dimanche 18 octobre 2026

L'Architecte de Notre-Dame - Aurélien Bellanger

« L'architecte de Notre-Dame n'existe pas. Nos plus belles cathédrales sont généralement anonymes. Elles opposent, à celui qui voudrait en retrouver l'auteur, l'inhumaine durée de leur construction. » L'homme qui parlait ainsi, Viollet-le-Duc, le restaurateur de Notre-Dame, était pourtant considéré comme le plus grand architecte de son temps. [A.B.]

En construisant ce roman, qu’on pourrait dire à clé, ou à thèses, Aurélien Bellanger avait certes de grandes ambitions. L’idée d’un roman historique appuyé sur l’érudition qu’il semble démontrer m’attirait.

J’y ai trouvé deux récits menés en parallèle, deux histoires de rencontres évoluant dans des temps différents. Au XIXe, le journal d’un curé que sa hiérarchie a dégagé de ses charges pour qu’il suive Viollet-le-Duc dans ses déplacements et l’espionne, lui et ses réinterprétations architecturales teintées de rationalisme mystique. Au XXIe, l’histoire d’Ancelin, compagnon qui suit son maître tailleur de pierre de chantier en chantier, dans les monuments, les églises et les cathédrales de France.

Je ne sais trop pourquoi les auteurs semblent attirés par cet artifice de l'imbrication de trames narratives. Bien sûr, lorsque c'est réussi, il se crée une résonance qui apporte une richesse aux récits, mais il m'apparaît que ce n’est pas toujours le cas et que la forme peut devenir alambiquée. C'est le sentiment que j'ai malheureusement eu au cours de cette lecture. 

Tout n’est pas à jeter, loin de là. Plusieurs idées me sont apparues exposées de façon intéressante, quelques échanges savoureux, certaines références historiques surprenantes. Mais les digressions ont eu raison de moi. Je me suis perdu et, à mon grand dam, je n’ai pas trouvé ce que je cherchais en ouvrant ce roman, un regard simple et éclairant sur le travail et les visions de Viollet-le-Duc.

Il reste des passages qui m’ont arrêté, comme celui-ci :

J'ai voulu mes bâtiments pleins d'animaux de pierre, des pieds de leurs escaliers aux bouches de leurs gouttières. Mes châteaux sont, entre le monde symbolique et le monde naturel, comme des chatières battantes qui permettent aux animaux d'aller et de venir, sous quelque forme que ce soit. Car toute image est une porte dérobée. [A.B.] 

Et d’autres qui m’ont fait sourire :

Le paradis terrestre existe : il est entre La Roche-sur-Yon et Cholet. [A.B.]

L'auteur a-t-il voulu faire tenir ensemble trop de perspectives au risque de nuire à l'impact réel du récit? À moins que ce ne soit ma disponibilité à ce type de lecture qui ait pu être en cause.




lundi 5 octobre 2026

Aller à La Havane - Leonardo Padura

Un jour, sûrement chaud et peut-être bien de l'année 1965, un groupe de copains du quartier et moi-même - je me souviens de Jorge le Conejo, Danilo le Gordo et Felicio le Negro - avons enfin osé réaliser une chasse aux fantômes et aux mystères, planifiée depuis toujours : armés de bâtons et de cailloux, ainsi que l'aventure l'exigeait, nous avons pris le risque de pénétrer dans l'enceinte lugubre et à l'époque abandonnée où, depuis les années 1920, se dresse ce que l'on nomme le Château d'Averhoff. [L.P.]

Dès les premières lignes d'Aller à La Havane, Leonardo Padura évoque ses souvenirs personnels et on comprend que la véritable destination du livre n'est pas seulement la capitale cubaine, mais aussi le territoire de la mémoire. Padura quitte ainsi un instant le domaine du polar à la cubaine qu'il occupe si bien. Il délaisse, mais pas tant que ça, le personnage de Mario Conde, ancien lieutenant de police reconverti en bouquiniste. L'angle change, la ville reste. C'est toujours La Havane qui demeure au centre de ses écrits avec ce titre quasi inclassable qui n'est ni roman, ni essai, ni récit historique, ni vraiment une autobiographie en empruntant un peu à chacun de ces genres. 

