samedi 20 juin 2026

Les sciences sous ma loupe - Yves Gingras

Depuis les années 1950, nous vivons dans un monde de plus en plus techno-scientifique. [...] Tout comme la capacité de lire et d'écrire est devenue au XIXe siècle une condition de la participation éclairée de tout citoyen dans une société démocratique et a mené à l'école obligatoire, on ne peut de nos jours douter qu'une culture scientifique minimale est nécessaire pour porter un regard avisé sur les décisions que doivent prendre les gouvernements et les entreprises en matière de développement scientifique et surtout technologique. [Y.G.]
Comme pour chacun de ses essais destinés au grand public, je n'ai pas hésité longtemps avant de me plonger dans ce nouveau recueil d'Yves Gingras. J'ai lu la plupart de ses ouvrages de vulgarisation au fil des années et, chaque fois, j'en ressors comblé. Gingras possède ce rare talent d’exposer des concepts complexes de manière limpide. Il ne cherche pas à convaincre à tout prix ; il prépare plutôt le terrain, ce terreau propice à l’émergence d’une réflexion approfondie et d’une véritable analyse critique.

Gingras réunit ici soixante-dix textes qu'il qualifie lui-même de « critique de science » - un genre qu'il a développé dans la presse française et québécoise et qu'il revendique comme l'équivalent, pour les sciences, de ce que la critique culturelle pratique depuis longtemps à l'égard des œuvres artistiques. L'idée centrale : si l'on peut apprécier et discuter une critique de cinéma ou de littérature, on devrait pouvoir, de la même manière, apprécier une analyse critique des pratiques scientifiques - une analyse « qui vise non seulement à mieux comprendre la manière dont les scientifiques en arrivent à établir des connaissances robustes mais aussi à en évaluer leurs limites. »

Les textes sont regroupés sous de grands thèmes - sciences et méthodes, sciences et société, modes de production des savoirs, rhétoriques de l'excellence et sciences et culture - et abordent des questions aussi variées que : qu'est-ce que la science? Comment la production et la validation des savoirs scientifiques se déroulent-elles ? Quels sont les défis actuels pour la recherche dans un contexte où le moralisme, le relativisme et le dogmatisme religieux semblent regagner du terrain?

C'est exactement dans ce type de textes que se révèle, à mon avis, tout le talent pédagogique de Gingras. Il nous amène à penser notre rapport à la science. Dans un monde saturé d’actualités scientifiques, de promesses technologiques et d’annonces spectaculaires, Gingras invite à ralentir, à interroger, à douter de manière éclairée.  C'est d'ailleurs le but qu'il poursuit explicitement : en conclusion de l'ouvrage, il en appelle à un scepticisme sain, tant à l'égard des scientifiques eux-mêmes qu'à l'égard de leurs productions. Il a la capacité à rendre visible ce qui, souvent, reste implicite : les biais, les exagérations, les glissements de sens qui accompagnent la diffusion du savoir scientifique dans l'espace public. 

On ressort de cette lecture mieux armé pour naviguer dans cet univers où science, technologie et société s'entrecroisent sans cesse.

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25/12/2013

mardi 5 mai 2026

Ces spectres agités - Louis Hamelin


Au début, ce ne fut qu'un mot dans la bouche de Pierre, une autre histoire de conquête dans la bouche de Pierre-Coeur-de-Pierre. 
[L.H.]

Nous sommes à la charnière des années 80 et 90, dans un quartier désavantagé de Montréal, un Montréal des marges et des lendemains qui déchantent, dans un logement qui donne vue sur la prison Parthenais. Trois colocataires y partagent le quotidien : Vincent, que Pierre perçoit déjà comme l’auteur du Grand Roman québécois ; Pierre lui-même ; et Pietr, un immigrant polonais à la consommation télévisuelle imposante. Un personnage ambigu vient troubler cet équilibre fragile : Dorianne, figure incertaine, dont on ne sait s'il s'agit d'une femme fatale et vampirique ou d'une âme délabrée que le vin consume.

Dans l’interaction de ces personnages, le roman brosse un portrait convaincant d’une époque fiévreuse traversée de désillusions. Il capte quelque chose de l’air du temps, en transmet la tension, l’inquiétude, les élans parfois confus, ainsi que les fantômes idéologiques qui hantent cette génération.

Pourtant, cette lecture m’a aussi laissé un sentiment de lourdeur. L’écriture m’est apparue plus laborieuse, moins souple que dans les œuvres plus récentes de l’auteur. Comme si le désir de tout dire, de cerner une époque, des idéologies, des parcours individuels, finissait par lester le texte, porté par un lyrisme trop présent. Là où Les crépuscules de la Yellowstone avançait avec une forme de fluidité, Ces spectres agités progresse parfois à pas lents, dans une écriture encore en train de se chercher, souffrant quelquefois d'un excès de souffle.

