mardi 25 août 2026

Le coq de Renato Caccioppoli - Jean-Noël Schifano

La quatrième de couverture avait tout pour me séduire. Le coq de Renato Caccioppoli de Jean-Noël Schifano annonçait le récit d'un épisode survenu à Naples en 1938 : le geste de défi lancé au pouvoir fasciste par Renato Caccioppoli, mathématicien de renom et petit-fils de Mikhaïl Bakounine, lors de la visite de Mussolini et d'Hitler. J'espérais y trouver à la fois un portrait singulier, une réflexion politique et une plongée dans une période trouble de l'histoire italienne.

La lecture s'est pourtant révélée décevante.

Schifano semble s'intéresser davantage à Naples qu'à Caccioppoli lui-même. La ville, son histoire, ses mythes, ses légendes et son imaginaire occupent le devant de la scène, tandis que le personnage annoncé comme central demeure souvent dans l'ombre. Les références historiques, culturelles et mythologiques s'accumulent au fil des pages dans une prose qui m'a paru volontiers lourde, parfois précieuse. À plusieurs reprises, j'ai eu l'impression que le sujet du livre s'effaçait derrière les figures de style.

Cette profusion rend la lecture exigeante. Il aurait presque fallu être Napolitain pour goûter pleinement cette avalanche de références... et encore. Quant à Renato Caccioppoli, il reste étonnamment insaisissable. Son activité de mathématicien, qui aurait pu apporter une dimension supplémentaire au récit, n'est qu'à peine évoquée.

La seconde partie respire un peu mieux, mais ne rachète pas l'ensemble : je n'en garderai malheureusement pas un bon souvenir de lecture.

Oui je sais qu'en écrivant je dévie, dérive, déraille, porté par le grand huit des foires de l'enfance et de l'infini couché sur les rails napolitains en trompe-l'œil, qui sont courbes, se croisent, ovaloïdes, spiraliformes, prenant les cours et les recours de l'Histoire, et que je ne pourrai sûrement pas dire à haute voix, ce soir, tout ce que j'écrirai, ici, en haute altitude, dans la cabine où se pressent mes souvenirs du siècle passé et d'il y a trois mille ans. [J.-N.S.] 
Tu sais, Marussa, la découverte mathématique, qui n'a rien à voir avec l'autorité, est subversive et toujours baise les tabous.  [J.-N.S.]


lundi 10 août 2026

Une brève histoire de l'espoir - Mathieu Bélisle

Tout commence un soir de fête, quand un ami, passablement éméché, se met à parler d'avenir et de changements climatiques. [M.B.]

À une époque où les raisons d'espérer semblent sans cesse mises à mal par les crises climatiques, les guerres et les dérives autoritaires, Mathieu Bélisle choisit non pas de scruter l'avenir, mais de se tourner vers le passé. Dans Une brève histoire de l'espoir, il entreprend ainsi une vaste traversée du temps pour comprendre comment les humains ont perçu, nommé et attaché de la valeur à cet élan vers demain que nous appelons espoir.

Des empreintes de mains laissées sur les parois des grottes paléolithiques aux philosophes grecs qui voyaient dans l'espoir une illusion, de l'avènement des religions monothéistes aux grandes révolutions modernes, des rêves d'utopie aux dystopies contemporaines, Bélisle suit les multiples métamorphoses de l'espérance à travers l'histoire. Son enquête prend la forme d'un assemblage de courts textes, qu'il appelle des « fragments », des parcelles d'une réflexion qu'il refuse de voir comme définitive. 

Comme toute bibliothèque, ce livre demeure une entreprise inachevée; il est appelé à grandir, à s'enrichir de perspectives et de pensées nouvelles, à se voir réécrit et corrigé, contredit et amendé, y compris par d'autres que moi. [M.B.]

Cette forme fragmentaire s'adapte parfaitement à un sujet aussi vaste que l'espoir, qui échappe à toute tentative de définition simple. Tour à tour vertu, illusion, moteur de l'action ou consolation, l'espoir accompagne l'aventure humaine et demeure insaisissable.