La première partie laisse s'entrecroiser le parcours de Padura, son histoire avec la capitale et l'évolution de celle-ci. Le format est singulier : de larges extraits de ses romans policiers précédents nourrissent le propos et cela montre à quel point La Havane était déjà au cœur de son œuvre écrite. L'œil que Mario Conde porte sur la cité est aussi important que celui de Padura. C'est un regard on ne peut plus nostalgique. La crise économique de 1990 à Cuba, où se combine la dissolution de l'URSS et le durcissement des sanctions économiques des États-Unis, crise connue sous le nom de Période spéciale, vient teinter le récit de ce rapport qu'entretient Padura avec sa ville. La deuxième partie est plus centrée sur les quartiers de La Havane et quelques personnages typiques qui les habitent. Mon expérience par trop ténue de La Havane ne me permet pas de participer pleinement à ces évocations, mais le texte de Padura construit des images si réalistes qu'on croit les tirer de nos propres souvenirs. Tout cela est écrit de la plume mélancolique d'un Havanais amoureux de sa ville, une ville qui se transforme, qui change, mais avec laquelle il entretient toujours un lien indéfectible. Sans doute portons-nous tous en nous une ville intérieure faite de mémoire, de lectures et de rêves. Padura, lui, a le talent de nous la communiquer.


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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Padura

Leonardo

La transparence du temps

03/09/2019


lundi 28 septembre 2026

Voyage autour de ma chambre - Xavier de Maistre

Qu'il est glorieux d'ouvrir une nouvelle carrière, et de paraître tout à coup dans le monde savant, un livre de découvertes à la main, comme une comète inattendue étincelle dans l'espace! [X.de M.]

C'est à la lecture d'un texte à propos de Georges Perec, me semble-t-il, que j'ai entendu pour la première fois parler de Voyage autour de ma chambre. Le titre m'avait intrigué sans que je pousse plus loin ma curiosité. Il aura fallu ce détour pour que ce petit livre, publié en 1795, croise enfin mon chemin de lecteur. 

Xavier de Maistre, écrivain savoyard de langue française, imagine un voyageur bien particulier. Le narrateur est un jeune officier qui, à la suite d'un duel, a été confiné à sa chambre pour une période de 42 jours. Sa réclusion ne s'apparente pas à une geôle, c'est plutôt une perte de sa liberté d'aller et venir alors qu'il conserve son logement, ses meubles et même les services de son domestique. 

Puisqu'il lui est impossible de parcourir le monde, il entreprendra l'exploration systématique de l'espace qui lui reste. Son lit, son fauteuil, les tableaux suspendus aux murs et les souvenirs qu'ils éveillent prennent place dans un itinéraire dont les frontières se déplacent à la convenance de son imaginaire. 

Dès les premières pages, j'ai pensé à Laurence Sterne et à son Voyage sentimental à travers la France et l'Italie. La parenté est difficile à manquer. On retrouve chez Xavier de Maistre le goût de la digression, l'art du détour et cette façon de faire du cheminement de la pensée le véritable sujet du voyage.

Une autre présence s'est imposée à moi au fil de la lecture, c'est celle de Montaigne. Comme l'auteur des Essais, Xavier de Maistre fait de lui-même la matière de son livre. Les objets qu'il décrit dans sa déambulation sont des portes ouvertes sur sa mémoire, ses rêveries et ses errances. Le territoire minuscule de sa chambre s'ouvre sur un espace intérieur sans limite. L'aventure ne dépend pas de la distance parcourue, mais du regard porté sur les choses. C'est probablement en cela que le Voyage autour de ma chambre rejoint l'œuvre de Perec. Tous deux s'intéressent 'à ce qui se trouve juste devant nous, le banal, le quotidien, les objets et les moments si familiers qu'on ne les remarque plus, ce que Perec appelle l'infraordinaire.

