dimanche 29 mars 2026

Pour un paquet de Player's - Daniel Grenier

Le parc pour enfants se trouvait à moins de cinq cents mètres du bungalow qu'on avait d'abord visité, ensuite convoité et finalement acheté, sis au sud-est de la petite communauté de Stepford, une agglomération des Cantons-de-l'Est dont l'agence immobilière nous avait assuré qu'elle était florissante. [D.G.]

Pour un paquet de Player's est, à première vue, un roman. Cependant, il porte en lui certains des codes de la nouvelle — ce n'est pas un hasard : Grenier a construit ce texte en s’inspirant d'une nouvelle qu'il avait déjà publiée, Les hommes de Stepford. Cette filiation se retrouve dans la précision de la narration, dans l'économie des moyens, dans la façon dont chaque détail prend son importance.

Le décor est celui d'une petite communauté des Cantons-de-l'Est, lisse, tranquille, presque trop. On pense à un lieu fictif où la perfection dissimule quelque chose d'obscur — Grenier revendique d'ailleurs le clin d'œil au roman d'Ira Levin, Les femmes de Stepford. Grégoire, le narrateur, arrive là avec Murielle, sa conjointe enceinte. Ils cherchent un nid, un ancrage, la promesse d'un commencement. Ce que Grégoire cherche aussi, sans toujours se l'avouer, c'est à être admis. Appartenir. Être reconnu par ces hommes qui semblent partager une connivence ancienne, une fraternité dont il ne connaît pas encore les codes ni le prix. Ce besoin d'appartenance, Grenier le décrit avec une subtilité qui rend Grégoire à la fois sympathique et inquiétant. On le suit, on l'accompagne, et c'est ce qui rend le malaise efficace.

On se sentait rapidement chez soi, à Stepford. La solidarité semblait une valeur commune, avec l'entraide. Notre toile se tissait tranquillement. Je reconnaissais des visages familiers un peu partout. Dans les boutiques, dans les restaurants. On me saluait. On m'appelait par mon prénom. [D.G.]

L'étrange, pourtant, se faufile. Dans la deuxième partie du roman, quelque chose se dérègle, non pas dans le décor, qui reste aussi lisse qu'avant, mais dans le regard que Grégoire pose sur lui. Une paranoïa s'installe, diffuse, difficile à nommer. Les regards des autres hommes changent de sens, les silences deviennent éloquents, les gestes ordinaires se chargent d'une arrière-pensée. Grégoire commence à douter, de ce qu'on lui cache, de ce qu'il a accepté sans le voir, peut-être de lui-même. Grenier amène cette bascule avec beaucoup de maîtrise : rien n'éclate, tout se fissure.

En ville, on continuait à me sourire et à m'adresser la parole, dans le stationnement du centre commercial, dans les restaurants où j'allais. Je sentais une distance se créer, subtilement, mais j'avais l'impression qu'elle venait de moi, de mon malaise personnel. J'étais à blâmer, pas eux. [D.G.]

On n'est pas devant un roman à thèse. Les questions sur le couple, sur le passé qui refait surface quand on croyait l'avoir enfoui, sur les compromis que l'on fait pour appartenir à quelque chose, ces questions émergent naturellement du récit. La narration à la première personne, au « je », y contribue. On est enfermé dans la vision de Grégoire, avec tout ce que cela implique d'angles morts.

Grenier maintient un ton qui tient le lecteur en éveil, quelque part entre le malaise discret et la curiosité. 

______

Sur Rives et dérives, on trouve aussi :

Grenier

Daniel

La solitude de l’écrivain de fond, Notes sur Wright Morris et l’art de la fiction

10/03/2017

Grenier

Daniel

L’année la plus longue

24/09/2016

Grenier

Daniel

Malgré tout on rit à Saint-Henri

23/12/2015


lundi 9 mars 2026

Lévesque / Trudeau : Leur jeunesse, notre Histoire - Jean-François Lisée

Ils sont tous là, dans une chambre de l’hôtel Mont-Royal, à Montréal, coin Peel et Maisonneuve. Tous : René Lévesque, Pierre Elliott Trudeau, Jean Marchand, Gérard Pelletier, quelques autres, peut-être. L’histoire, en cette soirée de mai 1960, passe les plats. [J.F.L.]

Jean‑François Lisée ouvre sa double biographie sur cet épisode où il aurait été question d’un ralliement au Parti libéral du Québec de Jean Lesage, figure centrale de la Révolution tranquille. Or, c’est plutôt la fin de ce premier tome qui ramène le lecteur à cette rencontre. Avant ce moment particulier, Lisée nous fait traverser la jeunesse de deux personnages majeurs de l’histoire politique québécoise et nous plonge dans la trame politico‑sociale qui façonne leur parcours.

L’un des intérêts du livre est de montrer à quel point les trajectoires de Trudeau et de Lévesque, souvent présentées comme opposées, sont pourtant issues de préoccupations communes : l’avenir du Canada français, la modernisation du Québec, la place de l’État dans la société. Mais leurs réponses à ces défis divergent. Toutefois, on sera surpris de découvrir les idées nationalistes que défendait alors Trudeau, son rêve d’un putsch pour instaurer un État catholique et autoritaire — la Laurentie — inspiré en partie par Mussolini. On apprendra que, de son côté, Lévesque était profondément pessimiste quant à l’avenir du peuple canadien‑français, hanté par la crainte d’un effacement culturel.

Lisée parvient à inscrire les moments de vie de ces deux hommes dans un contexte riche, nuancé et bien documenté. Il parvient à faire sentir les tensions d’une époque où le Québec hésite entre tradition et modernité, entre attachement au passé et désir d’émancipation. Le récit, nourri d’archives, de correspondances et de témoignages, éclaire non seulement les personnalités de Trudeau et de Lévesque, mais aussi les forces profondes qui ont façonné le Québec moderne.

La plus grande réussite de Lisée est probablement d'avoir montré que l’histoire collective se joue également dans les hésitations, les contradictions et les ambitions de ceux qui la portent.