C’est peut-être le lot de certains premiers romans : écrits dans l'urgence, ils contiennent souvent une énergie brute que les œuvres de la maturité sauront discipliner.

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lundi 13 avril 2026

Je sommes plusieurs - Pierre Bayard

Chacun sait que la lecture d'un livre peut modifier sa vie, voire celle d'un grand nombre de personnes. [P.B.]

Je suis un lecteur assidu de Pierre Bayard, ce psychanalyste qui enseigne la littérature et aborde les œuvres de façon toujours singulière. Bayard relit, déplace, déplie : il réinterprète les textes, les fait revivre selon d’autres critères, y cherche ce qu’aucun autre n’y avait songé, les projette dans un autre temps ou en imagine une fin alternative. Ses essais sont autant de relectures que d’expériences de pensée, où la littérature devient un terrain de jeu intellectuel sans cesse recommencé.

Mais Pierre Bayard est-il vraiment ce « je » qui parle dans ses essais ? Peut-on supposer que l’auteur et le narrateur soient une seule et même personne dans l’ensemble de sa bibliographie ? Le titre même de cet ouvrage, Je sommes plusieurs, semble nous inviter à en douter. Le « je » de Bayard — comme celui de l’auteur, du narrateur, du lecteur — serait d’emblée pluriel.

Dans ce livre, Bayard propose de substituer au Moi freudien, conçu comme une instance unique traversée de conflits, la théorie des personnalités multiples. Il ne s’agit plus d’un moi divisé, mais de plusieurs moi coexistant, parfois sans se connaître. Cette hypothèse lui permet de relire certaines œuvres et certaines figures d’auteurs comme l’expression de personnes distinctes habitant un même individu. De L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de mister Hyde de Stevenson à Ajar/Gary, de la filmographie éclatée de Clint Eastwood à l'autrice d'Histoire d'O, Bayard déploie son modèle dans plusieurs sphères. Fernando Pessoa s’impose également comme une référence incontournable : ses hétéronymes, dotés de leur style, de leur biographie et de leur vision du monde, ne seraient pas des masques, mais de véritables sujets, chacun porteur de son œuvre propre.

Bayard est toujours surprenant dans sa manière d’aborder la littérature ; il l’est encore ici. Il en vient même à avancer que la vie en société serait plus simple, peut-être plus apaisée, si chacun acceptait les personnalités qu’il abrite, en les nommant, en leur laissant une place, en leur permettant de dialoguer entre elles plutôt que de prétendre à une unité factice.

Étonné, je l’ai été, une fois de plus. Mais je dois aussi reconnaître que je n’ai pas éprouvé autant de plaisir à cette lecture qu’à celle d’autres opus de Bayard. Peut-être parce que l’hypothèse déplace moins radicalement le regard porté sur les œuvres que ne le faisaient certaines de ses « fictions théoriques » précédentes. Voilà donc une lecture qui questionne davantage qu’elle n’enchante, et qui, peut-être, nous laisse avec cette impression persistante que, même lorsque nous lisons seuls, nous ne sommes jamais tout à fait un.

[...] ce que [Freud] appelle l'«inquiétante étrangeté», [est] un sentiment déstabilisant qui surgit en nous quand quelque chose de familier devient soudainement inquiétant. [P.B.] 

Un ouvrage consacré aux personnalités multiples ne pouvait faire l'impasse sur l'auteur le plus connu parmi tous ceux qui ont parlé de cette question, et ce au point de finir par en devenir l'incarnation, l'écrivain portugais Fernando Pessoa. [P.B.]

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dimanche 5 avril 2026

Octaèdre - Julio Cortázar

Encore heureux que ce soit Ramos et pas un autre médecin, avec lui il y a toujours eu comme un pacte. [J.C.]

Je me suis engagé dans la lecture d’Octaèdre en espérant beaucoup. Amateur de nouvelles, et déjà séduit par l’inventivité de Cronopes et fameux, j’espérais retrouver chez Cortázar cette liberté de ton, cette fantaisie presque musicale. Le recueil m’a surpris autrement. Huit nouvelles, comme les huit faces du solide platonicien, chacune orientée différemment dans l’espace littéraire : huit voix, huit climats, huit manières d’habiter le réel. Cette diversité m’a d’abord déstabilisé. La voix de Cortázar semble se réinventer d’un texte à l’autre, au point que j’ai parfois eu l’impression de lire huit auteurs distincts.

