vendredi 3 juillet 2026

Amerigo - Stefan Zweig

Quel est l'homme dont le nom a inspiré celui de l'Amérique ?
À cette question n'importe quel écolier vous répond tout de go, sans sourciller : Amerigo Vespucci.
Mais la question suivante est plus embarrassante et laissera les adultes eux-mêmes assez perplexes : au fait, pourquoi a-t-on donné à cette partie du monde le prénom d'Amerigo Vespucci ?
[S.Z.]

C'est à cette question que s'attaque Zweig en s'appuyant sur toute l'expertise qu'il a accumulée dans l'art de dérouler des récits biographiques. Zweig fait le portrait de ce Vespucci bien sûr, mais, surtout, il déploie son enquête historique pour comprendre de quelle manière le nom de ce personnage a pu se substituer au nom de Colomb pour désigner le nouveau monde qui émergeait à l'Ouest. J'ai lu ce court essai un peu comme on suit une enquête, tant Zweig prend soin de démêler les circonstances, les intérêts convergents, les hasards qui ont fini par cristalliser autour d'un seul nom, celui qui nous paraît aujourd'hui aller de soi.

Le destin d'Amerigo devient aussi le prétexte à une réflexion plus large sur le travail invisible de l'Histoire, sur ces mécanismes par lesquels certaines trajectoires prennent leur envol, tandis que d'autres se dissolvent dans l'oubli. Colomb demeure le découvreur dans notre imaginaire collectif, mais Vespucci aura eu l'avantage de croiser, au bon moment, cartographes, humanistes et imprimeurs, autant d'instruments involontaires de la postérité. On sent émerger, derrière l'anecdote, une réflexion de Zweig sur la part du hasard dans la fabrique des mythes fondateurs : pourquoi tel nom plutôt que tel autre ? Qu'en aurait-il été de Colomb si l'une des lettres envoyées par Vespucci depuis Florence avait pris un chemin différent ?

J'avais déjà lu de Zweig son Montaigne, où il tissait un dialogue presque intime avec un esprit disparu depuis des siècles ; Amerigo procède d'un geste voisin, mais tourné vers l'énigme collective plutôt que vers la conscience individuelle. Comme souvent chez lui, la précision documentaire sert moins à clore le débat qu'à en multiplier les angles. À la fin de la lecture, j'ai eu le sentiment d'avoir refermé non pas une biographie traditionnelle, mais plutôt une petite archéologie du récit collectif, une tentative de placer quelques lumières sur les rouages discrets qui auront transformé le nom d'un navigateur ordinaire en toponyme continental.

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dimanche 28 juin 2026

Échafaudages, squelettes et patrons de couturière : essai sur la littérature à contraintes au Québec - Dominique Raymond

Qui a dit : «Parfois j'opte pour des contraintes. Travailler avec des contraintes, c'est comme se baigner dans la mer au lieu de se baigner dans la piscine : la contrainte ouvre un espace, dans l'immensité de la langue, et nous force à trouver notre point d'ancrage, notre focus.»? Raymond Queneau? Georges Perec? Le dernier membre coopté de l'Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo)? Que nenni. Il s'agit de l'autrice québécoise Nicole Brossard. [D.R.]

J'étais curieux de voir comment pouvait être traitée par une approche analytique la présence de la littérature à contraintes au Québec. J'étais bien conscient que celle-ci existait; j'en avais perçu les éclats, ici et là, au fil de mes lectures. Cependant, j'ai été surpris de la diversité des formes que cela a pu prendre dans l'évolution de la littérature québécoise, surpris de la présence marquée de ces écrits contraints, surpris que l'écriture à contraintes au Québec puisse avoir été décelée aussi tôt qu'au début du XXe siècle. En effet, dans les années 1910-1920, un mouvement s'amorce en réaction aux régionalistes, partisans d'une littérature nationale ancrée dans la tradition, la religion et le conformisme. Cette opposition est formée de celles et ceux qui ont été appelés les exotiques parce qu'ils font la promotion de l'ailleurs, de l'art sans frontières et qu'ils cherchent à éveiller la curiosité des lecteurs et à leur ouvrir de nouveaux univers. Ces exotiques seront regroupés notamment autour d'une revue sur les arts, Le Nigog. On y trouve des articles d'analyse, mais aussi des créations faisant place au formalisme, au sonnet et au pastiche. On pourrait presque les qualifier de plagiaires par anticipation, selon le concept élaboré par les oulipiens. 

Ce qui frappe dans l’essai de Dominique Raymond, c’est qu’elle ne cherche pas à organiser tout cela selon une progression linéaire. Au contraire : elle se méfie de la chronologie. L’objet même de son essai, la littérature à contraintes, résiste à cette mise en ordre. On y trouve trop de discontinuités, trop de surgissements isolés, trop de liens fragiles.

