lundi 9 mars 2026

Lévesque / Trudeau : Leur jeunesse, notre Histoire - Jean-François Lisée

Ils sont tous là, dans une chambre de l’hôtel Mont-Royal, à Montréal, coin Peel et Maisonneuve. Tous : René Lévesque, Pierre Elliott Trudeau, Jean Marchand, Gérard Pelletier, quelques autres, peut-être. L’histoire, en cette soirée de mai 1960, passe les plats. [J.F.L.]

Jean‑François Lisée ouvre sa double biographie sur cet épisode où il aurait été question d’un ralliement au Parti libéral du Québec de Jean Lesage, figure centrale de la Révolution tranquille. Or, c’est plutôt la fin de ce premier tome qui ramène le lecteur à cette rencontre. Avant ce moment particulier, Lisée nous fait traverser la jeunesse de deux personnages majeurs de l’histoire politique québécoise et nous plonge dans la trame politico‑sociale qui façonne leur parcours.

L’un des intérêts du livre est de montrer à quel point les trajectoires de Trudeau et de Lévesque, souvent présentées comme opposées, sont pourtant issues de préoccupations communes : l’avenir du Canada français, la modernisation du Québec, la place de l’État dans la société. Mais leurs réponses à ces défis divergent. Toutefois, on sera surpris de découvrir les idées nationalistes que défendait alors Trudeau, son rêve d’un putsch pour instaurer un État catholique et autoritaire — la Laurentie — inspiré en partie par Mussolini. On apprendra que, de son côté, Lévesque était profondément pessimiste quant à l’avenir du peuple canadien‑français, hanté par la crainte d’un effacement culturel.

Lisée parvient à inscrire les moments de vie de ces deux hommes dans un contexte riche, nuancé et bien documenté. Il parvient à faire sentir les tensions d’une époque où le Québec hésite entre tradition et modernité, entre attachement au passé et désir d’émancipation. Le récit, nourri d’archives, de correspondances et de témoignages, éclaire non seulement les personnalités de Trudeau et de Lévesque, mais aussi les forces profondes qui ont façonné le Québec moderne.

La plus grande réussite de Lisée est probablement d'avoir montré que l’histoire collective se joue également dans les hésitations, les contradictions et les ambitions de ceux qui la portent. 

vendredi 27 février 2026

Doux dément - Gilles Archambault

Jamais je n'aurais pensé vivre si vieux. Quand on veut m'être agréable, on me félicite de mon état de santé. Bon pied bon œil. C'est ce qu'on croit. Ou souhaite croire. Depuis un moment, j'ai l'impression de survivre à l'homme que j'ai été. [G.A.]

Dès les premières lignes, Archambault installe un mélange de lucidité et de fragilité qui caractérise Doux dément. On y retrouve une voix familière : un timbre discret, pudique et honnête.

Le genre littéraire qu'il est convenu d'appeler autofiction a depuis les dernières années le vent en poupe. De nombreux romans se réclamant de ce genre ou étiquetés comme tels par les critiques se sont trouvés à l'avant lors des dernières rentrées littéraires. Cependant, je ne me sens pas a priori attiré par cette tendance. Je m'imagine parfois, fort probablement à tort, que cela découle d'un manque d'imagination, qu'une certaine paresse amène l'auteur à se choisir comme personnage. Et pourtant, je ne compte plus le nombre d'œuvres de ce type que j'ai pris plaisir à lire. Une grande partie du corpus littéraire de Gilles Archambault pourrait être dite autofictionnelle et je ne m'en plains pas, bien au contraire.

Doux dément s’inscrit clairement dans cette veine. Je me suis plongé sans retenue dans ce roman où la frontière entre l’auteur et le narrateur est si poreuse qu'elle en devient accessoire. Ils partagent un nom, des amis, une nostalgie commune, mais se distinguent par les méandres de leurs expériences. Archambault joue sur les écarts, les glissements, les zones d’ombre où la fiction s’invite dans la mémoire. L'auteur utilise ce ton unique, cette voix douce-amère qui transforme le banal en émotion. Doux dément est un livre qui ne fait pas de bruit, mais j'ai trouvé un grand plaisir dans sa lecture. Archambault confirme, une fois de plus, qu’il est maître dans l’art du récit intimiste et qu’il sait transmettre des confidences qui éclairent autant qu’elles troublent.

