mardi 1 septembre 2026

Les Figurants - Delphine de Vigan

Alors que la salle est encore allumée, le super-assistant, équipé d'un talkie-walkie, entre sur le plateau. [D.de V.]

Il m'arrive de temps à autre de lire du théâtre et, chaque fois, l'expérience me plaît. Cette fois, il y avait un déclencheur bien particulier. Un ami participe actuellement au montage des Figurants avec une troupe amateur et il interprétera, je crois, le rôle du super-assistant. Ne pouvant assister aux représentations, j'ai eu envie de me construire ma propre mise en scène en entrant dans le texte.

Voilà une pièce originale, qui donne l'avant-scène à des figurants participant à un obscur tournage dont ils ne connaîtront jamais le scénario. Il s'agit d'un film du Grand réalisateur, avec le Grand acteur et la Grande actrice. On ne verra ni l'un ni l'autre, condamnés au statut de voix hors champ. Les vrais personnages de la pièce, ce sont ceux qu'on laisse d'ordinaire dans l'ombre, ceux dont l'image reste hors focus : deux hommes et trois femmes, d'expérience inégale, qui gèrent ensemble les attentes et les temps morts propres à ce genre de tournage. 

L'attente, justement, constitue la matière première de la pièce. On y parle d'un éventuel petit rôle parlant qui changerait le montant du cachet, des parcours de chacun, des espoirs, des désillusions et de la vie qui continue entre deux consignes lancées au talkie-walkie. Ces échanges font naître peu à peu une microsociété, avec ses hiérarchies, ses affinités, ses rivalités discrètes et ses rêves.

On peut bien sûr lire Les figurants comme une réflexion sur le monde du spectacle. Mais il est difficile de ne pas y voir aussi une métaphore plus large. Ces personnages qui attendent qu'une voix venue d'ailleurs décide de leur place dans la scène nous renvoient peut-être à notre propre condition. À des degrés divers, on peut parfois avoir le sentiment d'occuper un rôle secondaire dans un scénario où une part croissante des décisions semblent se prendre loin de nous.

C'est sans doute ce qui rend cette pièce si intéressante : derrière sa légèreté apparente et son dispositif minimaliste, elle nous amène à nous demander qui tient réellement le premier rôle.


mardi 25 août 2026

Le coq de Renato Caccioppoli - Jean-Noël Schifano

La quatrième de couverture avait tout pour me séduire. Le coq de Renato Caccioppoli de Jean-Noël Schifano annonçait le récit d'un épisode survenu à Naples en 1938 : le geste de défi lancé au pouvoir fasciste par Renato Caccioppoli, mathématicien de renom et petit-fils de Mikhaïl Bakounine, lors de la visite de Mussolini et d'Hitler. J'espérais y trouver à la fois un portrait singulier, une réflexion politique et une plongée dans une période trouble de l'histoire italienne.

La lecture s'est pourtant révélée décevante.

Schifano semble s'intéresser davantage à Naples qu'à Caccioppoli lui-même. La ville, son histoire, ses mythes, ses légendes et son imaginaire occupent le devant de la scène, tandis que le personnage annoncé comme central demeure souvent dans l'ombre. Les références historiques, culturelles et mythologiques s'accumulent au fil des pages dans une prose qui m'a paru volontiers lourde, parfois précieuse. À plusieurs reprises, j'ai eu l'impression que le sujet du livre s'effaçait derrière les figures de style.

Cette profusion rend la lecture exigeante. Il aurait presque fallu être Napolitain pour goûter pleinement cette avalanche de références... et encore. Quant à Renato Caccioppoli, il reste étonnamment insaisissable. Son activité de mathématicien, qui aurait pu apporter une dimension supplémentaire au récit, n'est qu'à peine évoquée.

La seconde partie respire un peu mieux, mais ne rachète pas l'ensemble : je n'en garderai malheureusement pas un bon souvenir de lecture.

Oui je sais qu'en écrivant je dévie, dérive, déraille, porté par le grand huit des foires de l'enfance et de l'infini couché sur les rails napolitains en trompe-l'œil, qui sont courbes, se croisent, ovaloïdes, spiraliformes, prenant les cours et les recours de l'Histoire, et que je ne pourrai sûrement pas dire à haute voix, ce soir, tout ce que j'écrirai, ici, en haute altitude, dans la cabine où se pressent mes souvenirs du siècle passé et d'il y a trois mille ans. [J.-N.S.] 
Tu sais, Marussa, la découverte mathématique, qui n'a rien à voir avec l'autorité, est subversive et toujours baise les tabous.  [J.-N.S.]


lundi 10 août 2026

Une brève histoire de l'espoir - Mathieu Bélisle

Tout commence un soir de fête, quand un ami, passablement éméché, se met à parler d'avenir et de changements climatiques. [M.B.]