Pourtant, un fil secret relie ces récits. On y retrouve ce qui semble faire la marque cortazarienne : l’irruption du fantastique au cœur du quotidien, la capacité de transfigurer un détail concret en événement poétique, l’attention portée à l’insolite caché sous le geste le plus banal. 

Un plan du métro de Paris enserre dans son squelette mondianesque, dans ses branches rouges, jaunes, bleues et noires, une surface vaste mais limitée de tentacules étendus [...][J.C.]

Cette image du plan du métro transmuté en organisme vivant, un arbre aux pseudopodes colorés parcouru de flux humains qui se croisent et se perdent, illustre la façon qu'a Cortázar d'observer le monde et de le cartographier en révélant les forces secrètes qui l'animent.

Octaèdre est donc un livre multiple, parfois déroutant, mais qui trouve sa cohérence dans sa manière de faire vibrer le réel. Chaque nouvelle constitue un axe d’un même projet: celui d’un écrivain qui cherche, par le détour du fantastique, à saisir l’étrangeté du monde et la beauté des instants où quelque chose bascule. 




dimanche 29 mars 2026

Pour un paquet de Player's - Daniel Grenier

Le parc pour enfants se trouvait à moins de cinq cents mètres du bungalow qu'on avait d'abord visité, ensuite convoité et finalement acheté, sis au sud-est de la petite communauté de Stepford, une agglomération des Cantons-de-l'Est dont l'agence immobilière nous avait assuré qu'elle était florissante. [D.G.]

Pour un paquet de Player's est, à première vue, un roman. Cependant, il porte en lui certains des codes de la nouvelle — ce n'est pas un hasard : Grenier a construit ce texte en s’inspirant d'une nouvelle qu'il avait déjà publiée, Les hommes de Stepford. Cette filiation se retrouve dans la précision de la narration, dans l'économie des moyens, dans la façon dont chaque détail prend son importance.

Le décor est celui d'une petite communauté des Cantons-de-l'Est, lisse, tranquille, presque trop. On pense à un lieu fictif où la perfection dissimule quelque chose d'obscur — Grenier revendique d'ailleurs le clin d'œil au roman d'Ira Levin, Les femmes de Stepford. Grégoire, le narrateur, arrive là avec Murielle, sa conjointe enceinte. Ils cherchent un nid, un ancrage, la promesse d'un commencement. Ce que Grégoire cherche aussi, sans toujours se l'avouer, c'est à être admis. Appartenir. Être reconnu par ces hommes qui semblent partager une connivence ancienne, une fraternité dont il ne connaît pas encore les codes ni le prix. Ce besoin d'appartenance, Grenier le décrit avec une subtilité qui rend Grégoire à la fois sympathique et inquiétant. On le suit, on l'accompagne, et c'est ce qui rend le malaise efficace.

On se sentait rapidement chez soi, à Stepford. La solidarité semblait une valeur commune, avec l'entraide. Notre toile se tissait tranquillement. Je reconnaissais des visages familiers un peu partout. Dans les boutiques, dans les restaurants. On me saluait. On m'appelait par mon prénom. [D.G.]

L'étrange, pourtant, se faufile. Dans la deuxième partie du roman, quelque chose se dérègle, non pas dans le décor, qui reste aussi lisse qu'avant, mais dans le regard que Grégoire pose sur lui. Une paranoïa s'installe, diffuse, difficile à nommer. Les regards des autres hommes changent de sens, les silences deviennent éloquents, les gestes ordinaires se chargent d'une arrière-pensée. Grégoire commence à douter, de ce qu'on lui cache, de ce qu'il a accepté sans le voir, peut-être de lui-même. Grenier amène cette bascule avec beaucoup de maîtrise : rien n'éclate, tout se fissure.

En ville, on continuait à me sourire et à m'adresser la parole, dans le stationnement du centre commercial, dans les restaurants où j'allais. Je sentais une distance se créer, subtilement, mais j'avais l'impression qu'elle venait de moi, de mon malaise personnel. J'étais à blâmer, pas eux. [D.G.]

On n'est pas devant un roman à thèse. Les questions sur le couple, sur le passé qui refait surface quand on croyait l'avoir enfoui, sur les compromis que l'on fait pour appartenir à quelque chose, ces questions émergent naturellement du récit. La narration à la première personne, au « je », y contribue. On est enfermé dans la vision de Grégoire, avec tout ce que cela implique d'angles morts.

Grenier maintient un ton qui tient le lecteur en éveil, quelque part entre le malaise discret et la curiosité. 

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