vendredi 20 février 2026

Paris en vrac - Michel Tremblay

Au milieu du Pont-Neuf, je descends le long escalier qui mène au Vert-Galant, mon endroit favori dans tout Paris. [M.T.]

Michel Tremblay poursuit ici son cycle de récits autobiographiques en se tournant vers ses séjours parisiens, qu’il revisite avec la nostalgie et l’humour qui lui sont propres. Pourtant, Paris en vrac ne possède pas tout à fait l’élan de ses autres textes du même genre. Là où Un ange cornu avec des ailes de tôle explorait son éveil littéraire, Les vues animées ses découvertes cinématographiques, ou Offrandes musicales ses passions sonores, ce nouveau volume rassemble plutôt une série d’anecdotes éparses liées à la capitale française — ses salles, ses artistes, sa faune culturelle.

Le principe n’est pas déplaisant, mais l’ensemble m’a semblé moins habité. L’anecdote a parfois de la difficulté à se transformer en un récit captivant. Tremblay multiplie les références à des artistes, des lieux, des figures du milieu, mais cette accumulation ne rend pas le texte plus passionnant. J’ai parfois eu l’impression d’assister à un étalage de noms plutôt qu’à une véritable plongée dans son rapport intime à Paris.

Je suis peut-être sévère. Certains passages m’ont réellement fait sourire, et il arrive que la ville prenne vie sous le regard tendre et amusé de Tremblay. Mais l’ensemble demeure, à mes yeux, inégal — comme si l’auteur, qui excelle à capturer et à mettre en scène des souvenirs personnels, n’avait pas trouvé ici la même intensité que dans ses autres évocations autobiographiques.

________

Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Tremblay

Michel

Les vues animées 

08/02/2014

Tremblay

Michel

Offrandes musicales

15/12/2021

Tremblay

Michel

Vingt-trois secrets bien gardés

29/10/2019


lundi 16 février 2026

Cavalcade en cyclorama - Marc-Antoine K. Phaneuf

DÉBUT, débuter, commencer par le commencement, l’introduction, l’initiation, se faire dévierger, perdre sa cerise, une cerise au marasquin, un cocktail exotique, de la grenadine, un sirop sucré, du sirop de poteau, de la tire d’érable [...] [M.A.K.P.]

C’est en parcourant l’un des articles réunis dans Perec l’œuvre-monde — celui où Dominique Raymond explore la présence de l’intertexte perecquien dans la littérature québécoise — que j’ai découvert Cavalcade en cyclorama, un poème hors norme de Marc-Antoine K. Phaneuf. Le rapprochement avec Perec n’a rien d’anodin, il est même flagrant, presque organique. Comme chez Perec, la liste devient ici un moteur poétique, un dispositif qui fait surgir l’infra-ordinaire : ce territoire du banal, du quotidien, du presque invisible, que l’écriture révèle en l'exhibant.

Phaneuf déploie une longue tirade d’une soixantaine de pages, une suite de souvenirs qui s’enchaînent par glissements sonores, par coïncidences minuscules, par associations d’idées tantôt ludiques, tantôt mystérieusement concrètes dans un flux ininterrompu. On y croise des fragments de culture populaire, des réminiscences d’enfance, des images qui semblent surgir d’un réservoir commun. Comme dans Je me souviens, les bribes mémorielles de Perec, la lecture active immédiatement notre propre mémoire. On reconnaît, on réagit, on ajoute mentalement à la liste des éléments de notre propre histoire, des éléments de notre propre confrontation à cette culture dite populaire.

Ce texte pourrait aisément passer pour un exercice oulipien tant il joue avec les contraintes implicites de la mémoire et de la langue. Mais c’est surtout une expérience de lecture enveloppante, presque hypnotique, où l’on se laisse porter par le rythme des réminiscences et par la manière dont elles se répondent. Cavalcade en cyclorama réussit à faire du banal un matériau vibrant, et à transformer une énumération en véritable performance poétique.


jeudi 12 février 2026

L'Homme qui lisait des livres - Rachid Benzine


Journée ordinaire. Hier, deux frappes ont tué quatre gamins dont le seul crime avait été de jouer au foot sur la plage.
[R.B.]

C'est sur ce constat d'une tragique banalité que s'ouvre le récit de Rachid Benzine. Politologue et romancier franco-marocain, l'auteur nous offre dans ce court texte le portrait bouleversant d'un libraire palestinien et, par ce que celui-ci raconte de sa vie, l'histoire de la Palestine. La plus grande qualité de ce récit est sa simplicité et la sobriété du propos face à l'horreur des événements auxquels cette société a dû faire face. Certains pourraient prétendre qu'il s'agit là aussi de son plus important défaut, mais je ne suis pas de ceux-là. 