À une époque où les raisons d'espérer semblent sans cesse mises à mal par les crises climatiques, les guerres et les dérives autoritaires, Mathieu Bélisle choisit non pas de scruter l'avenir, mais de se tourner vers le passé. Dans Une brève histoire de l'espoir, il entreprend ainsi une vaste traversée du temps pour comprendre comment les humains ont perçu, nommé et attaché de la valeur à cet élan vers demain que nous appelons espoir.

Des empreintes de mains laissées sur les parois des grottes paléolithiques aux philosophes grecs qui voyaient dans l'espoir une illusion, de l'avènement des religions monothéistes aux grandes révolutions modernes, des rêves d'utopie aux dystopies contemporaines, Bélisle suit les multiples métamorphoses de l'espérance à travers l'histoire. Son enquête prend la forme d'un assemblage de courts textes, qu'il appelle des « fragments », des parcelles d'une réflexion qu'il refuse de voir comme définitive. 

Comme toute bibliothèque, ce livre demeure une entreprise inachevée; il est appelé à grandir, à s'enrichir de perspectives et de pensées nouvelles, à se voir réécrit et corrigé, contredit et amendé, y compris par d'autres que moi. [M.B.]

Cette forme fragmentaire s'adapte parfaitement à un sujet aussi vaste que l'espoir, qui échappe à toute tentative de définition simple. Tour à tour vertu, illusion, moteur de l'action ou consolation, l'espoir accompagne l'aventure humaine et demeure insaisissable.

Une brève histoire de l'espoir offre ainsi une perspective éclairante sur notre époque. En revisitant les réponses que les générations passées ont apportées à l'incertitude, Bélisle nous invite à réfléchir à notre propre rapport à l'avenir. Nous ne saurons jamais ce que demain nous réserve, mais renoncer à l'espoir reviendrait peut-être à renoncer au mouvement même de la vie. Comme l'auteur, nous sommes appelés à faire le pari de la suite du monde. 

Quelques passages me semblent particulièrement révélateurs de la richesse de cet essai :
Envisager le pire aura toujours l'air plus sérieux que rêver de mieux. [M.B.]

Les oracles sont ceux à travers qui on se rend jusqu'aux dieux pour obtenir des faveurs et des réponses; les prophètes sont ceux à qui on n'a rien demandé, et qui répondent à des questions que personne n'a posées. [M.B.] 

Le génie de la tragédie tient donc tout entier dans cette découverte : la littérature peut porter malheur à notre place. [M.B.]

S'engager, croire, lutter, espérer, c'est donc obéir au mouvement qui porte l'être au-delà de lui-même, obéir au mouvement qui est l'être, dans un univers qui n'est pas fermé mais ouvert. C'est ainsi, et seulement ainsi, qu'on reste en vie. [M.B.]
Une phrase résume peut-être l'ambition du livre :
Pourquoi écrire l'histoire de l'espoir? Pourquoi se tourner vers le passé alors que c'est l'avenir qui inquiète? Parce qu'on ne peut pas regarder loin devant si on ne sait pas voir loin derrière. [M.B.]

mercredi 5 août 2026

50 choses qu'il ne faut tout de même pas oublier de faire avant de mourir - Jacques Bens et Georges Perec

Le samedi 24 octobre 1981, dans « Mi-fugue mi-raisin » de France Culture, Jacques Bens inaugure une nouvelle forme d'inventaire qu'il a lui-même créée, les 50 choses qu'il ne faut tout de même pas oublier de faire avant de mourir. [T.B.-H.]

Je ne pouvais pas passer à côté de la collection Perec 53 lancée par les éditions L'œil ébloui. Son titre fait écho à 53 jours, le dernier roman inachevé de Georges Perec. À terme, cette aventure éditoriale réunira 53 livres de 53 pages, écrits par 53 artistes, avec l'ambition de « dire, penser, inventer, rêver, percer la lecture qu'on a de Perec ».

