temps, mais on accepte rapidement que La nageuse au milieu du lac se situe quelque part entre le roman et le recueil de textes, un magnifique collage où le fil rouge est constitué du rapport qu’entretient le narrateur, un enseignant de cégep, avec sa mère, qui, âgée de 80 ans, souffre de démence. Entre mémoire et souvenirs, entre enfance oubliée et vieillesse obligée, Patrick Nicol libère des moments de tendresse et nous offre ainsi un admirable ouvrage.

Dans un silence de Satie, on ne sait jamais quand la prochaine note tombera, ni laquelle ce sera. Malgré tous nos savoirs, et peut-être un peu à cause d’eux, nous l’attendons là où elle n’arrivera pas. Nous pensons compléter en esprit les phrases musicales, mais nous nous trompons. La note attendue arrive toujours à côté, plus haut, plus bas, en retard ou en avance. On dirait que l’artiste se moque de nous; je préfère croire qu’il nous taquine, et que ce jeu n’est possible, justement, que parce que l’auditeur a une certaine expérience de la musique.

_________

Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Nicol

Patrick

J’étais juste à côté

27/02/2023


 

mercredi 28 juin 2023

Le monde se repliera sur toi - Jean-Simon DesRochers

Cette phrase, qu'est-ce que je disais ? Fixant la moulure du plafond, Noémie cherche les mots qu'elle vient à peine de prononcer dans un rêve. [J.-S.D.]

La théorie des Six degrés de séparation émise en 1929 se voit régulièrement réformée par l'omniprésence des réseaux sociaux. Selon certains, on en serait à un peu moins de cinq. Jean-Simon Desrochers, l'auteur, notamment, de La canicule des pauvres qui se trouve dans ma pile de livres à lire, joue de ce principe pour nous offrir un roman qu'on pourrait dire « à relais ». Chaque chapitre constitue une parcelle du monde, un regard oblique sur la société, un interstice dans le théâtre de l'humain. Puis, un personnage de cette minuscule tragicomédie en est extrait pour devenir le cœur du chapitre suivant. Et le même procédé est répété de chapitre en chapitre, de ville en ville. C'est en cela que le monde se replie sur le lecteur. Avec quelque trois tours du monde, les minuscules récits concoctés par Desrochers participent à une magnifique polyphonie qui fait intervenir près de cinquante personnages s'entrecroisant, certains plus d'une fois. La scène globale que nous dépeint Desrochers est faite de solitudes, de dépossession, de terrorisme, de bonheurs cachés, d'écologisme militant, d'espoirs menacés. Et puis, on en conclut, après ce tour de force, que le monde est bien petit.

De Paris à Zhèngzhôu, l'illusion de proximité se gère à coups de fils de cuivre, de fibre optique et de serveurs informatiques, réalité que Feng a peine à se figurer autrement qu'en appuyant sur les icônes d'un écran; grâce à une magie sans mystère, son image peut se retrouver presque n'importe où. [J.-S.D.]

 

dimanche 25 juin 2023

Crépusculaires - Stanley Péan

L'autre soir, en songe, au milieu du labyrinthe où s'amalgament le présent, le passé et l'avenir, l'homme que je suis aujourd'hui a revu le jeune homme que j'étais au moment de ma découverte de Jorge Luis Borges. [S.P.]

Stanley Péan, cet homme de radio et d'écriture, renoue avec ce genre trop peu loué que sont les nouvelles. Et il le fait, dans des formats variant de quelques lignes à quelques pages, avec toute l'expérience qu'il transporte. En peu de mots, il sait faire naître des univers étranges, mystérieux, parfois oniriques, parfois bien ancrés dans le réel, des univers qui partagent avec le titre choisi ce clair-obscur caractéristique du peintre Caravage. On rencontre des êtres éprouvés, confrontés à la perte, cherchant tout de même des raisons de continuer au-delà du départ, plus loin que la mer, dans des zones insoupçonnées. La littérature et la musique ne sont jamais loin des inspirations de l'auteur et son écriture coule entre la mort et l'espoir, entre le passé et le renouveau, entre le blues et le jazz.

Accablée par un soleil de plomb tout l'après-midi, Montréal au grand complet donnait l'impression de suffoquer dans la quête désespérée d'un peu de fraîche, d'un peu d'ombre, d'une ondée bienfaisante.  [S.P.]

