mercredi 29 juillet 2026

Montevideo - Enrique Vila-Matas

En février 1974, je fis un voyage à Paris dans l'intention anachronique de devenir un écrivain des années 1920, style "génération perdue". [E.V.-M.]

Le protagoniste de ce roman est en quelque sorte un alter ego de Vila-Matas. Un écrivain donc, mais un écrivain en panne d'écriture. À travers ses déplacements, ses rencontres et ses conversations, l'auteur nous convie à un voyage au cœur de la littérature. Les références littéraires y sont omniprésentes, au point de susciter cette tentation familière : celle de lire et de lire encore. On y croise Borges, Adolfo Bioy Casares, Antonio Tabucchi, Herman Melville, Robert Walser, Kafka, Laurence Sterne et bien d'autres, parfois aussi fictifs que les citations qu'on leur prête.

Le moteur du récit n'est autre qu'une nouvelle de Julio Cortázar, La Porte condamnée, qui se déroule à l'hôtel Cervantès de Montevideo. Le narrateur tentera, dans la chambre 205 de cet hôtel, de vivre à son tour l'expérience insolite liée à cette porte. Mais n'est-elle pas avant tout celle qui mène à l'acte d'écrire, celle derrière laquelle se dérobe l'essence même de la fiction ou peut-être une représentation idéalisée de la littérature ?

Montevideo peut se lire comme une invitation à porter sur le réel un regard traversé par l'invention, à revisiter notre propre parcours en y laissant entrer la fiction. Ce périple littéraire, fait de détours, de digressions, de coïncidences et de fausses pistes, procure par son ambiguïté même ce plaisir particulier qui accompagne toute véritable exploration.

[...] il est impossible de réfréner la joie qui ce jour-là m'accompagne. En réalité, rien d'étonnant à cela puisque je dois ce bonheur à une traduction française du Tristam Shandy de Laurence Sterne, que j'ai enfin dans ma poche, un livre magique et qui, pour moi, après que j'ai surmonté toutes sortes d'épreuves, a toujours fait office d'amulette. Outre qu'il s'agit d'un roman infiniment divertissant, il m'a toujours procuré une force spirituelle étrange. [E.V.-M.]

Pendant des années, j'ai pratiqué une sorte de saudade secrète, une étrange nostalgie d'outre-mer, mélancolie d'un lieu que je n'avais pas connu, dont il ne m'était pas clair que je pourrais y faire un voyage un jour. Ce lieu, c'était Montevideo.  [E.V.-M.]

Au cours de mes rencontres avec le jeune Desdini, je lui racontais un jour l'histoire des mathématiciens de Princeton, savants qui avaient pris leur retraite à quarante ans et passaient leur temps à lire La Divine Comédie. Et, un autre, je lui faisais découvrir l'existence de l'OuLiPo, l'association de science et littérature qui, parce qu'il ne la connaissait pas, l'avait fasciné. [E.M.-V.]

Je commençai à faire l'expérience d'une certaine résistance mais je me rendis compte que, résistant ou pas, je vivais pour écrire même si je n'écrivais pas.  [E.V.-M.]

Montevideo était une ville mais aussi un état d'âme, une manière de vivre en paix en dehors du centre convulsif du monde, un rythme ancien aux pieds nus. [E.V.-M.] 

[...] l'ambiguïté était devenue pour moi le trait le plus caractéristique du monde dans lequel nous sommes. [E.V.-M.] 

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samedi 18 juillet 2026

Mon nom est personne - Matthieu Mégevand

Depuis qu'il était homme et arpentait seul les coteaux, son large chapeau de feutre noir, sa petite pipe en bruyère, son pas lent et monotone, on racontait toutes sortes de choses sur Alberto Caeiro. [M.M.]

Dès les premières pages, Alberto Caeiro apparaît comme une présence assumée. C'est tout le pari de Matthieu Mégevand dans Mon nom est personne : faire exister les hétéronymes de Fernando Pessoa comme s'ils avaient véritablement vécu.