Le narrateur, un photographe envoyé en mission à Gaza quelques années avant les événements d'octobre 2023, cherche un sujet qui pourrait être autre que des enfants en larmes devant des immeubles en décombres. Au détour d'une des rues de la ville, il est surpris de découvrir un petit local bondé de livres de toutes sortes. Assis à sa porte, un vieil homme absorbé par une lecture. Voilà, un décor hors de l'ordinaire et un sujet humain pour une photographie qui montre que l’on continue de vivre à Gaza. Le photographe demande à prendre une photo et le libraire lui répond :

« Vous savez, ce n’est pas rien une photographie. Je ne vous connais pas. Vous ne me connaissez pas. Il serait peut-être plus aimable que nous prenions le temps d’abord de nous rencontrer. » Il t’invite à s’asseoir à côté de lui. Lentement, il pose son livre, il te tend un verre de thé.« Je serais honoré que vous acceptiez de partager ce thé. » [R.B.]

Lors de cette rencontre et des suivantes, le libraire racontera sa vie faite de moments de violence, de déplacements forcés, de pertes, mais aussi de refuge dans la lecture, et dans l'imaginaire, l'émancipation et l'expression de la révolte qu'on peut y trouver. À travers l'histoire du libraire et de sa famille, c'est la Palestine qui se raconte, la Nakba, la Guerre des six jours, la première intifada ... Mais toujours, le libraire nous ramène aux classiques qui l'ont nourri, à ses lectures et à ces mots dans lesquels il a trouvé une manière de tenir debout quand tout autour s'effondrait.  

Benzine ne cherche pas à expliquer la Palestine : il la laisse se dire. Et c’est peut-être là que réside la force du texte. À travers les souvenirs du libraire, on traverse des décennies d’histoire, mais toujours à hauteur d’homme. Pas de grandes analyses géopolitiques, pas de discours. Seulement des gestes, des visages, des livres passés de main en main, parfois sauvés in extremis des ruines. La littérature devient alors un fil ténu, mais tenace, qui relie les êtres entre eux et les arrime à quelque chose de plus vaste qu’eux.

Le libraire, en désignant un livre usé, résume ainsi sa philosophie :

« Celui-là, il a traversé des guerres, des révolutions, des émeutes. Il est resté ici quand tout s’effondrait dehors. Il a vu passer des générations et il a résisté au temps. Il parle d’une autre époque, mais, pour qui sait bien le lire, il parle de maintenant, de nos vies, de la vôtre, de la mienne. C’est cela un grand livre. C’est un monde, un refuge, et un miroir. » [R.B.]

L'Homme qui lisait des livres est un livre nécessaire. C'est un livre doux et humain qui nous amène à reconnaître dans la lecture un espace de rencontre, un espace, où, malgré la violence, malgré la perte, quelque chose continue de vivre.

Le camp entier était devenu un cimetière d’espoirs brisés. [R.B.] 

Avec le temps, j’ai commencé à tenir un carnet. J’y notais mes pensées, mes commentaires sur les livres que je lisais. Je dessinais aussi des croquis, inspirés par les histoires ou les poèmes. [R.B.] 

Comme tout grand livre, L’Incendie a le pouvoir de déplacer le paysage d’un autre pays, les luttes d’un autre peuple vers nos cœurs. Lire, c’est entrer en eux, être avec eux, se trouver dans leurs mots. [R.B.] 

mardi 3 février 2026

Perec, l'œuvre-monde, Cahiers Georges Perec no 14 - Raoul Delemazure et al.

Écrivain polygraphe, artiste multidimensionnel, auteur «intertextualiste», homme curieux de tout ou presque, membre d'un «groupe-monde», l'Oulipo, Perec dispose effectivement dans son œuvre les germes d'un devenir élargi, le pré-forme aux relais de toutes sortes tout comme il le constitue en relais polymorphe. [R.Delemazure]

J’ai savouré cette lecture pendant un long moment. J’ai étalé ma plongée dans ce volume des Cahiers Georges Perec sur plusieurs mois, laissant chaque article infuser avant de poursuivre. C'est une lecture exigeante, certes, mais combien agréable pour un amateur tel que moi. L’ensemble explore les influences littéraires de Perec, les diverses formes d’intertextualité qui traversent son œuvre, ainsi que les échos qu’elle suscite dans le monde, le monde des auteurs qu’il cite, imite ou convoque, mais aussi celui de celles et ceux, aux quatre coins du globe, qui ont trouvé dans son écriture une inspiration, une étincelle ou un déclencheur — consciemment ou non, postérieurement ou antérieurement à ladite œuvre.

Ce numéro s’inscrit pleinement dans une perspective comparatiste, attentive à la réception internationale de Perec, à son rayonnement, à son influence et à sa postérité dans la littérature transnationale. C’est une belle manière de revisiter des lectures qui m’avaient déjà transporté, en les éclairant par de nouvelles pistes, des approches de littérature comparée et des références à des écrivains du monde entier.