______

Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Péan

Stanley

De préférence la nuit

28/12/2022

Péan

Stanley

Jazzman 

19/09/2010

 

mercredi 31 mai 2023

Qui de nous deux ? - Gilles Archambault

Écrire ne m’a jamais consolé de quelque peine. [G.A.]
L'écriture de Gilles Archambault émeut toujours, mais jamais autant que lorsqu'il s'insinue dans le genre autobiographique, lorsque, comme ici, son discours intimiste relate un couple, le sien, qui se voit démembrer par l'arrêt de la vie. L'écriture de cette chronique, ce journal, est la voie qu'Archambault a trouvée pour faire face à la mort de sa conjointe des cinquante dernières années. Évocation de moments heureux, tendresse partagée, amours ordinaires, sincères et durables. Archambault relate les douleurs des derniers instants, la peine et le désarroi devant l'inévitable, mais aussi les souvenirs agréables d'un parcours de vie à deux. 
Je suis essentiellement un nostalgique. [G.A.]
Voilà donc un récit d'une tranquille délicatesse où l'auteur, bien qu'il se livre à cœur ouvert, fait discrètement intervenir ses amis de toujours les livres qui l'ont touché, les écrivains qui l'ont accompagné et des souvenirs de lecture. La littérature tout entière n'est-elle pas un effort pour rendre la vie bien réelle, tel que l'affirmait Fernando Pessoa ? 
« C’est chose tendre que la vie, et aisée à troubler », écrit Montaigne. La tendresse ne nous avait pas quittés. La vie nous menaçait. [G.A.]

__________

Sur Rives et dérives, on trouve aussi :  

Archambault

Gilles

À peine un petit air de jazz

05/02/2018

Archambault

Gilles

En toute reconnaissance, Carnet de citations plutôt littéraires

14/04/2019

Archambault

Gilles

L’ombre légère 

29/01/2012


samedi 27 mai 2023

Les crépuscules de la Yellowstone - Louis Hamelin

Ce livre raconte la remontée d’un fleuve. [L.H.]

Que voilà un parcours intéressant, le périple de John James (Jean-Jacques) Audubon, l'auteur des magnifiques planches des Oiseaux d'Amérique, sur le Missouri et le Yellowstone, en territoire indien, en dessinant tout du long des espèces sauvages. Audubon, vieillissant, s'aventure en 1843, dans cette contrée mythique, accompagné du trappeur Étienne Provost dans l'espoir de garnir ses cahiers de dessins de quadrupèdes particuliers et d'oiseaux remarquables. Cela se fait dans des conditions qui ne sont pas toujours faciles. S'ils traversent des territoires indiens peu explorés, Audubon, son équipe, Provost et les chasseurs métis qui les accompagnent sont à l'affut des troupeaux de bisons. Les règles respectées dans une expédition naturaliste de l'époque sont à des années-lumière de celles d'aujourd'hui. Le contexte est plutôt celui d'un prédateur en chasse, ce qui anticipe le massacre qui suivra. Beau paradoxe. Mais, cela est magnifiquement raconté par un auteur qui, lui-même ornithologue, manifeste du respect devant le chant d'un oiseau et les lithographies réalisées par Audubon. 

D'ailleurs, on accompagne également le narrateur dans sa démarche, ses souvenirs et sa visite des mêmes terres maintenant parsemées de puits de pétrole, la destruction se poursuit. Les crépuscules de la Yellowstone est un roman à nul autre pareil. L'auteur le qualifie de western écologique, c'est aussi un regard sur l'histoire du fait français en Amérique.

Je feuillette lentement les reproductions des lithographies originales, avec le mélange de studieux respect et de dévotion admirative qui convient à la lecture d’un livre sacré. Ces oiseaux qu’il massacrait pour mieux les peindre, personne, avant lui, ne les avait rendus aussi vivants. [L.H.]

lundi 27 février 2023

J'étais juste à côté - Patrick Nicol

Quand j'étais jeune, j'avais un Etch A Sketch. [P.N.]

Voilà un roman en forme de journal d'observations du monde, des observations faites depuis un point de vue marginalisé, un regard déjà vieux, une filature du temps qui fuit par un enquêteur dépassé. C'est Pierre, un enseignant en littérature au collégial, qui porte sur la société son œil désabusé, déçu. Réfugié dans la littérature dont il n'a pas su transmettre la passion, il ne sait pas allier son intimité à celles des autres et il voit les saisons se suivre depuis la grève étudiante de 2012 jusqu'au début de la pandémie. C'est par l'entremise du quotidien que l'auteur, Patrick Nicol, fait entrevoir et expose la nostalgie de son personnage, peut-être un double de lui-même ou une excroissance de sa propre expérience. On ne peut que se reconnaître dans certaines attitudes ou quelques postures face à la vie et la société. Voilà un auteur dont je lirai assurément d'autres romans.