Le nom même de Pessoa invite à ce jeu. En portugais, pessoa signifie simplement « personne ». On sait à quel point l'écrivain portugais a éclaté son œuvre dans une constellation de voix distinctes, chacune dotée d'un tempérament, d'une biographie et d'une manière d'écrire qui lui sont propres. Avec Mon nom est personne, Mégevand ne nous offre pas une biographie romancée de Pessoa. Il choisit plutôt de suivre trois de ses principaux hétéronymes : Alberto Caeiro, le berger-poète ; Ricardo Reis, le médecin stoïcien ; Álvaro de Campos, l'ingénieur exalté et voyageur. Renversant le mouvement biographique habituel, il part de l'œuvre pour remonter vers des vies imaginaires. Les lieux, les événements, le contexte historique et culturel relèvent de la plus stricte vraisemblance ; seuls les personnages demeurent fictifs, nés de l'imagination d'un autre écrivain.

Je ne peux cependant aborder ce roman sans repenser à ma lecture récente de Je sommes plusieurs de Pierre Bayard. L'essayiste y avance une hypothèse stimulante : et si les hétéronymes de Pessoa n'étaient pas de simples masques littéraires, mais de véritables personnes cohabitant au sein d'un même être multiple? Là où Bayard interroge théoriquement la pluralité du sujet, Mégevand choisit de la mettre en scène. 

Si Bayard se demande qui parle sous le nom de Pessoa, le romancier, lui, laisse parler Caeiro, Reis et Campos. Il leur offre un destin, des rencontres, une histoire de vie. Ils cessent d'être des signatures au bas des poèmes pour devenir des existences à part entière. Les deux livres, lus à peu de distance, m'ont laissé une même impression : que la lecture ne nous rend jamais tout à fait un. 

Ce qu'il faut, c'est que nous ayons le courage de tout vivre, de tout prendre, de tout ingurgiter. Et pas seulement le monde extérieur, ou même le bouillonnement de notre for intérieur. Ce qu'il faut, c'est pouvoir être tout, et tout le monde. Quitte à n'être soi-même plus personne. [M.M.] 

Cette phrase me semble résumer tout le projet du roman. Être tout le monde, accueillir en soi des existences étrangères, devenir plusieurs sans jamais parvenir à se fixer : voilà peut-être l'une des vocations de la littérature. Pessoa l'avait poussée jusqu'à l'invention d'auteurs entiers ; Mégevand prolonge son geste. 

Et puis, tous les écrivains sont des menteurs. Il ne faut surtout pas croire ni ce qu'ils enfantent, ni ce que, a posteriori, ils reconstruisent. Pas plus que la vie, les élans créatifs ne s’appréhendent rétrospectivement. [M.M.] 

Mon nom est personne ne cherche pas à nous dire qui fut Fernando Pessoa ; il nous invite plutôt à imaginer qui il aurait pu être. 

Ce roman m'a rappelé combien certaines lectures semblent se répondre entre elles. Tout comme Bayard, Borges ou Vila-Matas, Mégevand m'invite à penser mon identité de lecteur comme la somme provisoire de mes rencontres littéraires.

vendredi 3 juillet 2026

Amerigo - Stefan Zweig

Quel est l'homme dont le nom a inspiré celui de l'Amérique ?
À cette question n'importe quel écolier vous répond tout de go, sans sourciller : Amerigo Vespucci.
Mais la question suivante est plus embarrassante et laissera les adultes eux-mêmes assez perplexes : au fait, pourquoi a-t-on donné à cette partie du monde le prénom d'Amerigo Vespucci ?
[S.Z.]

C'est à cette question que s'attaque Zweig en s'appuyant sur toute l'expertise qu'il a accumulée dans l'art de dérouler des récits biographiques. Zweig fait le portrait de ce Vespucci bien sûr, mais, surtout, il déploie son enquête historique pour comprendre de quelle manière le nom de ce personnage a pu se substituer au nom de Colomb pour désigner le nouveau monde qui émergeait à l'Ouest. J'ai lu ce court essai un peu comme on suit une enquête, tant Zweig prend soin de démêler les circonstances, les intérêts convergents, les hasards qui ont fini par cristalliser autour d'un seul nom, celui qui nous paraît aujourd'hui aller de soi.