On découvre d’abord les influences de la littérature mondiale dans l’œuvre de Perec : les emprunts, les citations, les jeux d’écriture, le voyage de Bartlebooth, l’« englès » perecquien, l’aventure yougoslave, ou encore la présence du Japon dans La Vie mode d’emploi. On lit avec joie les rapports qu’a établis Perec avec des écrivains étrangers — Sterne, Joyce, Kafka, Stevo, Bioy Casares ou, bien sûr, Calvino.

Avec autant de plaisir, on se laisse ensuite entraîner vers les filiations perecquiennes dans la littérature mondiale : Auster, Murakami, Cortázar et la tradition argentine, ou encore les résonances de Perec dans la littérature québécoise. Bien que les liens de parenté ne soient pas toujours manifestes, ce catalogue abondant m’a offert un vaste horizon de lectures à explorer.

Ma pile de livres à lire s’en est trouvée enrichie… d’une manière presque déraisonnable.

____________

Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Burgelin

Claude

Album Georges Perec

20/04/2022

Burgelin

Claude

Georges Perec

08/10/2023

Decout

Maxime

Cahiers Georges Perec, no 13, La Disparition, 1969-2019 : un demi-siècle de lectures

11/06/2021

Évrard

Franck

Georges Perec ou la littérature au singulier pluriel 

06/01/2015

Perec

Georges

Cantatrix Sopranica L. et autres écrits scientifiques 

30/05/2010

Perec

Georges

Espèces d’espaces

05/06/2017

Perec

Georges

Georges Perec

16/02/2010

Perec

Georges

Georges Perec en dialogue avec l’époque et autres entretiens

01/09/2023

Perec

Georges

L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation

15/03/2009

Perec

Georges

L’attentat de Sarajevo

05/09/2016

Perec

Georges

La vie mode d’emploi 

10/02/2016

Perec

Georges

Le Voyage d’hiver et ses suites

22/08/2019

Perec

Georges

Penser / classer 

30/05/2016

Perec

Georges

Petit traité invitant à la découverte de l’art subtil du go

23/03/2025

Perec

Georges

Tentative d’épuisement d’un lieu parisien

09/07/2018

Perec

Georges

Un cabinet d’amateur, Histoire d’un tableau

13/06/2020

Perec

Georges

Un homme qui dort

02/10/2016


mardi 27 janvier 2026

70 bis, Entrée des artistes - Patrick Modiano, Christian Mazzalai

Il y a quelques mois, nous étions devant le 70 bis rue Notre-Dame-des-Champs quand nous avons surpris une Américaine essayant d'ouvrir la grille qui donne sur la rue.
[P.M.]

Christian Mazzalai et Patrick Modiano ont voulu faire ressurgir la bouillonnante vie artistique de ce coin de Montparnasse où, pendant plus d’un siècle, se sont succédé peintres, poètes et écrivains venus à Paris pour participer à l’élan créateur. À la manière de Modiano, leur projet s’appuie sur des archives : dessins, photographies, fragments d’histoire arrachés au passé. On y croise Monet, George Sand, Rodin, Picasso et bien d’autres. Mais ce sont aussi des créateurs anonymes qui, le temps d’une saison ou davantage, ont occupé l’un des ateliers du 70 bis ou des immeubles voisins. Difficile de ne pas être frappé par la densité d’artisans de l’imaginaire ayant fait pèlerinage rue Notre‑Dame‑des‑Champs, de 1850 à 1960 et même au‑delà. Toutefois, les figures, célèbres ou anonymes, passent, défilent, sans que le livre parvienne vraiment à leur donner corps. 

Modiano a toujours construit son œuvre sur le souvenir, la mémoire, les archives et les parcelles de passé. Pourtant, il manque ici, à mon sens, l’élément personnel : cet alter ego modianesque qui, d’ordinaire, se fait narrateur en quête de réminiscences, d’images imprécises, d’un passé jamais tout à fait clair, jamais tout à fait limpide, baigné dans un Paris enveloppé de brume.

70 bis, Entrée des artistes demeure ainsi un objet littéraire singulier, à la frontière de l’essai, du récit, du roman et de l’album illustré — un défi d’écriture où Modiano semble s’effacer pour laisser parler les lieux.

_________

Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Modiano

Patrick

Accident nocturne

18/05/2022

Modiano

Patrick

Encre sympathique

26/02/2020

Modiano

Patrick

La danseuse

02/01/2024

Modiano

Patrick

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier

26/04/2021

Modiano

Patrick

Rue des Boutiques Obscures 

24/08/2015

Modiano

Patrick

Un pedigree

01/09/2021