dimanche 5 février 2023

Le sanatorium des écrivains - Suzanne Myre

Exaspérée de m'entendre soupirer aux dix secondes, Corinne, ma « copine », avait ramassé ses affaires aussi vite qu'un typhon à deux bras (c'est l'image qui m'est restée) pour s'en retourner vivre chez elle, emportant dans son maelström mon pote, son chat. [S.M.] 
Le thème m'attirait. Je connaissais l'auteure de nom et j'en avais une opinion favorable sans avoir lu l'une ou l'autre de ses productions, principalement des nouvelles. Pourquoi ne pas me lancer dans cette lecture québécoise ? Je ne l'aurai pas regretté. J'ai souri et même ri plus d'une fois aux pointes d'humour, de cynisme et de satire qui visent le milieu littéraire. J'ai suivi avec intérêt les déboires de Christian Granger avec l'écriture, la critique et la fuyante inspiration devant le projet d'un deuxième livre. Il est attiré par la réclame d'un centre pour auteurs désespérés, un sanatorium pour écrivains en panne. Les yeux bandés, il est introduit, après avoir laissé son cellulaire en consigne, dans le mystérieux lieu où les auteurs en manque de souffle doivent se choisir un pseudonyme au nom d'un auteur décédé. Pour lui, ce sera Edgar Allan Poe. Il côtoiera notamment Arthur Rimbaud, Gabrielle Roy, Daphné du Maurier, Tatiana de Rosnay et J. D. Salinger, les pseudonymes de ses collègues. Sont organisés des ateliers d'écriture, des marches en nature et un ensemble d'activités voulant stimuler la créativité des auteurs qui apparaissent comme autant de personnages décalés. Puis une trame plus inquiétante se glisse dans l'expérience qui se déroule dans cette « bâtisse digne du château de Dracula ». Edgar et Daphné vont amorcer une enquête. Mais que vient faire David Foenkinos dans cette galère ?

Voilà donc un récit fantaisiste qui contient une bonne part d'autodérision.

vendredi 30 décembre 2022

Un café avec Marie - Serge Bouchard


Nous sommes en après-midi et, déjà, la matinée me manque. [S.B.]

Comment décrire cet ensemble de chroniques de l'anthropologuehomme de radio et chroniqueur, Serge Bouchard sinon qu'il s'agit de se permettre d'entendre sa voix posée nous raconter dans l’oreille les observations qu’il a pu faire ainsi que ses réflexions les plus intuitives sur l’amour, le temps, l'histoire et le monde tel qu'il est, fruit d'un passé trop souvent méconnu. C'est en posant un œil bienveillant sur la société qu'il porte un discours bien personnel qui s'inscrit en une série de microessais d'abord écrits pour la radio. Bien sûr, le deuil de sa compagne Marie vient teinter l'ensemble, mais c'est aussi le bonheur du café partagé avec la même Marie qui en rend la lecture joyeuse. S'il traite de souvenirs personnels, c'est également de la mémoire collective dont il est question. À travers cet ensemble de textes, Bouchard nous livre une part de son humanité et, par là, contribue à nos propres réflexions sur le monde.

____

Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Bouchard

Serge

Elles ont fait l’Amérique. De remarquables oubliés, tome 1 

30/06/2016

Bouchard

Serge

L’œuvre du Grand Lièvre filou

16/06/2019


mercredi 28 décembre 2022

De préférence la nuit - Stanley Péan

Qu'est-ce que cette chose appelée jazz ?   

Je ne suis pas sûr que ce soit vraiment à cette question que répondent ces textes de Stanley Péan, à moins que ce ne soit de façon détournée et peut-être plus parlante, en nous faisant sentir l'époque, la société dans la marge de laquelle fourmillaient des orchestres naissants, des interprètes inspirés et des musiciens enflammés. Stanley Péan adopte un ton personnel pour nous faire vivre des parcours hors du commun, notamment ceux de Clifford Brown­­­, de Art Blakey, de Lee Morgan, ou encore Miles Davis, des parcours qui s'expriment dans un contexte de lutte pour les droits civiques des Afro-américains, des parcours qui se sont inscrits de diverses façons dans l'histoire culturelle, que ce soit au cinéma ou en littérature. Stanley Péan rapporte dans ces quelques récits ces magnifiques croisements et interfaces entre l'histoire du jazz, l'évolution de la société et celle de la culture. Voilà donc une lecture qui s'écoute, même si parfois elle peut paraître réservée aux connaisseurs, il faut se laisser secouer par le hard bop revendicateur qui propulsait une nouvelle voix au devant de la scène.