Le destin d'Amerigo devient aussi le prétexte à une réflexion plus large sur le travail invisible de l'Histoire, sur ces mécanismes par lesquels certaines trajectoires prennent leur envol, tandis que d'autres se dissolvent dans l'oubli. Colomb demeure le découvreur dans notre imaginaire collectif, mais Vespucci aura eu l'avantage de croiser, au bon moment, cartographes, humanistes et imprimeurs, autant d'instruments involontaires de la postérité. On sent émerger, derrière l'anecdote, une réflexion de Zweig sur la part du hasard dans la fabrique des mythes fondateurs : pourquoi tel nom plutôt que tel autre ? Qu'en aurait-il été de Colomb si l'une des lettres envoyées par Vespucci depuis Florence avait pris un chemin différent ?

J'avais déjà lu de Zweig son Montaigne, où il tissait un dialogue presque intime avec un esprit disparu depuis des siècles ; Amerigo procède d'un geste voisin, mais tourné vers l'énigme collective plutôt que vers la conscience individuelle. Comme souvent chez lui, la précision documentaire sert moins à clore le débat qu'à en multiplier les angles. À la fin de la lecture, j'ai eu le sentiment d'avoir refermé non pas une biographie traditionnelle, mais plutôt une petite archéologie du récit collectif, une tentative de placer quelques lumières sur les rouages discrets qui auront transformé le nom d'un navigateur ordinaire en toponyme continental.

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dimanche 28 juin 2026

Échafaudages, squelettes et patrons de couturière : essai sur la littérature à contraintes au Québec - Dominique Raymond

Qui a dit : «Parfois j'opte pour des contraintes. Travailler avec des contraintes, c'est comme se baigner dans la mer au lieu de se baigner dans la piscine : la contrainte ouvre un espace, dans l'immensité de la langue, et nous force à trouver notre point d'ancrage, notre focus.»? Raymond Queneau? Georges Perec? Le dernier membre coopté de l'Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo)? Que nenni. Il s'agit de l'autrice québécoise Nicole Brossard. [D.R.]

J'étais curieux de voir comment pouvait être traitée par une approche analytique la présence de la littérature à contraintes au Québec. J'étais bien conscient que celle-ci existait; j'en avais perçu les éclats, ici et là, au fil de mes lectures. Cependant, j'ai été surpris de la diversité des formes que cela a pu prendre dans l'évolution de la littérature québécoise, surpris de la présence marquée de ces écrits contraints, surpris que l'écriture à contraintes au Québec puisse avoir été décelée aussi tôt qu'au début du XXe siècle. En effet, dans les années 1910-1920, un mouvement s'amorce en réaction aux régionalistes, partisans d'une littérature nationale ancrée dans la tradition, la religion et le conformisme. Cette opposition est formée de celles et ceux qui ont été appelés les exotiques parce qu'ils font la promotion de l'ailleurs, de l'art sans frontières et qu'ils cherchent à éveiller la curiosité des lecteurs et à leur ouvrir de nouveaux univers. Ces exotiques seront regroupés notamment autour d'une revue sur les arts, Le Nigog. On y trouve des articles d'analyse, mais aussi des créations faisant place au formalisme, au sonnet et au pastiche. On pourrait presque les qualifier de plagiaires par anticipation, selon le concept élaboré par les oulipiens. 

Ce qui frappe dans l’essai de Dominique Raymond, c’est qu’elle ne cherche pas à organiser tout cela selon une progression linéaire. Au contraire : elle se méfie de la chronologie. L’objet même de son essai, la littérature à contraintes, résiste à cette mise en ordre. On y trouve trop de discontinuités, trop de surgissements isolés, trop de liens fragiles.

D’où ce choix d’une approche qui observe le phénomène en lui-même en des moments précis, sans rechercher systématiquement à en tracer l'évolution ou l'origine. Plutôt que de narrer une trajectoire, l'autrice cartographie; elle isole des « points d’ancrage », des zones où quelque chose se produit : la ’Pataphysique, le formalisme, la machine. Trois régimes, trois manières de penser et de pratiquer l’écriture, la lecture, l’édition. Trois façons, aussi, de rendre visible ce qui, autrement, risquerait de demeurer diffus, presque imperceptible.