________

Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Archambault 

Gilles 

À peine un petit air de jazz 

Archambault 

Gilles 

En toute reconnaissance, Carnet de citations plutôt littéraires 

Archambault 

Gilles 

L’ombre légère  

Archambault 

Gilles 

Qui de nous deux ? 






vendredi 20 février 2026

Paris en vrac - Michel Tremblay

Au milieu du Pont-Neuf, je descends le long escalier qui mène au Vert-Galant, mon endroit favori dans tout Paris. [M.T.]

Michel Tremblay poursuit ici son cycle de récits autobiographiques en se tournant vers ses séjours parisiens, qu’il revisite avec la nostalgie et l’humour qui lui sont propres. Pourtant, Paris en vrac ne possède pas tout à fait l’élan de ses autres textes du même genre. Là où Un ange cornu avec des ailes de tôle explorait son éveil littéraire, Les vues animées ses découvertes cinématographiques, ou Offrandes musicales ses passions sonores, ce nouveau volume rassemble plutôt une série d’anecdotes éparses liées à la capitale française — ses salles, ses artistes, sa faune culturelle.

Le principe n’est pas déplaisant, mais l’ensemble m’a semblé moins habité. L’anecdote a parfois de la difficulté à se transformer en un récit captivant. Tremblay multiplie les références à des artistes, des lieux, des figures du milieu, mais cette accumulation ne rend pas le texte plus passionnant. J’ai parfois eu l’impression d’assister à un étalage de noms plutôt qu’à une véritable plongée dans son rapport intime à Paris.

Je suis peut-être sévère. Certains passages m’ont réellement fait sourire, et il arrive que la ville prenne vie sous le regard tendre et amusé de Tremblay. Mais l’ensemble demeure, à mes yeux, inégal — comme si l’auteur, qui excelle à capturer et à mettre en scène des souvenirs personnels, n’avait pas trouvé ici la même intensité que dans ses autres évocations autobiographiques.

________

Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Tremblay

Michel

Les vues animées 

08/02/2014

Tremblay

Michel

Offrandes musicales

15/12/2021

Tremblay

Michel

Vingt-trois secrets bien gardés

29/10/2019


lundi 16 février 2026

Cavalcade en cyclorama - Marc-Antoine K. Phaneuf

DÉBUT, débuter, commencer par le commencement, l’introduction, l’initiation, se faire dévierger, perdre sa cerise, une cerise au marasquin, un cocktail exotique, de la grenadine, un sirop sucré, du sirop de poteau, de la tire d’érable [...] [M.A.K.P.]

C’est en parcourant l’un des articles réunis dans Perec l’œuvre-monde — celui où Dominique Raymond explore la présence de l’intertexte perecquien dans la littérature québécoise — que j’ai découvert Cavalcade en cyclorama, un poème hors norme de Marc-Antoine K. Phaneuf. Le rapprochement avec Perec n’a rien d’anodin, il est même flagrant, presque organique. Comme chez Perec, la liste devient ici un moteur poétique, un dispositif qui fait surgir l’infra-ordinaire : ce territoire du banal, du quotidien, du presque invisible, que l’écriture révèle en l'exhibant.

Phaneuf déploie une longue tirade d’une soixantaine de pages, une suite de souvenirs qui s’enchaînent par glissements sonores, par coïncidences minuscules, par associations d’idées tantôt ludiques, tantôt mystérieusement concrètes dans un flux ininterrompu. On y croise des fragments de culture populaire, des réminiscences d’enfance, des images qui semblent surgir d’un réservoir commun. Comme dans Je me souviens, les bribes mémorielles de Perec, la lecture active immédiatement notre propre mémoire. On reconnaît, on réagit, on ajoute mentalement à la liste des éléments de notre propre histoire, des éléments de notre propre confrontation à cette culture dite populaire.

Ce texte pourrait aisément passer pour un exercice oulipien tant il joue avec les contraintes implicites de la mémoire et de la langue. Mais c’est surtout une expérience de lecture enveloppante, presque hypnotique, où l’on se laisse porter par le rythme des réminiscences et par la manière dont elles se répondent. Cavalcade en cyclorama réussit à faire du banal un matériau vibrant, et à transformer une énumération en véritable performance poétique.


jeudi 12 février 2026

L'Homme qui lisait des livres - Rachid Benzine


Journée ordinaire. Hier, deux frappes ont tué quatre gamins dont le seul crime avait été de jouer au foot sur la plage.
[R.B.]

