lundi 28 septembre 2026

Voyage autour de ma chambre - Xavier de Maistre

Qu'il est glorieux d'ouvrir une nouvelle carrière, et de paraître tout à coup dans le monde savant, un livre de découvertes à la main, comme une comète inattendue étincelle dans l'espace! [X.de M.]

C'est à la lecture d'un texte à propos de Georges Perec, me semble-t-il, que j'ai entendu pour la première fois parler de Voyage autour de ma chambre. Le titre m'avait intrigué sans que je pousse plus loin ma curiosité. Il aura fallu ce détour pour que ce petit livre, publié en 1795, croise enfin mon chemin de lecteur. 

Xavier de Maistre, écrivain savoyard de langue française, imagine un voyageur bien particulier. Le narrateur est un jeune officier qui, à la suite d'un duel, a été confiné à sa chambre pour une période de 42 jours. Sa réclusion ne s'apparente pas à une geôle, c'est plutôt une perte de sa liberté d'aller et venir alors qu'il conserve son logement, ses meubles et même les services de son domestique. 

Puisqu'il lui est impossible de parcourir le monde, il entreprendra l'exploration systématique de l'espace qui lui reste. Son lit, son fauteuil, les tableaux suspendus aux murs et les souvenirs qu'ils éveillent prennent place dans un itinéraire dont les frontières se déplacent à la convenance de son imaginaire. 

Dès les premières pages, j'ai pensé à Laurence Sterne et à son Voyage sentimental à travers la France et l'Italie. La parenté est difficile à manquer. On retrouve chez Xavier de Maistre le goût de la digression, l'art du détour et cette façon de faire du cheminement de la pensée le véritable sujet du voyage.

Une autre présence s'est imposée à moi au fil de la lecture, c'est celle de Montaigne. Comme l'auteur des Essais, Xavier de Maistre fait de lui-même la matière de son livre. Les objets qu'il décrit dans sa déambulation sont des portes ouvertes sur sa mémoire, ses rêveries et ses errances. Le territoire minuscule de sa chambre s'ouvre sur un espace intérieur sans limite. L'aventure ne dépend pas de la distance parcourue, mais du regard porté sur les choses. C'est probablement en cela que le Voyage autour de ma chambre rejoint l'œuvre de Perec. Tous deux s'intéressent 'à ce qui se trouve juste devant nous, le banal, le quotidien, les objets et les moments si familiers qu'on ne les remarque plus, ce que Perec appelle l'infraordinaire.

[...] je voudrais qu'on sût que, dans cette ville, où tout respire l'opulence, pendant les nuits les plus froides de l'hiver, une foule de malheureux dorment à découvert, la tête appuyée sur une borne ou sur le seuil d'un palais. [X.de M.]



lundi 21 septembre 2026

La sélection naturelle - Patrick Nicol

Christian se réveille seul. Il enfile ses jeans, ses pantoufles, passe une chemise en sortant de la chambre. Les ombres glissent sur les murs nus du rez-de-chaussée comme si, derrière la grande fenêtre, le vent remuait la lumière. [P.N.]

On retrouve dans La sélection naturelle le narrateur habituel de Patrick Nicol, cet enseignant de cégep désabusé. Mais, cette fois, la retraite l'a rattrapé, et avec elle un déracinement qu'il n'avait pas prévu : Christian a suivi sa conjointe mutée dans une nouvelle ville et erre, sans emploi ni repères, dans une existence qui lui échappe. 

Ce n'est plus le regard résigné de Pierre dans J'étais juste à côté, ni la tendresse douloureuse du fils de La nageuse au milieu du lac : la colère de Christian, longtemps contenue, éclate un soir de souper trop arrosé, devant le discours réactionnaire d'un hôte, et le geste qui en résulte le précipite dans une fuite qu'il croit être celle d'un homme recherché pour meurtre. Le roman suit cette cavale faite de rencontres improbables, où l'écoanxiété, l'injustice intergénérationnelle et le radicalisme d'une jeunesse désabusée viennent se placer en phase avec la propre désillusion de Christian, celle d'un homme qui découvre, la retraite venue, qu'il n'a plus de prise sur le monde qu'il laisse derrière lui. 

Patrick Nicol n'a rien perdu de ce style personnel qui m'avait happé il y a trois ans. Son écriture sonne toutefois ici plus grave, plus urgente, à l'image de notre époque.

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Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Nicol

Patrick

J’étais juste à côté

27/02/2023

Nicol

Patrick

La nageuse au milieu du lac

06/09/2023



dimanche 6 septembre 2026

L'empereur de la joie - Ocean Vuong

Le plus difficile dans l'existence, c'est de n'avoir qu'une seule vie. [O.V.]

Je ne connaissais pas Ocean Vuong, je ne connaissais pas non plus sa poésie, mais, dès les premières pages de L'empereur de la joie on sent dans l'écriture de ce roman un lyrisme assumé qui est sans lourdeur. On se doit, à ce sujet, je crois, de souligner le travail de la traductrice, Hélène Cohen. 

Si la langue retient d'abord l'attention, l'univers que déploie le roman ne tarde pas à le faire également. Hai, un jeune Vietnamien vivant à East Gladness, une banlieue défavorisée du Connecticut, se trouve à un tournant de sa vie où l'avenir lui paraît sans issue. Alors qu'il envisage le pire, sa rencontre avec Grazina, une vieille femme d'origine lituanienne, l'amène à reprendre pied dans le monde. Entre eux se développe une relation inattendue faite de complicité, de service rendu et d'une forme de tendresse retenue.