La lecture d'Échafaudages, squelettes et patrons de couturière modifiera peut-être la façon dont j'aborde la littérature québécoise. Cela aura permis de rendre perceptible ce qui, jusque-là, restait en marge ou passait inaperçu. Cela m'a ainsi ouvert tout un pan que je ne soupçonnais pas au sein du corpus littéraire québécois.

Un éminent professeur à qui j'expliquais la recherche que j'entamais m'a dit, sur un ton sans appel: «Il n'y a rien. Vous perdez votre temps. La littérature à contraintes n'existe pas au Québec.» Au moment d'écrire ces lignes, je crois pouvoir modestement affirmer qu'il avait tort. [D.R.]

 

mardi 23 juin 2026

L'œuvre posthume de Thomas Pilaster - Éric Chevillard

La question restera posée : doit-on ou non publier après sa mort les œuvres inédites d'un écrivain à tort ou à raison tenu pour important, lorsqu'il n'a pas exprimé de vœu en ce sens? [É.C.]

Le dispositif imaginé par Chevillard ne tranche pas la question posée en exergue. Il la reprend plutôt, et la complique d'un cran. Sous couvert d'édition critique, on nous donne à lire l'œuvre posthume de Thomas Pilaster, accompagnée des commentaires de son ami et exécuteur littéraire, Marc-Antoine Marson, poète de son état. Là où l’on s’attendrait à un appareil critique bienveillant, voire louangeur, Marson s’emploie à miner systématiquement l’auteur qu’il prétend servir. Son amitié proclamée s’avère être un étrange alibi : il multiplie les attaques, soulignant les « faiblesses évidentes et les grossières maladresses » de Pilaster, son absence de style, ses redondances et l'inutilité de ses écrits, allant jusqu'à conseiller de ne s'attarder que sur ses propres notes plutôt que sur le texte annoté. On devine que l’acharnement dissimule une histoire plus complexe qu’une simple rivalité entre écrivains.

Vous ne trouverez ni Pilaster ni Marson dans aucun dictionnaire des écrivains : Chevillard les a inventés de toutes pièces, jusqu'à leur prêter cette dispute posthume qui n'aura jamais lieu que dans cette fiction. Le procédé n'est pas neuf. On pense à Pierre Ménard chez Borges, ou encore, à ce Hugo Vernier que Perec faisait surgir dans Le Voyage d'hiver. Toutefois, Chevillard pousse l'astuce un peu plus loin : ici, l'appareil critique en vient à détruire l'œuvre qu'il est censé éclairer. Le lecteur ne sait plus trop à qui se fier, et la question posée en ouverture, loin d'être résolue, se déplace : ce n'est plus Pilaster qu'il faut juger, mais Marson.

Que j'aime, décidément, ces procédés qui font intervenir des apocryphes fictionnels dans une mise en abyme littéraire.

Plus souvent, beaucoup plus souvent comme un elfe dans un magasin de porcelets. [É.C.]
Sujet. Imaginer une biobibliographie d'écrivain à partir des quatre mots suivants : raie, mont, rousse, aile. [É.C.]

Il est mort serein. - On le serait à moins. [É.C.]

Quel est le sexe des angles? [É.C.]

Quand on passe sans interruption d'un livre à l'autre, il faut un moment pour que l'œil - dont la pupille doit alors se rétracter ou se dilater - et l'esprit s'accoutument aux phrases du second. Nous le lisons d'abord comme nous lisions celles du premier et l'illusion que nous avons changé ni de livre ni d'auteur, quelles que soient leurs différences, peut persister durant plusieurs pages. [É.C.]

La littérature de premier jet, c'est bien, à condition de viser la corbeille. [É.C.]

La rumeur qui monte des cours de récréation - ces sifflets, ces clameurs, ce cri perçant tout à coup - est la même partout depuis toujours, exactement, c'est la même bande-son qu'on diffuse, il faudra me prouver le contraire. [É.C.]
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La nébuleuse du crabe

18/03/2019

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Le désordre azerty

17/11/2021

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Éric

Oreille rouge

12/08/2025