Et pour citer le pianiste Thelonious Monk, à qui l'on doit une centaine de compositions majeures du répertoire moderne, il faut, au moment d'entamer un chorus, avant de jouer la moindre note, s'assurer que celle-ci est véritablement préférable au silence. [S.P.]

________

Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Péan

Stanley

Crépusculaires

25/06/2023

Péan

Stanley

Jazzman 

19/09/2010

 

mardi 8 novembre 2022

Une sorte de renaissance - Anaël Turcotte

Devant la fenêtre, le vieux professeur cherchait dans le chuchotement des feuilles du boisé une manière de rompre le silence. [A.T.]

En prenant connaissance de ce premier roman de l'auteur Anaël Turcotte, Une sorte de renaissance, je ne savais pas trop à quoi m'attendre, mais le lecteur en moi, toujours à l'affut d'œuvres de fiction, d'histoires imaginées, de contes inventés, a été rassasié par cette chronique d'un temps futur qui débute par le meurtre d'un mouton. Au contact d'une nouvelle lecture, mon réflexe instinctif, comme celui de plusieurs personnes probablement, est de tenter d'y découvrir des rapprochements avec des textes qui prennent place dans ma bibliothèque intérieure, dans mon histoire de lecteur. L'univers dont les contours ne sont pas précisément dessinés, cette enquête autour d'un mouton et la présence centrale d'une adolescente qui questionne la vie ne pouvaient me diriger autre part que vers Murakami. Entendons-nous, Anaël Turcotte n'est peut-être pas un écrivain japonais (comme peut le déclarer Dany Laferrière), mais j'ai retrouvé dans Une sorte de renaissance une atmosphère qui évoquait, et cela est bien personnel, le décalage subtil qu'il peut y avoir avec la réalité dans plusieurs des écrits de Murakami, et, en projetant plus loin ma lecture, quelques éléments du roman d'apprentissage. 

Voilà donc un roman d'anticipation qui se déroule dans un Québec d'après la Grande Explosive, un Québec dont les grandes villes semblent abandonnées, un Québec qui s'est réorganisé en petites communes menées par le Patronat à l'aide d'un système qui s'apparentent aux castes. Dans cet univers inquiétant, la petite communauté de Monojoly est troublée par le meurtre du mouton, par l'enquête qui en découle, par une jeune fille qui refuse l'état de fait et par des ermites philosophes qui fomentent en marge un nouveau printemps. J'ai aimé m'insérer dans cette œuvre d'imagination emportant avec moi, au sortir de ma lecture, des questions et des sujets de réflexions.  

C'est dans le cadre d'une opération Masse Critique au Québec du site Babelio que les Éditions Tryptique m'ont fait parvenir un exemplaire de ce roman de l'auteur Anaël Turcotte. Je les remercie.

Rien ne changeait à Monojoly, sauf les saisons et les raisons de ne rien faire. [A.T.]
Aucune obligation cruciale ne les attendait sauf le prolongement de leur vie. [A.T.]
Ainsi, ils partagèrent tour à tour leurs peurs fondamentales, leurs espoirs vis-à-vis du futur, leurs préférences, leurs joies, leurs tragédies. [A.T.]

mercredi 30 mars 2022

Science, culture et nation (textes choisis et présentés par Yves Gingras) - Frère Marie-Victorin

Prononcer le nom de Marie-Victorin, c'est d'abord évoquer, comme un automatisme, le Jardin botanique de Montréal et la Flore laurentienne. Ce sont là - on ne peut en douter - de grandes réalisations, mais elles ne doivent pas masquer le fait que Marie-Victorin fut aussi, tout au long de l'entre-deux-guerres, une figure centrale du milieu intellectuel québécois. [Yves Gingras]
J'ai assisté en février dernier à une conférence virtuelle de l'historien Yves Gingras, L'éveil de la science au Québec. C'était une conférence organisée par le Coeur des sciences de l'Université du Québec à Montréal à l'occasion du 100e anniversaire de la Société de biologie de Montréal (voir ici). J'ai apprécié le regard affuté que porte Gingras sur l'émergence du mouvement scientifique francophone du Québec. Il m'a permis de prendre conscience de l'importance qu'a pu jouer alors Marie-Victorin. Ses interventions, dont l'impact a porté beaucoup plus largement que le domaine botanique auquel on l'associe naturellement, ont démontré qu'il appartient aux plus fervents défenseurs de la connaissance scientifique et qu'il pouvait prétendre à une analyse structurée des rapports entre le développement de la société canadienne-française et celui de la culture scientifique et de son enseignement. 

