Le plus difficile dans l'existence, c'est de n'avoir qu'une seule vie. [O.V.]
Je ne connaissais pas Ocean Vuong, je ne connaissais pas non plus sa poésie, mais, dès les premières pages de L'empereur de la joie on sent dans l'écriture de ce roman un lyrisme assumé qui est sans lourdeur. On se doit, à ce sujet, je crois, de souligner le travail de la traductrice, Hélène Cohen.
Si la langue retient d'abord l'attention, l'univers que déploie le roman ne tarde pas à le faire également. Hai, un jeune Vietnamien vivant à East Gladness, une banlieue défavorisée du Connecticut, se trouve à un tournant de sa vie où l'avenir lui paraît sans issue. Alors qu'il envisage le pire, sa rencontre avec Grazina, une vieille femme d'origine lituanienne, l'amène à reprendre pied dans le monde. Entre eux se développe une relation inattendue faite de complicité, de service rendu et d'une forme de tendresse retenue.
Des souvenirs d'une enfance marquée par la guerre reviennent hanter Grazina et, dans certains de ces épisodes, la mémoire et le délire se confondent. Hai accepte alors de jouer le rôle que lui attribue la vieille femme dans les récits qu'elle reconstruit. Ces passages sont parmi les plus touchants du roman.
En trouvant un emploi au HomeMarket d'East Gladness, une succursale d'une chaine de restauration rapide, Hai découvre une petite communauté d'hommes et de femmes qui portent chacun leurs blessures. Ocean Vuong accorde à ces personnages une attention remarquable. Il les observe sans jugement. Peu à peu, se dessine entre eux une solidarité discrète qui devient l'une des forces du récit.
Ce qui demeure après la lecture, ce sont justement ces personnages. Des êtres que la littérature, comme la société, laisse souvent en périphérie : travailleurs précaires, immigrants, personnes âgées, marginaux de toutes sortes. L'auteur leur prête ici une voix et une présence qui les soustraient à un triste anonymat.
L'empereur de la joie n'est pas tant un roman sur le bonheur que sur ce qui permet de continuer. Sur ces rencontres qui surviennent parfois au moment où l'on ne les attend plus et qui, sans tout changer, rendent la vie un peu plus soutenable.




