Le parc pour enfants se trouvait à moins de cinq cents mètres du bungalow qu'on avait d'abord visité, ensuite convoité et finalement acheté, sis au sud-est de la petite communauté de Stepford, une agglomération des Cantons-de-l'Est dont l'agence immobilière nous avait assuré qu'elle était florissante. [D.G.]Pour un paquet de Player's est, à première vue, un roman. Cependant, il porte en lui certains des codes de la nouvelle — ce n'est pas un hasard : Grenier a construit ce texte en s’inspirant d'une nouvelle qu'il avait déjà publiée, Les hommes de Stepford. Cette filiation se retrouve dans la précision de la narration, dans l'économie des moyens, dans la façon dont chaque détail prend son importance.
Le décor est celui d'une petite communauté des Cantons-de-l'Est, lisse, tranquille, presque trop. On pense à un lieu fictif où la perfection dissimule quelque chose d'obscur — Grenier revendique d'ailleurs le clin d'œil au roman d'Ira Levin, Les femmes de Stepford. Grégoire, le narrateur, arrive là avec Murielle, sa conjointe enceinte. Ils cherchent un nid, un ancrage, la promesse d'un commencement. Ce que Grégoire cherche aussi, sans toujours se l'avouer, c'est à être admis. Appartenir. Être reconnu par ces hommes qui semblent partager une connivence ancienne, une fraternité dont il ne connaît pas encore les codes ni le prix. Ce besoin d'appartenance, Grenier le décrit avec une subtilité qui rend Grégoire à la fois sympathique et inquiétant. On le suit, on l'accompagne, et c'est ce qui rend le malaise efficace.
On se sentait rapidement chez soi, à Stepford. La solidarité semblait une valeur commune, avec l'entraide. Notre toile se tissait tranquillement. Je reconnaissais des visages familiers un peu partout. Dans les boutiques, dans les restaurants. On me saluait. On m'appelait par mon prénom. [D.G.]
L'étrange, pourtant, se faufile. Dans la deuxième partie du roman, quelque chose se dérègle, non pas dans le décor, qui reste aussi lisse qu'avant, mais dans le regard que Grégoire pose sur lui. Une paranoïa s'installe, diffuse, difficile à nommer. Les regards des autres hommes changent de sens, les silences deviennent éloquents, les gestes ordinaires se chargent d'une arrière-pensée. Grégoire commence à douter, de ce qu'on lui cache, de ce qu'il a accepté sans le voir, peut-être de lui-même. Grenier amène cette bascule avec beaucoup de maîtrise : rien n'éclate, tout se fissure.
En ville, on continuait à me sourire et à m'adresser la parole, dans le stationnement du centre commercial, dans les restaurants où j'allais. Je sentais une distance se créer, subtilement, mais j'avais l'impression qu'elle venait de moi, de mon malaise personnel. J'étais à blâmer, pas eux. [D.G.]
On n'est pas devant un roman à thèse. Les questions sur le couple, sur le passé qui refait surface quand on croyait l'avoir enfoui, sur les compromis que l'on fait pour appartenir à quelque chose, ces questions émergent naturellement du récit. La narration à la première personne, au « je », y contribue. On est enfermé dans la vision de Grégoire, avec tout ce que cela implique d'angles morts.
Grenier maintient un ton qui tient le lecteur en éveil, quelque part entre le malaise discret et la curiosité.
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