Des souvenirs d'une enfance marquée par la guerre reviennent hanter Grazina et, dans certains de ces épisodes, la mémoire et le délire se confondent. Hai accepte alors de jouer le rôle que lui attribue la vieille femme dans les récits qu'elle reconstruit. Ces passages sont parmi les plus touchants du roman.

En trouvant un emploi au HomeMarket d'East Gladness, une succursale d'une chaine de restauration rapide, Hai découvre une petite communauté d'hommes et de femmes qui portent chacun leurs blessures. Ocean Vuong accorde à ces personnages une attention remarquable. Il les observe sans jugement. Peu à peu, se dessine entre eux une solidarité discrète qui devient l'une des forces du récit.

Ce qui demeure après la lecture, ce sont justement ces personnages. Des êtres que la littérature, comme la société, laisse souvent en périphérie : travailleurs précaires, immigrants, personnes âgées, marginaux de toutes sortes. L'auteur leur prête ici une voix et une présence qui les soustraient à un triste anonymat.

L'empereur de la joie n'est pas tant un roman sur le bonheur que sur ce qui permet de continuer. Sur ces rencontres qui surviennent parfois au moment où l'on ne les attend plus et qui, sans tout changer, rendent la vie un peu plus soutenable.


mardi 1 septembre 2026

Les Figurants - Delphine de Vigan

Alors que la salle est encore allumée, le super-assistant, équipé d'un talkie-walkie, entre sur le plateau. [D.de V.]

Il m'arrive de temps à autre de lire du théâtre et, chaque fois, l'expérience me plaît. Cette fois, il y avait un déclencheur bien particulier. Un ami participe actuellement au montage des Figurants avec une troupe amateur et il interprétera, je crois, le rôle du super-assistant. Ne pouvant assister aux représentations, j'ai eu envie de me construire ma propre mise en scène en entrant dans le texte.

Voilà une pièce originale, qui donne l'avant-scène à des figurants participant à un obscur tournage dont ils ne connaîtront jamais le scénario. Il s'agit d'un film du Grand réalisateur, avec le Grand acteur et la Grande actrice. On ne verra ni l'un ni l'autre, condamnés au statut de voix hors champ. Les vrais personnages de la pièce, ce sont ceux qu'on laisse d'ordinaire dans l'ombre, ceux dont l'image reste hors focus : deux hommes et trois femmes, d'expérience inégale, qui gèrent ensemble les attentes et les temps morts propres à ce genre de tournage. 

L'attente, justement, constitue la matière première de la pièce. On y parle d'un éventuel petit rôle parlant qui changerait le montant du cachet, des parcours de chacun, des espoirs, des désillusions et de la vie qui continue entre deux consignes lancées au talkie-walkie. Ces échanges font naître peu à peu une microsociété, avec ses hiérarchies, ses affinités, ses rivalités discrètes et ses rêves.

On peut bien sûr lire Les figurants comme une réflexion sur le monde du spectacle. Mais il est difficile de ne pas y voir aussi une métaphore plus large. Ces personnages qui attendent qu'une voix venue d'ailleurs décide de leur place dans la scène nous renvoient peut-être à notre propre condition. À des degrés divers, on peut parfois avoir le sentiment d'occuper un rôle secondaire dans un scénario où une part croissante des décisions semblent se prendre loin de nous.

C'est sans doute ce qui rend cette pièce si intéressante : derrière sa légèreté apparente et son dispositif minimaliste, elle nous amène à nous demander qui tient réellement le premier rôle.


mardi 25 août 2026

Le coq de Renato Caccioppoli - Jean-Noël Schifano

La quatrième de couverture avait tout pour me séduire. Le coq de Renato Caccioppoli de Jean-Noël Schifano annonçait le récit d'un épisode survenu à Naples en 1938 : le geste de défi lancé au pouvoir fasciste par Renato Caccioppoli, mathématicien de renom et petit-fils de Mikhaïl Bakounine, lors de la visite de Mussolini et d'Hitler. J'espérais y trouver à la fois un portrait singulier, une réflexion politique et une plongée dans une période trouble de l'histoire italienne.

La lecture s'est pourtant révélée décevante.

Schifano semble s'intéresser davantage à Naples qu'à Caccioppoli lui-même. La ville, son histoire, ses mythes, ses légendes et son imaginaire occupent le devant de la scène, tandis que le personnage annoncé comme central demeure souvent dans l'ombre. Les références historiques, culturelles et mythologiques s'accumulent au fil des pages dans une prose qui m'a paru volontiers lourde, parfois précieuse. À plusieurs reprises, j'ai eu l'impression que le sujet du livre s'effaçait derrière les figures de style.

Cette profusion rend la lecture exigeante. Il aurait presque fallu être Napolitain pour goûter pleinement cette avalanche de références... et encore. Quant à Renato Caccioppoli, il reste étonnamment insaisissable. Son activité de mathématicien, qui aurait pu apporter une dimension supplémentaire au récit, n'est qu'à peine évoquée.

La seconde partie respire un peu mieux, mais ne rachète pas l'ensemble : je n'en garderai malheureusement pas un bon souvenir de lecture.

Oui je sais qu'en écrivant je dévie, dérive, déraille, porté par le grand huit des foires de l'enfance et de l'infini couché sur les rails napolitains en trompe-l'œil, qui sont courbes, se croisent, ovaloïdes, spiraliformes, prenant les cours et les recours de l'Histoire, et que je ne pourrai sûrement pas dire à haute voix, ce soir, tout ce que j'écrirai, ici, en haute altitude, dans la cabine où se pressent mes souvenirs du siècle passé et d'il y a trois mille ans. [J.-N.S.] 
Tu sais, Marussa, la découverte mathématique, qui n'a rien à voir avec l'autorité, est subversive et toujours baise les tabous.  [J.-N.S.]