D’où ce choix d’une approche qui observe le phénomène en lui-même en des moments précis, sans rechercher systématiquement à en tracer l'évolution ou l'origine. Plutôt que de narrer une trajectoire, l'autrice cartographie; elle isole des « points d’ancrage », des zones où quelque chose se produit : la ’Pataphysique, le formalisme, la machine. Trois régimes, trois manières de penser et de pratiquer l’écriture, la lecture, l’édition. Trois façons, aussi, de rendre visible ce qui, autrement, risquerait de demeurer diffus, presque imperceptible.

La lecture d'Échafaudages, squelettes et patrons de couturière modifiera peut-être la façon dont j'aborde la littérature québécoise. Cela aura permis de rendre perceptible ce qui, jusque-là, restait en marge ou passait inaperçu. Cela m'a ainsi ouvert tout un pan que je ne soupçonnais pas au sein du corpus littéraire québécois.

Un éminent professeur à qui j'expliquais la recherche que j'entamais m'a dit, sur un ton sans appel: «Il n'y a rien. Vous perdez votre temps. La littérature à contraintes n'existe pas au Québec.» Au moment d'écrire ces lignes, je crois pouvoir modestement affirmer qu'il avait tort. [D.R.]

 

mardi 23 juin 2026

L'œuvre posthume de Thomas Pilaster - Éric Chevillard

La question restera posée : doit-on ou non publier après sa mort les œuvres inédites d'un écrivain à tort ou à raison tenu pour important, lorsqu'il n'a pas exprimé de vœu en ce sens? [É.C.]

Le dispositif imaginé par Chevillard ne tranche pas la question posée en exergue. Il la reprend plutôt, et la complique d'un cran. Sous couvert d'édition critique, on nous donne à lire l'œuvre posthume de Thomas Pilaster, accompagnée des commentaires de son ami et exécuteur littéraire, Marc-Antoine Marson, poète de son état. Là où l’on s’attendrait à un appareil critique bienveillant, voire louangeur, Marson s’emploie à miner systématiquement l’auteur qu’il prétend servir. Son amitié proclamée s’avère être un étrange alibi : il multiplie les attaques, soulignant les « faiblesses évidentes et les grossières maladresses » de Pilaster, son absence de style, ses redondances et l'inutilité de ses écrits, allant jusqu'à conseiller de ne s'attarder que sur ses propres notes plutôt que sur le texte annoté. On devine que l’acharnement dissimule une histoire plus complexe qu’une simple rivalité entre écrivains.

Vous ne trouverez ni Pilaster ni Marson dans aucun dictionnaire des écrivains : Chevillard les a inventés de toutes pièces, jusqu'à leur prêter cette dispute posthume qui n'aura jamais lieu que dans cette fiction. Le procédé n'est pas neuf. On pense à Pierre Ménard chez Borges, ou encore, à ce Hugo Vernier que Perec faisait surgir dans Le Voyage d'hiver. Toutefois, Chevillard pousse l'astuce un peu plus loin : ici, l'appareil critique en vient à détruire l'œuvre qu'il est censé éclairer. Le lecteur ne sait plus trop à qui se fier, et la question posée en ouverture, loin d'être résolue, se déplace : ce n'est plus Pilaster qu'il faut juger, mais Marson.

Que j'aime, décidément, ces procédés qui font intervenir des apocryphes fictionnels dans une mise en abyme littéraire.

Plus souvent, beaucoup plus souvent comme un elfe dans un magasin de porcelets. [É.C.]
Sujet. Imaginer une biobibliographie d'écrivain à partir des quatre mots suivants : raie, mont, rousse, aile. [É.C.]

Il est mort serein. - On le serait à moins. [É.C.]

Quel est le sexe des angles? [É.C.]

Quand on passe sans interruption d'un livre à l'autre, il faut un moment pour que l'œil - dont la pupille doit alors se rétracter ou se dilater - et l'esprit s'accoutument aux phrases du second. Nous le lisons d'abord comme nous lisions celles du premier et l'illusion que nous avons changé ni de livre ni d'auteur, quelles que soient leurs différences, peut persister durant plusieurs pages. [É.C.]

La littérature de premier jet, c'est bien, à condition de viser la corbeille. [É.C.]