[...] je voudrais qu'on sût que, dans cette ville, où tout respire l'opulence, pendant les nuits les plus froides de l'hiver, une foule de malheureux dorment à découvert, la tête appuyée sur une borne ou sur le seuil d'un palais. [X.de M.]



lundi 21 septembre 2026

La sélection naturelle - Patrick Nicol

Christian se réveille seul. Il enfile ses jeans, ses pantoufles, passe une chemise en sortant de la chambre. Les ombres glissent sur les murs nus du rez-de-chaussée comme si, derrière la grande fenêtre, le vent remuait la lumière. [P.N.]

On retrouve dans La sélection naturelle le narrateur habituel de Patrick Nicol, cet enseignant de cégep désabusé. Mais, cette fois, la retraite l'a rattrapé, et avec elle un déracinement qu'il n'avait pas prévu : Christian a suivi sa conjointe mutée dans une nouvelle ville et erre, sans emploi ni repères, dans une existence qui lui échappe. 

Ce n'est plus le regard résigné de Pierre dans J'étais juste à côté, ni la tendresse douloureuse du fils de La nageuse au milieu du lac : la colère de Christian, longtemps contenue, éclate un soir de souper trop arrosé, devant le discours réactionnaire d'un hôte, et le geste qui en résulte le précipite dans une fuite qu'il croit être celle d'un homme recherché pour meurtre. Le roman suit cette cavale faite de rencontres improbables, où l'écoanxiété, l'injustice intergénérationnelle et le radicalisme d'une jeunesse désabusée viennent se placer en phase avec la propre désillusion de Christian, celle d'un homme qui découvre, la retraite venue, qu'il n'a plus de prise sur le monde qu'il laisse derrière lui. 

Patrick Nicol n'a rien perdu de ce style personnel qui m'avait happé il y a trois ans. Son écriture sonne toutefois ici plus grave, plus urgente, à l'image de notre époque.

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Nicol

Patrick

J’étais juste à côté

27/02/2023

Nicol

Patrick

La nageuse au milieu du lac

06/09/2023



dimanche 6 septembre 2026

L'empereur de la joie - Ocean Vuong

Le plus difficile dans l'existence, c'est de n'avoir qu'une seule vie. [O.V.]

Je ne connaissais pas Ocean Vuong, je ne connaissais pas non plus sa poésie, mais, dès les premières pages de L'empereur de la joie on sent dans l'écriture de ce roman un lyrisme assumé qui est sans lourdeur. On se doit, à ce sujet, je crois, de souligner le travail de la traductrice, Hélène Cohen. 

Si la langue retient d'abord l'attention, l'univers que déploie le roman ne tarde pas à le faire également. Hai, un jeune Vietnamien vivant à East Gladness, une banlieue défavorisée du Connecticut, se trouve à un tournant de sa vie où l'avenir lui paraît sans issue. Alors qu'il envisage le pire, sa rencontre avec Grazina, une vieille femme d'origine lituanienne, l'amène à reprendre pied dans le monde. Entre eux se développe une relation inattendue faite de complicité, de service rendu et d'une forme de tendresse retenue.

Des souvenirs d'une enfance marquée par la guerre reviennent hanter Grazina et, dans certains de ces épisodes, la mémoire et le délire se confondent. Hai accepte alors de jouer le rôle que lui attribue la vieille femme dans les récits qu'elle reconstruit. Ces passages sont parmi les plus touchants du roman.

En trouvant un emploi au HomeMarket d'East Gladness, une succursale d'une chaine de restauration rapide, Hai découvre une petite communauté d'hommes et de femmes qui portent chacun leurs blessures. Ocean Vuong accorde à ces personnages une attention remarquable. Il les observe sans jugement. Peu à peu, se dessine entre eux une solidarité discrète qui devient l'une des forces du récit.

Ce qui demeure après la lecture, ce sont justement ces personnages. Des êtres que la littérature, comme la société, laisse souvent en périphérie : travailleurs précaires, immigrants, personnes âgées, marginaux de toutes sortes. L'auteur leur prête ici une voix et une présence qui les soustraient à un triste anonymat.

L'empereur de la joie n'est pas tant un roman sur le bonheur que sur ce qui permet de continuer. Sur ces rencontres qui surviennent parfois au moment où l'on ne les attend plus et qui, sans tout changer, rendent la vie un peu plus soutenable.