Journée ordinaire. Hier, deux frappes ont tué quatre gamins dont le seul crime avait été de jouer au foot sur la plage. [R.B.]
C'est sur ce constat d'une tragique banalité que s'ouvre le récit de Rachid Benzine. Politologue et romancier franco-marocain, l'auteur nous offre dans ce court texte le portrait bouleversant d'un libraire palestinien et, par ce que celui-ci raconte de sa vie, l'histoire de la Palestine. La plus grande qualité de ce récit est sa simplicité et la sobriété du propos face à l'horreur des événements auxquels cette société a dû faire face. Certains pourraient prétendre qu'il s'agit là aussi de son plus important défaut, mais je ne suis pas de ceux-là.
Le narrateur, un photographe envoyé en mission à Gaza quelques années avant les événements d'octobre 2023, cherche un sujet qui pourrait être autre que des enfants en larmes devant des immeubles en décombres. Au détour d'une des rues de la ville, il est surpris de découvrir un petit local bondé de livres de toutes sortes. Assis à sa porte, un vieil homme absorbé par une lecture. Voilà, un décor hors de l'ordinaire et un sujet humain pour une photographie qui montre que l’on continue de vivre à Gaza. Le photographe demande à prendre une photo et le libraire lui répond :
« Vous savez, ce n’est pas rien une photographie. Je ne vous connais pas. Vous ne me connaissez pas. Il serait peut-être plus aimable que nous prenions le temps d’abord de nous rencontrer. » Il t’invite à s’asseoir à côté de lui. Lentement, il pose son livre, il te tend un verre de thé.« Je serais honoré que vous acceptiez de partager ce thé. » [R.B.]
Lors de cette rencontre et des suivantes, le libraire racontera sa vie faite de moments de violence, de déplacements forcés, de pertes, mais aussi de refuge dans la lecture, et dans l'imaginaire, l'émancipation et l'expression de la révolte qu'on peut y trouver. À travers l'histoire du libraire et de sa famille, c'est la Palestine qui se raconte, la Nakba, la Guerre des six jours, la première intifada ... Mais toujours, le libraire nous ramène aux classiques qui l'ont nourri, à ses lectures et à ces mots dans lesquels il a trouvé une manière de tenir debout quand tout autour s'effondrait.
Benzine ne cherche pas à expliquer la Palestine : il la laisse se dire. Et c’est peut-être là que réside la force du texte. À travers les souvenirs du libraire, on traverse des décennies d’histoire, mais toujours à hauteur d’homme. Pas de grandes analyses géopolitiques, pas de discours. Seulement des gestes, des visages, des livres passés de main en main, parfois sauvés in extremis des ruines. La littérature devient alors un fil ténu, mais tenace, qui relie les êtres entre eux et les arrime à quelque chose de plus vaste qu’eux.
Le libraire, en désignant un livre usé, résume ainsi sa philosophie :
« Celui-là, il a traversé des guerres, des révolutions, des émeutes. Il est resté ici quand tout s’effondrait dehors. Il a vu passer des générations et il a résisté au temps. Il parle d’une autre époque, mais, pour qui sait bien le lire, il parle de maintenant, de nos vies, de la vôtre, de la mienne. C’est cela un grand livre. C’est un monde, un refuge, et un miroir. » [R.B.]
L'Homme qui lisait des livres est un livre nécessaire. C'est un livre doux et humain qui nous amène à reconnaître dans la lecture un espace de rencontre, un espace, où, malgré la violence, malgré la perte, quelque chose continue de vivre.
Le camp entier était devenu un cimetière d’espoirs brisés. [R.B.]
Avec le temps, j’ai commencé à tenir un carnet. J’y notais mes pensées, mes commentaires sur les livres que je lisais. Je dessinais aussi des croquis, inspirés par les histoires ou les poèmes. [R.B.]
Comme tout grand livre, L’Incendie a le pouvoir de déplacer le paysage d’un autre pays, les luttes d’un autre peuple vers nos cœurs. Lire, c’est entrer en eux, être avec eux, se trouver dans leurs mots. [R.B.]