Une brève histoire de l'espoir offre ainsi une perspective éclairante sur notre époque. En revisitant les réponses que les générations passées ont apportées à l'incertitude, Bélisle nous invite à réfléchir à notre propre rapport à l'avenir. Nous ne saurons jamais ce que demain nous réserve, mais renoncer à l'espoir reviendrait peut-être à renoncer au mouvement même de la vie. Comme l'auteur, nous sommes appelés à faire le pari de la suite du monde. 

Quelques passages me semblent particulièrement révélateurs de la richesse de cet essai :
Envisager le pire aura toujours l'air plus sérieux que rêver de mieux. [M.B.]

Les oracles sont ceux à travers qui on se rend jusqu'aux dieux pour obtenir des faveurs et des réponses; les prophètes sont ceux à qui on n'a rien demandé, et qui répondent à des questions que personne n'a posées. [M.B.] 

Le génie de la tragédie tient donc tout entier dans cette découverte : la littérature peut porter malheur à notre place. [M.B.]

S'engager, croire, lutter, espérer, c'est donc obéir au mouvement qui porte l'être au-delà de lui-même, obéir au mouvement qui est l'être, dans un univers qui n'est pas fermé mais ouvert. C'est ainsi, et seulement ainsi, qu'on reste en vie. [M.B.]
Une phrase résume peut-être l'ambition du livre :
Pourquoi écrire l'histoire de l'espoir? Pourquoi se tourner vers le passé alors que c'est l'avenir qui inquiète? Parce qu'on ne peut pas regarder loin devant si on ne sait pas voir loin derrière. [M.B.]

mercredi 5 août 2026

50 choses qu'il ne faut tout de même pas oublier de faire avant de mourir - Jacques Bens et Georges Perec

Le samedi 24 octobre 1981, dans « Mi-fugue mi-raisin » de France Culture, Jacques Bens inaugure une nouvelle forme d'inventaire qu'il a lui-même créée, les 50 choses qu'il ne faut tout de même pas oublier de faire avant de mourir. [T.B.-H.]

Je ne pouvais pas passer à côté de la collection Perec 53 lancée par les éditions L'œil ébloui. Son titre fait écho à 53 jours, le dernier roman inachevé de Georges Perec. À terme, cette aventure éditoriale réunira 53 livres de 53 pages, écrits par 53 artistes, avec l'ambition de « dire, penser, inventer, rêver, percer la lecture qu'on a de Perec ».

La collection s'ouvre avec ce délicieux volume qui rassemble, après une Histoire complice d'un inventaire radiophonique signée Thierry Bodin-Hullin (l'animateur de la maison d'édition et de cette collection en particulier), les inventaires de Jacques Bens et de Georges Perec, reproduits à la fois dans leur version diffusée sur France Culture et en fac-similés des tapuscrits originaux.

On y retrouve certains éléments qui font le charme de l'Oulipo : le goût des listes, le sérieux appliqué à l'insignifiant, l'humour retenu et l'art de déceler l'imaginaire dans l’infra-ordinaire. Comment résister à des résolutions telles que :

- Ranger une fois pour toutes ma bibliothèque

- Aller du Maroc à Tombouctou à dos de chameau en 52 jours

- Boire du rhum trouvé au fond de la mer (comme le capitaine Haddock dans le Trésor de Rackham-le-Rouge)  [G.P.]

Ces inventaires, à la fois absurdes, mélancoliques et profondément vivants, donnent surtout envie d'en rédiger un à son tour. 

______

Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Perec

Georges

Cantatrix Sopranica L. et autres écrits scientifiques 

30/05/2010

Perec

Georges

Espèces d’espaces

05/06/2017

Perec

Georges

Georges Perec

16/02/2010

Perec

Georges

Georges Perec en dialogue avec l’époque et autres entretiens

01/09/2023

Perec

Georges

L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation

15/03/2009

Perec

Georges

L’attentat de Sarajevo

05/09/2016

Perec

Georges

La vie mode d’emploi 

10/02/2016

Perec

Georges

Le Voyage d’hiver et ses suites

22/08/2019

Perec

Georges

Penser / classer 

30/05/2016

Perec

Georges

Petit traité invitant à la découverte de l’art subtil du go

23/03/2025

Perec

Georges

Tentative d’épuisement d’un lieu parisien

09/07/2018

Perec

Georges

Un cabinet d’amateur, Histoire d’un tableau

13/06/2020

Perec

Georges

Un homme qui dort

02/10/2016