Yves Gingras a choisi et commenté un ensemble de textes de Marie-Victorin, textes publiés pour plusieurs dans le journal Le Devoir. Voilà l'objet de ce recueil qu'est Science, culture et nation. On y trouve une apologie de la culture scientifique comme élément porteur d'une libération économique, la promotion d'un nationalisme ouvert sur le monde, une défense du milieu universitaire naissant et son indépendance face au pouvoir, la création d'un milieu favorable au développement d'une science désintéressée de haut niveau tout en dressant les bases de ce qui permettra de soutenir la vulgarisation scientifique et la démocratisation de la culture scientifique. Bien sûr, ces textes écrits par un frère des écoles chrétiennes entre 1920 et le début des années '40, portent parfois le poids de ces années. Toutefois, ce qui s'en dégage surtout c'est l'ouverture, la modernité et la conscience de la société dans laquelle Marie-Victorin travaillait. Cela permet de porter un oeil renouvelé sur cette période qu'on associe trop facilement à la «grande noirceur». 
Ouvrez n'importe que recueil de vers canadiens et vous êtes sûr de rencontrer, généralement au bout des lignes, les inévitables primevères et les non moins fatales pervenches. Ces deux mots sont harmonieux, commodes et complaisants pour la rime. Malheureusement ici encore, nous avons affaire à des plantes étrangères à notre flore. [F.M.-V.]
Nous ne serons une véritable nation que lorsque nous cesserons d'être à la merci des capitaux étrangers, des experts étrangers, des intellectuels étrangers : qu'à l'heure où nous serons maîtres par la connaissance d'abord, par la possession physique ensuite des ressources de notre sol, de sa faune et de sa flore. [F.M.-V.]

Ce n'est pas en bâtissant hâtivement des systèmes plus ou moins ingénieux, mais en expliquant à fond des cas particuliers, que la science progresse. La démonstration et l'interprétation exacte du moindre fait exercent des répercussions infinies. [F.M.-V.] 

Aussi ne voulons-nous en aucune manière favoriser l'affreux divorce des études scientifiques d'avec les disciplines littéraires et historiques. [...] Science et philosophie se portent un mutuel appui et ne peuvent longtemps s'écarter l'une de l'autre sans s'affaiblir mutuellement. [F.M.-V.] 

L'homme qui pense peut et doit demander à la géologie - cette stéréoscopie de la géographie - la vraie signification des paysages familiers, paysages qui ne sont jamais que l'état présent des ruines d'un passé plein de choses, rejoignant, à travers le présent, le futur inexploré. [F.M.-V.] 

 _________

Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Gingras

Yves

Histoire des sciences

30/04/2018

Gingras

Yves

L’impossible dialogue, Sciences et religions 

17/05/2016

Gingras

Yves

Les dérives de l’évaluation de la recherche 

03/08/2014

Gingras

Yves

Sociologie des sciences 

25/12/2013



mercredi 29 décembre 2021

Chroniques de jeunesse - Guy Delisle

À 16 ans, c'est le premier entretien que je passe pour décrocher un travail d'été. [G.D.]

La Coleco, rue St-Ambroise à Montréal
Guy Delisle  nous entraîne encore ici dans une oeuvre personnelle, mais qui, cette fois, est plus tournée vers ses racines que vers sa découverte du monde. C'est son expérience d'emploi étudiant dans une usine de pâtes et papier à Québec qu'il nous relate. Bien que cela se veuille très personnel, nous sommes probablement plusieurs à reconnaître dans ce choc de culture des éléments qui rappellent notre propre parcours. C'est en cela que ces chroniques réussissent à raconter quelque chose d'intime tout en ayant une résonance plus universelle. Pour ma part, en me plongeant dans cette lecture, c'était les décors de la Coleco, une usine de jouets du quartier Saint-Henri dans le Sud-Ouest de Montréal qui s'étalaient devant moi. J'y ai passé quelques mois à l'été 1972, je crois. Mon objectif était de me payer ma première flûte traversière. Comme Delisle le fera un peu plus tard et comme il le décrit si bien dans ses chroniques, je découvrais le monde du travail et le choc éprouvé en se rendant compte que, pour certains, ce cadre de travail dans la chaleur et dans le bruit, c'était le cadre d'une bonne partie de leur vie. Delisle fait revivre ces moments en finesse et en toute simplicité. Voilà tout l'impact de ce récit illustré.

____________

Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Delisle

Guy

Chroniques birmanes 

06/05/2016

Delisle

Guy

Chroniques de Jérusalem 

24/12/2014

Delisle

Guy

Shenzhen 

31/03/2015