C'est sur ce constat d'une tragique banalité que s'ouvre le récit de Rachid Benzine. Politologue et romancier franco-marocain, l'auteur nous offre dans ce court texte le portrait bouleversant d'un libraire palestinien et, par ce que celui-ci raconte de sa vie, l'histoire de la Palestine. La plus grande qualité de ce récit est sa simplicité et la sobriété du propos face à l'horreur des événements auxquels cette société a dû faire face. Certains pourraient prétendre qu'il s'agit là aussi de son plus important défaut, mais je ne suis pas de ceux-là. 

Le narrateur, un photographe envoyé en mission à Gaza quelques années avant les événements d'octobre 2023, cherche un sujet qui pourrait être autre que des enfants en larmes devant des immeubles en décombres. Au détour d'une des rues de la ville, il est surpris de découvrir un petit local bondé de livres de toutes sortes. Assis à sa porte, un vieil homme absorbé par une lecture. Voilà, un décor hors de l'ordinaire et un sujet humain pour une photographie qui montre que l’on continue de vivre à Gaza. Le photographe demande à prendre une photo et le libraire lui répond :

« Vous savez, ce n’est pas rien une photographie. Je ne vous connais pas. Vous ne me connaissez pas. Il serait peut-être plus aimable que nous prenions le temps d’abord de nous rencontrer. » Il t’invite à s’asseoir à côté de lui. Lentement, il pose son livre, il te tend un verre de thé.« Je serais honoré que vous acceptiez de partager ce thé. » [R.B.]

Lors de cette rencontre et des suivantes, le libraire racontera sa vie faite de moments de violence, de déplacements forcés, de pertes, mais aussi de refuge dans la lecture, et dans l'imaginaire, l'émancipation et l'expression de la révolte qu'on peut y trouver. À travers l'histoire du libraire et de sa famille, c'est la Palestine qui se raconte, la Nakba, la Guerre des six jours, la première intifada ... Mais toujours, le libraire nous ramène aux classiques qui l'ont nourri, à ses lectures et à ces mots dans lesquels il a trouvé une manière de tenir debout quand tout autour s'effondrait.  

Benzine ne cherche pas à expliquer la Palestine : il la laisse se dire. Et c’est peut-être là que réside la force du texte. À travers les souvenirs du libraire, on traverse des décennies d’histoire, mais toujours à hauteur d’homme. Pas de grandes analyses géopolitiques, pas de discours. Seulement des gestes, des visages, des livres passés de main en main, parfois sauvés in extremis des ruines. La littérature devient alors un fil ténu, mais tenace, qui relie les êtres entre eux et les arrime à quelque chose de plus vaste qu’eux.

Le libraire, en désignant un livre usé, résume ainsi sa philosophie :

« Celui-là, il a traversé des guerres, des révolutions, des émeutes. Il est resté ici quand tout s’effondrait dehors. Il a vu passer des générations et il a résisté au temps. Il parle d’une autre époque, mais, pour qui sait bien le lire, il parle de maintenant, de nos vies, de la vôtre, de la mienne. C’est cela un grand livre. C’est un monde, un refuge, et un miroir. » [R.B.]

L'Homme qui lisait des livres est un livre nécessaire. C'est un livre doux et humain qui nous amène à reconnaître dans la lecture un espace de rencontre, un espace, où, malgré la violence, malgré la perte, quelque chose continue de vivre.

Le camp entier était devenu un cimetière d’espoirs brisés. [R.B.] 

Avec le temps, j’ai commencé à tenir un carnet. J’y notais mes pensées, mes commentaires sur les livres que je lisais. Je dessinais aussi des croquis, inspirés par les histoires ou les poèmes. [R.B.] 

Comme tout grand livre, L’Incendie a le pouvoir de déplacer le paysage d’un autre pays, les luttes d’un autre peuple vers nos cœurs. Lire, c’est entrer en eux, être avec eux, se trouver dans leurs mots. [R.B.]