La collection s'ouvre avec ce délicieux volume qui rassemble, après une Histoire complice d'un inventaire radiophonique signée Thierry Bodin-Hullin (l'animateur de la maison d'édition et de cette collection en particulier), les inventaires de Jacques Bens et de Georges Perec, reproduits à la fois dans leur version diffusée sur France Culture et en fac-similés des tapuscrits originaux.

On y retrouve certains éléments qui font le charme de l'Oulipo : le goût des listes, le sérieux appliqué à l'insignifiant, l'humour retenu et l'art de déceler l'imaginaire dans l’infra-ordinaire. Comment résister à des résolutions telles que :

- Ranger une fois pour toutes ma bibliothèque

- Aller du Maroc à Tombouctou à dos de chameau en 52 jours

- Boire du rhum trouvé au fond de la mer (comme le capitaine Haddock dans le Trésor de Rackham-le-Rouge)  [G.P.]

Ces inventaires, à la fois absurdes, mélancoliques et profondément vivants, donnent surtout envie d'en rédiger un à son tour. 


mercredi 29 juillet 2026

Montevideo - Enrique Vila-Matas

En février 1974, je fis un voyage à Paris dans l'intention anachronique de devenir un écrivain des années 1920, style "génération perdue". [E.V.-M.]

Le protagoniste de ce roman est en quelque sorte un alter ego de Vila-Matas. Un écrivain donc, mais un écrivain en panne d'écriture. À travers ses déplacements, ses rencontres et ses conversations, l'auteur nous convie à un voyage au cœur de la littérature. Les références littéraires y sont omniprésentes, au point de susciter cette tentation familière : celle de lire et de lire encore. On y croise Borges, Adolfo Bioy Casares, Antonio Tabucchi, Herman Melville, Robert Walser, Kafka, Laurence Sterne et bien d'autres, parfois aussi fictifs que les citations qu'on leur prête.

Le moteur du récit n'est autre qu'une nouvelle de Julio Cortázar, La Porte condamnée, qui se déroule à l'hôtel Cervantès de Montevideo. Le narrateur tentera, dans la chambre 205 de cet hôtel, de vivre à son tour l'expérience insolite liée à cette porte. Mais n'est-elle pas avant tout celle qui mène à l'acte d'écrire, celle derrière laquelle se dérobe l'essence même de la fiction ou peut-être une représentation idéalisée de la littérature ?

Montevideo peut se lire comme une invitation à porter sur le réel un regard traversé par l'invention, à revisiter notre propre parcours en y laissant entrer la fiction. Ce périple littéraire, fait de détours, de digressions, de coïncidences et de fausses pistes, procure par son ambiguïté même ce plaisir particulier qui accompagne toute véritable exploration.

[...] il est impossible de réfréner la joie qui ce jour-là m'accompagne. En réalité, rien d'étonnant à cela puisque je dois ce bonheur à une traduction française du Tristam Shandy de Laurence Sterne, que j'ai enfin dans ma poche, un livre magique et qui, pour moi, après que j'ai surmonté toutes sortes d'épreuves, a toujours fait office d'amulette. Outre qu'il s'agit d'un roman infiniment divertissant, il m'a toujours procuré une force spirituelle étrange. [E.V.-M.]

Pendant des années, j'ai pratiqué une sorte de saudade secrète, une étrange nostalgie d'outre-mer, mélancolie d'un lieu que je n'avais pas connu, dont il ne m'était pas clair que je pourrais y faire un voyage un jour. Ce lieu, c'était Montevideo.  [E.V.-M.]

Au cours de mes rencontres avec le jeune Desdini, je lui racontais un jour l'histoire des mathématiciens de Princeton, savants qui avaient pris leur retraite à quarante ans et passaient leur temps à lire La Divine Comédie. Et, un autre, je lui faisais découvrir l'existence de l'OuLiPo, l'association de science et littérature qui, parce qu'il ne la connaissait pas, l'avait fasciné. [E.M.-V.]

Je commençai à faire l'expérience d'une certaine résistance mais je me rendis compte que, résistant ou pas, je vivais pour écrire même si je n'écrivais pas.  [E.V.-M.]

Montevideo était une ville mais aussi un état d'âme, une manière de vivre en paix en dehors du centre convulsif du monde, un rythme ancien aux pieds nus. [E.V.-M.] 

[...] l'ambiguïté était devenue pour moi le trait le plus caractéristique du monde dans lequel nous sommes. [E.V.-M.] 

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Vila-Matas

Enrique

Cette brume insensée

27/09/2024