La rumeur qui monte des cours de récréation - ces sifflets, ces clameurs, ce cri perçant tout à coup - est la même partout depuis toujours, exactement, c'est la même bande-son qu'on diffuse, il faudra me prouver le contraire. [É.C.]
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samedi 20 juin 2026

Les sciences sous ma loupe - Yves Gingras

Depuis les années 1950, nous vivons dans un monde de plus en plus techno-scientifique. [...] Tout comme la capacité de lire et d'écrire est devenue au XIXe siècle une condition de la participation éclairée de tout citoyen dans une société démocratique et a mené à l'école obligatoire, on ne peut de nos jours douter qu'une culture scientifique minimale est nécessaire pour porter un regard avisé sur les décisions que doivent prendre les gouvernements et les entreprises en matière de développement scientifique et surtout technologique. [Y.G.]
Comme pour chacun de ses essais destinés au grand public, je n'ai pas hésité longtemps avant de me plonger dans ce nouveau recueil d'Yves Gingras. J'ai lu la plupart de ses ouvrages de vulgarisation au fil des années et, chaque fois, j'en ressors comblé. Gingras possède ce rare talent d’exposer des concepts complexes de manière limpide. Il ne cherche pas à convaincre à tout prix ; il prépare plutôt le terrain, ce terreau propice à l’émergence d’une réflexion approfondie et d’une véritable analyse critique.

Gingras réunit ici soixante-dix textes qu'il qualifie lui-même de « critique de science » - un genre qu'il a développé dans la presse française et québécoise et qu'il revendique comme l'équivalent, pour les sciences, de ce que la critique culturelle pratique depuis longtemps à l'égard des œuvres artistiques. L'idée centrale : si l'on peut apprécier et discuter une critique de cinéma ou de littérature, on devrait pouvoir, de la même manière, apprécier une analyse critique des pratiques scientifiques - une analyse « qui vise non seulement à mieux comprendre la manière dont les scientifiques en arrivent à établir des connaissances robustes mais aussi à en évaluer leurs limites. »

Les textes sont regroupés sous de grands thèmes - sciences et méthodes, sciences et société, modes de production des savoirs, rhétoriques de l'excellence et sciences et culture - et abordent des questions aussi variées que : qu'est-ce que la science? Comment la production et la validation des savoirs scientifiques se déroulent-elles ? Quels sont les défis actuels pour la recherche dans un contexte où le moralisme, le relativisme et le dogmatisme religieux semblent regagner du terrain?

C'est exactement dans ce type de textes que se révèle, à mon avis, tout le talent pédagogique de Gingras. Il nous amène à penser notre rapport à la science. Dans un monde saturé d’actualités scientifiques, de promesses technologiques et d’annonces spectaculaires, Gingras invite à ralentir, à interroger, à douter de manière éclairée.  C'est d'ailleurs le but qu'il poursuit explicitement : en conclusion de l'ouvrage, il en appelle à un scepticisme sain, tant à l'égard des scientifiques eux-mêmes qu'à l'égard de leurs productions. Il a la capacité à rendre visible ce qui, souvent, reste implicite : les biais, les exagérations, les glissements de sens qui accompagnent la diffusion du savoir scientifique dans l'espace public. 

On ressort de cette lecture mieux armé pour naviguer dans cet univers où science, technologie et société s'entrecroisent sans cesse.

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mardi 5 mai 2026

Ces spectres agités - Louis Hamelin


Au début, ce ne fut qu'un mot dans la bouche de Pierre, une autre histoire de conquête dans la bouche de Pierre-Coeur-de-Pierre. 
[L.H.]

Nous sommes à la charnière des années 80 et 90, dans un quartier désavantagé de Montréal, un Montréal des marges et des lendemains qui déchantent, dans un logement qui donne vue sur la prison Parthenais. Trois colocataires y partagent le quotidien : Vincent, que Pierre perçoit déjà comme l’auteur du Grand Roman québécois ; Pierre lui-même ; et Pietr, un immigrant polonais à la consommation télévisuelle imposante. Un personnage ambigu vient troubler cet équilibre fragile : Dorianne, figure incertaine, dont on ne sait s'il s'agit d'une femme fatale et vampirique ou d'une âme délabrée que le vin consume.

Dans l’interaction de ces personnages, le roman brosse un portrait convaincant d’une époque fiévreuse traversée de désillusions. Il capte quelque chose de l’air du temps, en transmet la tension, l’inquiétude, les élans parfois confus, ainsi que les fantômes idéologiques qui hantent cette génération.

Pourtant, cette lecture m’a aussi laissé un sentiment de lourdeur. L’écriture m’est apparue plus laborieuse, moins souple que dans les œuvres plus récentes de l’auteur. Comme si le désir de tout dire, de cerner une époque, des idéologies, des parcours individuels, finissait par lester le texte, porté par un lyrisme trop présent. Là où Les crépuscules de la Yellowstone avançait avec une forme de fluidité, Ces spectres agités progresse parfois à pas lents, dans une écriture encore en train de se chercher, souffrant quelquefois d'un excès de souffle.

C’est peut-être le lot de certains premiers romans : écrits dans l'urgence, ils contiennent souvent une énergie brute que les œuvres de la maturité sauront discipliner.

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Louis

Les crépuscules de la Yellowstone

27/05/2023